{"id":1003,"date":"2021-06-21T15:25:42","date_gmt":"2021-06-21T13:25:42","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1003"},"modified":"2021-06-21T15:25:43","modified_gmt":"2021-06-21T13:25:43","slug":"guillaume-tell-en-sicile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2021\/06\/21\/guillaume-tell-en-sicile\/","title":{"rendered":"Guillaume Tell en Sicile"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong><em>Sp\u00e4te G\u00e4ste<\/em>\u00a0(\u00ab\u00a0Invit\u00e9s tardifs\u00a0\u00bb) de Gertrud Leutenegger entrem\u00eale l\u2019histoire personnelle d\u2019une femme ayant fui une relation amoureuse et la question politique\u00a0du destin des r\u00e9fugi\u00e9s. L\u2019enjeu va bien au-del\u00e0 d\u2019une simple lutte pour l\u2019actualit\u00e9.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Un cimeti\u00e8re non loin de la fronti\u00e8re italienne. Au seuil de la chapelle mortuaire, une femme tente de discerner le contour d&rsquo;un cercueil dans la lumi\u00e8re diffuse. C\u2019est celui d\u2019Orion, le p\u00e8re de son enfant, avec qui elle avait v\u00e9cu autrefois dans un village de montagne jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle s\u2019enfuie avec leur fille. \u00c0 pr\u00e9sent, elle est de retour, veillant sur le mort dans les chambres abandonn\u00e9es de l&rsquo;auberge, une ancienne maison de ma\u00eetre. D\u00e8s les premi\u00e8res pages de son nouveau roman, les lecteur\u00b7rice\u00b7s passionn\u00e9\u00b7e\u00b7s de Leutenegger reconna\u00eetront les personnages et la configuration des relations de&nbsp;<em>Pomona<\/em>(2004), ainsi que les nuits blanches de&nbsp;<em>Vorabend<\/em>&nbsp;(1975),&nbsp;<em>Ninive<\/em>&nbsp;(1977) et&nbsp;<em>Panischer Fr\u00fchling<\/em>&nbsp;(\u00ab&nbsp;Panique printani\u00e8re&nbsp;\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/189750B3-B664-4004-9B70-6D252324AE26#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>) (2014). Sur le plan formel, on reconna\u00eet aussi ce regard introspectif, si programmatique dans la narration de Leutenegger. Ainsi,&nbsp;<em>Sp\u00e4te G\u00e4ste&nbsp;<\/em>est un tissu de souvenirs et d&rsquo;associations dans lequel l&rsquo;intrigue laisse nettement la place \u00e0 une atmosph\u00e8re dense \u2013 allant jusqu\u2019\u00e0 stagner par endroits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>Au carnaval des fugitifs&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C&rsquo;est ce tournoiement silencieux autour d&rsquo;un monde po\u00e9tiquement cod\u00e9 qui a valu \u00e0 Leutenegger la r\u00e9putation d\u2019une \u00e9criture d\u00e9tach\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9. Ainsi, lorsque l\u2019autrice interrompt brusquement l\u2019ambiance m\u00e9ditative du d\u00e9but de&nbsp;<em>Sp\u00e4te G\u00e4ste<\/em>&nbsp;en d\u00e9pla\u00e7ant l\u2019intrigue \u00e0 l\u2019heure bruyante du carnaval, elle semble faire la promesse po\u00e9tologique de proc\u00e9der diff\u00e9remment cette fois-ci. Dans la vall\u00e9e au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re, les villageois d\u00e9guis\u00e9s se r\u00e9unissent pour le repas de minuit, mais parmi les Beaux et les Laids se sont dissimul\u00e9s des migrants masqu\u00e9s. \u00c0 l&rsquo;instar du banquet de carnaval au cours duquel des personnes d&rsquo;origines sociales diff\u00e9rentes partagent une polenta et un rago\u00fbt de lapin dans une atmosph\u00e8re familiale, quelque chose de nouveau, d&rsquo;\u00e9tranger se m\u00eale sur le plan narratif aux th\u00e8mes bien connus chez Leutenegger, tels que la m\u00e9moire, l&rsquo;amour et la mort. L\u2019image des migrants qui se joignent au repas repr\u00e9sente un \u00e9largissement th\u00e9matique bienvenu tourn\u00e9 vers des \u00e9v\u00e9nements d\u2019actualit\u00e9 et cette intrusion de l&rsquo;inconnu apporte une dynamique certaine au texte. Dans une gradation de motifs, la narratrice \u00e0 la premi\u00e8re personne fait le rapprochement entre les histoires d\u2019autres fugitifs et sa fuite personnelle loin de son tyran domestique, Orion, et son \u00ab&nbsp;r\u00e8gne de terreur&nbsp;\u00bb. Le sort des migrants sur les c\u00f4tes europ\u00e9ennes, ainsi que la d\u00e9shumanisation et le caract\u00e8re \u00e9tranger qui l\u2019accompagnent sont d\u2019autant plus parlant lorsqu\u2019en voyant, serr\u00e9es les unes contre les autres, les jambes ballantes des r\u00e9fugi\u00e9s assis sur les rebords des canots pneumatiques, les enfants siciliens se mettent \u00e0 crier \u00ab&nbsp;Des mille-pattes&nbsp;! Des mille-pattes&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>La sc\u00e8ne primitive de la Suisse<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Quiconque accuse le texte de profiter sur le plan narratif de gros titres tels que la crise des r\u00e9fugi\u00e9s ne lui rend pas justice. Dans un geste d&#8217;empathie, il r\u00e9\u00e9crit sans c\u00e9r\u00e9monie le mythe national suisse de Guillaume Tell : celui qui, \u00e0 travers l\u2019histoire de la r\u00e9ception, a \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9 tant\u00f4t comme un rebelle combattant de la libert\u00e9, tant\u00f4t comme un r\u00e9actionnaire et un patriote, subit \u00e0 pr\u00e9sent une remythification en tant que fugitif, lorsque la narratrice d\u00e9couvre une fresque de la chapelle de Tell avec, pour toile de fond, l&rsquo;Etna et la M\u00e9diterran\u00e9e d\u00e9cha\u00een\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Fuyant la peur de la mort, il s\u2019\u00e9lance sur la dalle rocheuse. Vers la libert\u00e9. C&rsquo;est l\u2019acte le plus v\u00e9n\u00e9rable d&rsquo;une histoire enfouie, souvent d\u00e9form\u00e9e, souvent abus\u00e9e.&nbsp;\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/189750B3-B664-4004-9B70-6D252324AE26#_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">En r\u00e9interpr\u00e9tant la sc\u00e8ne primitive de l\u2019identit\u00e9 suisse \u00e0 travers la r\u00e9troprojection du h\u00e9ros national en tant que r\u00e9fugi\u00e9, Leutenegger expose de nouvelles pistes de lecture qui p\u00e9n\u00e8trent notre r\u00e9alit\u00e9 pour poser une question cruciale&nbsp;: comment notre perception de la crise des r\u00e9fugi\u00e9s change-t-elle lorsque nous nous reconnaissons dans l\u2019autre ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>Trappes stylistiques<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">En examinant cette minutieuse stratification de sens, cette fusion carnavalesque du contemporain et du mythologique, on ne peut s&#8217;emp\u00eacher de remarquer que les points faibles du roman apparaissent pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 il s\u2019\u00e9panouit stylistiquement. Le jeu d&rsquo;\u00e9quilibre entre le contemporain et l&rsquo;intemporel ne r\u00e9ussit pas tout \u00e0 fait. Le d\u00e9cor semble fig\u00e9 et artificiel, comme l\u2019arr\u00eat sur image d&rsquo;un cort\u00e8ge de carnaval, r\u00e9duit au silence, sans les rires exub\u00e9rants et la polyphonie subversive, qui est certes abord\u00e9e, mais pas respect\u00e9e jusqu\u2019au bout. Par ailleurs, on trouve certaines maladresses linguistiques qui sont quelque peu irritantes de la part d\u2019une styliste telle que Leutenegger. Tout d\u2019abord, il y aurait les exclamations enfantines et imp\u00e9tueuses \u2013 de plaisir, d&rsquo;\u00e9tonnement, d&rsquo;effroi \u2013 souvent accompagn\u00e9es de locutions artificielles telles que \u00ab&nbsp;mais oui&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;mais quoi&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;mais comment&nbsp;\u00bb. Outre l\u2019amoncellement d\u2019adjectifs, semblable \u00e0 un dictat visuel, l&rsquo;utilisation inflationniste des points d&rsquo;interrogation est \u00e9galement frappante. Ils ont pour but d&rsquo;attirer le lecteur dans le texte en cr\u00e9ant du suspense (\u00ab&nbsp;Seraient-ce des bruits de pas qui m&rsquo;ont r\u00e9veill\u00e9e ?&nbsp;\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/189750B3-B664-4004-9B70-6D252324AE26#_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>) ou apparaissent comme des interpr\u00e9tations intrusives de l&rsquo;atmosph\u00e8re et de l\u2019action (\u00ab&nbsp;Suis-je \u00e9veill\u00e9e ou endormie ?&nbsp;\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/189750B3-B664-4004-9B70-6D252324AE26#_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>Une d\u00e9claration po\u00e9tique&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Leutenegger reste cependant fid\u00e8le aux caract\u00e9ristiques fondamentales de son \u00e9criture : il ne s\u2019agit pas d\u2019une d\u00e9claration politique, mais bien po\u00e9tique. L\u2019autrice de ce court roman tient \u00e0 saisir des ambiances, \u00e0 cristalliser une atmosph\u00e8re, \u00e0 tout garder en suspens. Elle nous laisse le soin, \u00e0 nous lecteurs, de d\u00e9cider si nous voulons voir certains liens ou non. \u00c0 la fin de la lecture, un sentiment s&rsquo;installe, semblable \u00e0 celui qui surgit apr\u00e8s une nuit riche en r\u00eaves \u00e9veill\u00e9s&nbsp;: il ne reste que des images individuelles, des ambiances et des bribes de conversation &#8211; transitoires, \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, fugitives. Un peu comme un air de carnaval.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Traduit de l\u2019allemand par Natasa Simic&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Gertrud Leutenegger,&nbsp;<em>Sp\u00e4te G\u00e4ste<\/em>, 174 pages, Berlin, Suhrkamp 2020, 31.50 francs.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a href=\"applewebdata:\/\/189750B3-B664-4004-9B70-6D252324AE26#_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>&nbsp;Traduction de l\u2019allemand par Lionel Felchlin, \u00c9ditions Zoe, 2017.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a href=\"applewebdata:\/\/189750B3-B664-4004-9B70-6D252324AE26#_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00ab Der Sprung aus der Todesfurcht! Hinaus auf die Felsplatte. In die Freiheit. Das ist der verehrungsw\u00fcrdigste Augenblick einer versunkenen Geschichte, oft entstellt, oft missbraucht. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a href=\"applewebdata:\/\/189750B3-B664-4004-9B70-6D252324AE26#_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00ab Haben mich Schritte geweckt? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a href=\"applewebdata:\/\/189750B3-B664-4004-9B70-6D252324AE26#_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00ab Wache oder schlafe ich? \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sp\u00e4te G\u00e4ste\u00a0(\u00ab\u00a0Invit\u00e9s tardifs\u00a0\u00bb) de Gertrud Leutenegger entrem\u00eale l\u2019histoire personnelle d\u2019une femme ayant fui une relation amoureuse et la question politique\u00a0du destin des r\u00e9fugi\u00e9s. L\u2019enjeu va bien au-del\u00e0 d\u2019une simple lutte pour l\u2019actualit\u00e9. Un cimeti\u00e8re non loin de la fronti\u00e8re italienne. 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