{"id":1045,"date":"2021-11-22T06:00:00","date_gmt":"2021-11-22T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1045"},"modified":"2021-11-21T11:30:09","modified_gmt":"2021-11-21T10:30:09","slug":"lattrape-malheur-de-fabrice-hadjadj-un-attrape-bonheur-de-lecture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2021\/11\/22\/lattrape-malheur-de-fabrice-hadjadj-un-attrape-bonheur-de-lecture\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0L&rsquo;attrape-malheur\u00a0\u00bb de Fabrice Hadjadj : un attrape-bonheur de lecture"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">En p\u00e9n\u00e9trant dans l\u2019univers de Fabrice Hadjadj, on croit d\u2019abord \u00eatre en terrain connu. D\u00e8s le premier tome de sa trilogie,&nbsp;<em>Entre la meule et les couteaux,&nbsp;<\/em>l\u2019auteur \u2013 qui jusque-l\u00e0 avait publi\u00e9 des essais philosophiques \u00e0 la fois ambitieux et accessibles \u2013 accomplit tous les rites familiers, depuis le \u00ab&nbsp;il y avait une fois&nbsp;\u00bb du Prologue, repris par le \u00ab&nbsp;Il y avait une fois, donc\u2026&nbsp;\u00bb du premier chapitre, jusqu\u2019aux clins d\u2019\u0153il multiples en direction des grands classiques. Bien s\u00fbr il y a un (petit) peu de Harry Potter dans ce jeune Jakob qui a re\u00e7u des dons si particuliers : le bon roi du pays o\u00f9 il vit, Kovno VII trois-quarts, n\u2019est pas sans rappeler le quai 9 \u00be d\u2019o\u00f9 part le train qui doit conduire le jeune apprenti sorcier \u00e0 l\u2019\u00e9cole de Poudlard. Quant \u00e0 la g\u00e9ographie de ce monde imaginaire, du royaume de Brandes \u00e0 l\u2019Empire d\u2019Altemore o\u00f9 r\u00e8gne l\u2019Empereur blanc, en guerre contre son propre fils Ragar, elle s\u2019\u00e9tend sur un vaste planisph\u00e8re entre l\u2019oc\u00e9an Terrifique et la mer C\u00e9rul\u00e9e. Loi du genre&nbsp;: la&nbsp;<em>fantasy&nbsp;<\/em>se doit de construire un monde complet, de dresser sur la sc\u00e8ne int\u00e9rieure une image alternative de notre monde, \u00e0 la fois reconnaissable et par\u00e9e de tous les prestiges de l\u2019\u00e9tranget\u00e9. Et puis surtout, la vieille connaissance des lecteurs et lectrices qui ont gard\u00e9 un coin d\u2019enfance dans le c\u0153ur, c\u2019est le h\u00e9ros lui-m\u00eame, enfant dans le premier tome<em>,&nbsp;<\/em>adolescent presque adulte dans le deuxi\u00e8me,&nbsp;<em>Entre for\u00eats et foreuses.&nbsp;<\/em>Ce jeune Jakob Traum au nom pr\u00e9destin\u00e9, fascin\u00e9 par \u00ab&nbsp;la vie qui r\u00eave et la mort qui r\u00f4de&nbsp;\u00bb, c\u2019est un fr\u00e8re ou du moins un cousin germain (par son nom) du&nbsp;<em>brainchild&nbsp;<\/em>de J. K. Rowling, mais aussi du Bilbo de Tolkien et des quatre jeunes Londoniens de C.S. Lewis &#8211; Peter, Susan, Edmund et Lucy &#8211; qui passent du monde \u00ab&nbsp;r\u00e9el&nbsp;\u00bb \u00e0 celui de Narnia. Et la liste pourrait s\u2019allonger, en aval comme en amont, puisque l\u2019on sent dans cette Contr\u00e9e qui s\u2019\u00e9tend de Rarogne, village natal de Jakob, \u00e0 Entreval o\u00f9 se tiennent les grandes foires d\u2019automne et de printemps, flotter un lointain parfum de Perrault et des fr\u00e8res Grimm.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Derri\u00e8re les multiples d\u00e9clinaisons de l\u2019enfant et des sortil\u00e8ges, c\u2019est toute la richesse du r\u00e9cit d\u2019apprentissage<em>&nbsp;<\/em>qui se d\u00e9ploie en feux d\u2019artifices litt\u00e9raires sous la plume de ces auteurs, dont Hadjadj reprend ici la grande tradition. Les prodiges qui ponctuent le r\u00e9cit, et qui font h\u00e9siter le lecteur \u00ab&nbsp;entre mirage et miracle&nbsp;\u00bb, sont des all\u00e9gories de ce parcours initiatique jalonn\u00e9 de monstres et de merveilles qu\u2019est la premi\u00e8re saison d\u2019une vie. Mais si Hadjadj reprend la tradition, c\u2019est \u00e0 sa mani\u00e8re, avec des secrets de fabrique bien \u00e0 lui. Une belle trouvaille, pour commencer&nbsp;: ce don ambivalent de Jakob, qui fait de lui tant\u00f4t un super-h\u00e9ros au corps invuln\u00e9rable et ductile, tant\u00f4t une sorte de martyr prenant sur lui, dans sa propre chair, les blessures et les malheurs de ceux qu\u2019il aime, d\u2019o\u00f9 son surnom peu flatteur d\u2019attrape-malheur, qui explique le titre et dont le narrateur nous apprend qu\u2019il en na\u00eet un toutes les dix g\u00e9n\u00e9rations. Paradoxe vivant d\u2019une Providence qui semble jouer avec les nerfs de ses cr\u00e9atures&nbsp;: les braves parents de Jakob, Anders et Norma \u2013 pr\u00e9noms en forme de clin d\u2019\u0153il \u2013 en savent quelque chose.&nbsp;&nbsp;Avec un pr\u00e9nom comme Jakob, d\u2019ailleurs, ce fils de meunier se d\u00e9bat \u00e0 l\u2019instar de son homonyme biblique contre des forces myst\u00e9rieuses, divines ou t\u00e9n\u00e9breuses, on ne sait trop. Quant au patronyme de cet \u00ab&nbsp;attrape-malheur&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>Traum,<\/em>&nbsp;on peut y soup\u00e7onner un \u00e9cho du&nbsp;<em>Dreamcatcher,&nbsp;<\/em>talisman fait pour attraper les r\u00eaves, surtout les mauvais, mais sans doute aussi les bons.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;On l\u2019aura compris, l\u2019une des grandes forces de ce cycle est la cr\u00e9ativit\u00e9 verbale. Entre fantaisie, ironie et allusions, l\u2019\u00e9criture de Fabrice Hadjadj laisse en permanence entrevoir comment le r\u00eave na\u00eet du choc des mots, qui \u00ab&nbsp;s\u2019allument de feux r\u00e9ciproques&nbsp;\u00bb, comme disait un autre po\u00e8te. Choc des images aussi, voire des syllepses, et non sans humour&nbsp;: le Prologue nous explique le dualisme inh\u00e9rent \u00e0 la nature de Jakob par l\u2019image d\u2019une collision entre la charmante mais impr\u00e9visible f\u00e9e Clochette \u2013 de&nbsp;<em>Peter Pan&nbsp;<\/em>\u2013 et l\u2019odieuse Carabosse \u2013 la marraine f\u00e9e aux mauvais dons de&nbsp;<em>La Belle au bois dormant&nbsp;<\/em>\u2013 qui se sont pench\u00e9es en m\u00eame temps sur son berceau et se sont cogn\u00e9 la t\u00eate \u2013 d\u2019o\u00f9 la bosse, justement. Mais le merveilleux de Hadjadj est tout sauf na\u00eff&nbsp;: le titre du premier tome, par exemple,&nbsp;<em>Entre la meule et les couteaux,&nbsp;<\/em>fait r\u00e9f\u00e9rence au premier degr\u00e9 au moulin du p\u00e8re, et \u00e0 la violence d\u2019un monde adulte o\u00f9 chacun-e est \u00e0 couteaux tir\u00e9s contre les autres. Au second degr\u00e9, le lourd m\u00e9canisme du moulin paternel fascine l\u2019enfant parce que celui-ci croit y d\u00e9celer \u00ab&nbsp;les secrets de la m\u00e9canique c\u00e9leste&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;les myst\u00e8res du destin&nbsp;\u00bb&nbsp;; le destin, justement, qui parfois tranche de ses lames brutales, couteaux ou ciseaux, la trame fragile des existences. Le titre du deuxi\u00e8me tome,&nbsp;<em>Des for\u00eats aux foreuses,&nbsp;<\/em>retrace l\u2019odyss\u00e9e de Jakob, \u00e9chapp\u00e9 d\u2019un curieux cirque, fuyant un sombre personnage et s\u2019alliant dans les for\u00eats de Comboscure \u00e0 une \u00ab&nbsp;Horde&nbsp;\u00bb rebelle en lutte contre l\u2019Empire d\u2019Altemore. Ce dernier est une civilisation qui par certains c\u00f4t\u00e9s rappelle la n\u00f4tre, avec son m\u00e9lange d\u2019archa\u00efsme et d\u2019une modernit\u00e9 faite de machines et de jeux dangereux, tel ce \u00ab&nbsp;jeu des&nbsp;<em>Tr\u00f4nes<\/em>&nbsp;\u00bb dans lequel on reconna\u00eetra quelque allusion \u00e0 une s\u00e9rie culte<em>.&nbsp;<\/em>Toujours la dualit\u00e9&nbsp;: de la meule aux couteaux, des for\u00eats au foreuses, des r\u00eaves de l\u2019enfance \u00e0 ceux de l\u2019\u00e2ge adulte, avec cet Empereur qui \u00ab&nbsp;veut que sa puissance soit au service de tous les peuples&nbsp;\u00bb et se fait fort \u00ab&nbsp;d\u2019am\u00e9nager un monde uni dans la prosp\u00e9rit\u00e9 du commerce et de l\u2019innovation&nbsp;\u00bb. Rien de moins&nbsp;! D\u2019ailleurs cet empereur qui \u00ab&nbsp;condamne la mort \u00e0 mort&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;veut promouvoir un homme nouveau&nbsp;\u00bb \u00e9voque d\u2019inqui\u00e9tantes figures pseudo-messianiques de nos deux ou trois derniers si\u00e8cles bien \u00ab&nbsp;r\u00e9els&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il y avait une fois, aussi, dans ce conte destin\u00e9 aussi bien aux jeunes qu\u2019aux moins jeunes, la d\u00e9couverte d\u2019un amour qui se vit autant dans le c\u0153ur que dans le corps, et qui d\u2019ailleurs ne se vit pas qu\u2019une fois. Ce serait trop simple. Comme serait trop simple une histoire qui se raconte d\u2019un seul point de vue. Le narrateur, au premier abord, s\u2019amuse \u00e0 reprendre ironiquement toutes les vieilles astuces du&nbsp;<em>storytelling&nbsp;<\/em>\u2013 telles que cette vision de Jakob (&nbsp;!) dans le deuxi\u00e8me tome, \u00ab&nbsp;qui, vous l\u2019aurez compris, jouera un grand r\u00f4le dans la suite et surtout \u00e0 la fin de notre histoire&nbsp;\u00bb. Mais voil\u00e0 qu\u2019au m\u00eame moment, ou presque, il avertit ses lecteurs d\u00e9j\u00e0 bien ficel\u00e9s dans les rets de son attrape-r\u00eave que \u00ab&nbsp;nous contons l\u2019histoire de Jakob Traum, mais\u2026 il n\u2019y a pas de personnage secondaire et chacun tient le r\u00f4le principal, occupe le milieu de la sc\u00e8ne qui se d\u00e9ploie autour de lui, f\u00fbt-il dans les coulisses&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00a0\u00a0\u00a0Outre la richesse du texte lui-m\u00eame, ces deux volumes publi\u00e9s aux \u00e9ditions La Joie de lire s\u2019enrichissent des illustrations de Tom Tirabosco. En dialogue permanent avec le texte, ces dessins au fusain mettent toutes les savantes nuances du gris au service de l\u2019imaginaire, nous aidant \u00e0 construire cet univers de po\u00e9sie en clair-obscur, avec la m\u00eame fausse na\u00efvet\u00e9 que la plume de Fabrice Hadjadj. Il y aurait encore beaucoup \u00e0 dire sur cette saga, mais comme nous en avertit le narrateur lui-m\u00eame en parlant de la parade qui annonce les num\u00e9ros du cirque \u00e0 la foire d\u2019Entreval, \u00ab\u00a0il s\u2019agit [seulement] d\u2019\u00e9veiller les curiosit\u00e9s, on ne va tout de m\u00eame pas vous divertir \u00e0 l\u2019\u0153il\u00a0\u00bb. Ce serait du reste un mauvais service \u00e0 \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb rendre, car\u00a0<em>L\u2019Attrape-malheur\u00a0<\/em>est un monde \u00e0 d\u00e9couvrir, par le texte et l\u2019image, pour savourer longuement la joie de lire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Fabrice Hadjadj,&nbsp;<em>L\u2019Attrape-malheur<\/em>&nbsp;<em>tome 1&nbsp;: Entre la meule et les couteaux<\/em>, Gen\u00e8ve, La Joie de Lire, 2020, 268 pages, 24,90 CHF.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Fabrice Hadjadj,&nbsp;<em>L\u2019Attrape-malheur tome 2&nbsp;: Des for\u00eats aux foreuses<\/em>, Gen\u00e8ve, La Joie de Lire, 2021, 480 pages, 29,90 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En p\u00e9n\u00e9trant dans l\u2019univers de Fabrice Hadjadj, on croit d\u2019abord \u00eatre en terrain connu. D\u00e8s le premier tome de sa trilogie,&nbsp;Entre la meule et les couteaux,&nbsp;l\u2019auteur \u2013 qui jusque-l\u00e0 avait publi\u00e9 des essais philosophiques \u00e0 la fois ambitieux et accessibles \u2013 accomplit tous les rites familiers, depuis le \u00ab&nbsp;il y avait une fois&nbsp;\u00bb du Prologue, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":66,"featured_media":1047,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1045"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/66"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1045"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1045\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1048,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1045\/revisions\/1048"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1047"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1045"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1045"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1045"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}