{"id":1055,"date":"2021-12-06T06:00:00","date_gmt":"2021-12-06T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1055"},"modified":"2021-12-05T18:27:02","modified_gmt":"2021-12-05T17:27:02","slug":"un-suisse-a-voulu-tuer-hitler","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2021\/12\/06\/un-suisse-a-voulu-tuer-hitler\/","title":{"rendered":"Un Suisse a voulu tuer Hitler"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Le saviez-vous&nbsp;? En 1938, un Neuch\u00e2telois est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 bord d\u2019un train en Allemagne. Le motif de cette interpellation&nbsp;: Maurice Bavaud n\u2019a pas pay\u00e9 son transport. Un banal resquillage. Mais dans sa poche, un pistolet. Plus tard, le jeune homme avoue \u00e0 la Gestapo le motif initial de son voyage&nbsp;: lib\u00e9rer l\u2019humanit\u00e9 d\u2019Hitler. Maurice Bavaud sera guillotin\u00e9 \u00e0 Berlin le 14 mai 1941.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est sur ce fait historique que le journaliste suisse-al\u00e9manique Nicolas Meienberg (1940-1993) l\u00e8ve le voile dans son texte&nbsp;<em>Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler,&nbsp;<\/em>initialement paru en fran\u00e7ais aux \u00e9ditions Zo\u00e9 en 1982. Le titre de l\u2019ouvrage provoque une premi\u00e8re surprise. La nationalit\u00e9 helv\u00e9tique de Maurice Bavaud y est sans doute pour quelque chose. Comme on l\u2019apprend \u00e0 l\u2019\u00e9cole, la Suisse est rest\u00e9e neutre durant la Seconde Guerre mondiale et n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 envahie. Mais c\u2019est surtout le silence autour de cette figure qui interpelle. Dans son introduction au livre de Meienberg, le grand reporter Serge Michel a ces mots&nbsp;: \u00ab&nbsp;N\u2019importe quel pays aurait \u00e9rig\u00e9 Maurice Bavaud en h\u00e9ros. Pas la Suisse.&nbsp;\u00bb D\u2019ailleurs, comme nous l\u2019apprend Meienberg, le dictateur nazi lui-m\u00eame ne resta pas indiff\u00e9rent \u00e0 cette tentative d\u2019assassinat. \u00ab&nbsp;H. fut si impressionn\u00e9 qu\u2019il d\u00e9commanda la marche comm\u00e9morative du 9 novembre 1939. Par ailleurs, il compare Bavaud \u00e0 Guillaume Tell.&nbsp;\u00bb Mais si Meienberg participe \u00e0 sortir son compatriote de l\u2019ombre, il n\u2019essaie pas pour autant d\u2019en faire un h\u00e9ros national. Sa d\u00e9marche est plus complexe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Tout d\u2019abord un peu de contexte.\u00a0<em>Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler<\/em>\u00a0est \u00e9crit alors qu\u2019un film,\u00a0<em>Es ist kalt in Brandenburg (Hitler t\u00f6ten)<\/em>, est r\u00e9alis\u00e9 par Meienberg et les deux cin\u00e9astes suisse-al\u00e9maniques Villi Hermann et Hans St\u00fcrm. Le livre se nourrit du film, ou plut\u00f4t des recherches qui ont men\u00e9 \u00e0 sa r\u00e9alisation. Meienberg ne se contente pas de rapporter la trajectoire tragique de Maurice Bavaud mais offre un reportage percutant. Non seulement, il revient sur le nazisme et \u00ab\u00a0toutes choses qu\u2019un r\u00e9gime ne cr\u00e9e pas mais facilite. On ne peut les \u00e9viter quand on part aujourd\u2019hui \u00e0 la recherche de Maurice Bavaud.\u00a0\u00bb Il prend aussi le pouls de sa propre \u00e9poque, la fin des ann\u00e9es 1970, marqu\u00e9es par la Guerre froide. Il \u00e9voque le regard critique des Suisses envers les Allemands\u00a0: \u00ab\u00a0une soci\u00e9t\u00e9 de l\u00e2ches, ces Allemands (de l\u2019\u00e9poque). \u00c7a n\u2019aurait pas pu se passer chez nous. \u00bb Regard qu\u2019il oppose avec ironie \u00e0 l\u2019introduction de la \u00ab\u00a0zone grise\u00a0\u00bb politique par le gouvernement du canton de Zurich, \u00ab\u00a0[qui] ne provoque ni indignation ni grand \u00e9tonnement dans la presse.\u00a0\u00bb En 1979, les autorit\u00e9s zurichoises d\u00e9cident qu\u2019en raison de leurs affiliations politiques, certaines personnes peuvent repr\u00e9senter un \u00e9ventuel danger et adoptent un programme d\u2019action politique \u00e0 leur encontre. Ainsi, \u00ab\u00a0des membres du Parti du travail, du parti trotskiste, des antinucl\u00e9aires, etc., sont exclus du service public. [\u2026] Interdiction professionnelle pour quelques centaines de jeunes gens, surtout des enseignants.\u00a0\u00bb Un documentaire\u00a0<em><a href=\"https:\/\/www.srf.ch\/play\/tv\/redirect\/detail\/902c5049-1bdb-4d8a-a604-c8b0f8a95a6a\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/www.srf.ch\/play\/tv\/redirect\/detail\/902c5049-1bdb-4d8a-a604-c8b0f8a95a6a\">Politische Grauzone in der Schweiz<\/a><\/em>\u00a0est r\u00e9alis\u00e9 en 1980 par CH-Magazin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">En parall\u00e8le au r\u00e9cit historique, ce sont \u00e9galement les contours de l\u2019enqu\u00eateur qui se d\u00e9voilent. Le ton et la mani\u00e8re dont Meienberg aborde son r\u00e9cit attestent de ses deux statuts&nbsp;: journaliste bien s\u00fbr, mais aussi \u00e9crivain. Ce double regard att\u00e9nue parfois l\u2019objectivit\u00e9 suppos\u00e9e du journaliste pour laisser place \u00e0 une approche plus sensible de l\u2019Histoire. Loin de la froideur impersonnelle des manuels scolaires o\u00f9 Maurice Bavaud ne figure pas, Meienberg parvient \u00e0 rendre concret le pass\u00e9 du jeune Neuch\u00e2telois et permettre ainsi aux lecteurs et aux lectrices de l\u2019\u00e9prouver. De ses propres mots, il veut \u00ab&nbsp;r\u00e9fl\u00e9chir, gr\u00e2ce aux documents et aux t\u00e9moignages, et ressentir gr\u00e2ce \u00e0 sa propre exp\u00e9rience.&nbsp;\u00bb Il explique certains aspects de la jeunesse de Bavaud en tirant des parall\u00e8les avec ses exp\u00e9riences personnelles. Par exemple, n\u00e9 en 1940, il a lui aussi connu les \u00e2pret\u00e9s de la vie en internat. Pour raconter la rigueur de l\u2019\u00e9cole missionnaire de Saint-Ilan en Bretagne que fr\u00e9quenta Bavaud, il revient sur son ressenti de l\u2019\u00e9cole du couvent de Disentis dans les Grisons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Les similitudes entre Bavaud et lui ne sont pas les seuls \u00e9l\u00e9ments qui \u00e9veillent l\u2019int\u00e9r\u00eat du reporter suisse-al\u00e9manique pour cette figure qui ne sera r\u00e9habilit\u00e9e qu\u2019en 2008 par le conseiller f\u00e9d\u00e9ral Pascal Couchepin. Au fil des pages, on comprend que la trajectoire du jeune homme incarne l\u2019essence m\u00eame du travail journalistique de Meienberg. Comme Serge Michel le r\u00e9sume&nbsp;: \u00ab Quand tombe la t\u00eate de Maurice Bavaud dans la corbeille du bourreau R\u00f6ttiger, c\u2019est la l\u00e9gitimit\u00e9 de toutes les institutions nazies ou pas, qui s\u2019en trouve d\u00e9capit\u00e9e.&nbsp;\u00bb Et c\u2019est bien une remise en question ac\u00e9r\u00e9e des pouvoirs et des autorit\u00e9s que r\u00e9alise ce reportage. Il \u00e9tablit comment la d\u00e9capitation de Bavaud \u00e9clabousse la neutralit\u00e9 suisse, en r\u00e9v\u00e8le l\u2019indolence et met \u00e0 jour les affinit\u00e9s nazies de l\u2019ambassadeur helv\u00e9tique, Hans Fr\u00f6licher, en poste \u00e0 Berlin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il est int\u00e9ressant de relever que la critique de Meienberg a cependant de l\u00e9g\u00e8res limites. Et celles-ci proviennent de ses propres convictions politiques. Serge Michel dit de lui qu\u2019\u00ab en v\u00e9ritable soixante-huitard, en marxiste inspir\u00e9, il veut abattre toutes les autorit\u00e9s, questionner tous les pouvoirs.&nbsp;\u00bb Lors d\u2019un voyage en RDA pour r\u00e9colter des t\u00e9moignages d\u2019anciens r\u00e9sistants, ses coll\u00e8gues cin\u00e9astes et lui sont entrav\u00e9s dans leurs d\u00e9marches par le r\u00e9gime. Le jour o\u00f9 ils doivent filmer trois t\u00e9moins, on leur dit qu\u2019ils sont malencontreusement absents, assistant \u00ab&nbsp;\u00e0 un congr\u00e8s de r\u00e9sistants \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, malheureusement.&nbsp;\u00bb M\u00eame si les personnes concern\u00e9es confirment \u00e0 Meienberg et son \u00e9quipe qu\u2019elles sont bien \u00e0 Berlin, \u00ab&nbsp;le lendemain, le chef de service [leur] dit [qu\u2019ils ont] d\u00fb mal entendre au t\u00e9l\u00e9phone, il [leur] garantit leur absence du pays.&nbsp;\u00bb Avec l\u2019\u00e9thique journalistique qui est la sienne, Meienberg rapporte les faits de fa\u00e7on pr\u00e9cises. Il nous expose de mani\u00e8re factuelle la main de fer qui tient l\u2019Europe de l\u2019Est sous son contr\u00f4le. Mais contrairement au nazisme ou \u00e0 la neutralit\u00e9 suisse, l\u2019URSS ne fait pas l\u2019objet d\u2019une critique directe. \u00ab&nbsp;Ce sera une belle journ\u00e9e. Sauf qu\u2019on nous emp\u00eache de filmer.&nbsp;\u00bb M\u00eame une phrase aussi simple et d\u00e9nu\u00e9e d\u2019affect n\u2019en dit pas moins, et parfois m\u00eame beaucoup plus, qu\u2019une v\u00e9ritable d\u00e9nonciation en bonne et due forme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Avec\u00a0<em>Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler<\/em>, Nicolas Meienberg a sign\u00e9 un reportage d\u2019une vive intelligence et surtout d\u2019une grande importance, qui m\u00e9ritait d\u2019\u00eatre r\u00e9\u00e9dit\u00e9. Plus que la mise en lumi\u00e8re d\u2019une figure historique ou le t\u00e9moignage de deux \u00e9poques cl\u00e9s, c\u2019est un superbe exemple de l\u2019esprit critique journalistique \u00e0 son plus haut potentiel.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Nicolas Meienberg,&nbsp;<em>Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler<\/em>, Gen\u00e8ve, Zo\u00e9, 2021, 304 pages, 16 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le saviez-vous&nbsp;? En 1938, un Neuch\u00e2telois est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 bord d\u2019un train en Allemagne. Le motif de cette interpellation&nbsp;: Maurice Bavaud n\u2019a pas pay\u00e9 son transport. Un banal resquillage. Mais dans sa poche, un pistolet. Plus tard, le jeune homme avoue \u00e0 la Gestapo le motif initial de son voyage&nbsp;: lib\u00e9rer l\u2019humanit\u00e9 d\u2019Hitler. 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