{"id":1082,"date":"2022-03-14T06:00:00","date_gmt":"2022-03-14T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1082"},"modified":"2022-03-13T09:52:35","modified_gmt":"2022-03-13T08:52:35","slug":"prendre-de-la-hauteur-gravir-le-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2022\/03\/14\/prendre-de-la-hauteur-gravir-le-temps\/","title":{"rendered":"Prendre de la hauteur, gravir le temps"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Saxe, Allemagne, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la fronti\u00e8re tch\u00e8que. Perch\u00e9 au sommet d\u2019un rocher \u2013 son\u00a0<em>r\u00e9cif<\/em>\u00a0\u2013 l\u2019homme observe le monde \u00e0 ses pieds. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il voit le village o\u00f9 il a grandi, des ann\u00e9es auparavant, avec ses parents\u00a0; de l\u2019autre, celui o\u00f9 il vient de s\u2019installer avec sa femme \u2013 Christina \u2013 et \u00ab\u00a0la Petite\u00a0\u00bb. C\u2019est l\u2019histoire de ce personnage sans nom que raconte Thilo Krause dans son premier roman,\u00a0<em>Presque \u00e9tranger pourtant<\/em>, traduit de l\u2019allemand par Marion Graf et paru en janvier 2022 aux \u00c9ditions Zo\u00e9. \u00c0 la suite d\u2019un tragique accident dont il doit porter la responsabilit\u00e9 et qui co\u00fbte une jambe \u00e0 son meilleur ami Vito, le jeune narrateur d\u00e9m\u00e9nage. Il passe sa vie dans un autre pays avant de revenir en \u00e9tranger, en\u00a0<em>fant\u00f4me plus qu\u2019individu<\/em>, sur la terre de son enfance. \u00ab\u00a0<em>Suis un tout autre<\/em>\u00a0\u00bb, affirme-t-il, omettant le pronom personnel qui lui aurait garanti une pr\u00e9sence dans ce pays retrouv\u00e9. Mis au ban de la soci\u00e9t\u00e9 par une population hostile, il tente de s\u2019y m\u00e9nager un espace habitable \u2013 entre r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9sente et souvenirs \u2013 aux c\u00f4t\u00e9s de figures elles aussi marginales\u00a0: Jan, d\u2019origine tch\u00e8que, chauffeur de bus dans la Ville-qui-n\u2019en-est-pas-une\u00a0; Ji\u0159i, le concierge de l\u2019\u00e9cole, tch\u00e8que lui aussi\u00a0; Vito l\u2019unijambiste, enfin, son ami d\u2019enfance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans ce premier roman, Thilo Krause parvient brillamment \u00e0 rendre dans son \u00e9criture le mouvement propre \u00e0 l\u2019exil et au retour. En plus d\u2019annoncer ce mouvement, le titre allemand (<em>Elbw\u00e4rts<\/em>, litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;En direction de l\u2019Elbe&nbsp;\u00bb) t\u00e9moigne aussi d\u2019un inach\u00e8vement que l\u2019on retrouve dans le&nbsp;<em>Presque<\/em>&nbsp;du titre fran\u00e7ais. Le parcours du narrateur se r\u00e9sume ainsi \u00e0 une errance sans fin, encombr\u00e9e d\u2019un pass\u00e9 qui l\u2019emp\u00eache de vivre au pr\u00e9sent.&nbsp;<em>C\u2019est ainsi que nous errons, avec nos caravanes invisibles<\/em>, affirme-t-il. Ce mouvement, moteur du r\u00e9cit, g\u00e9n\u00e8re une multitude de frottements entre autant de forces antagonistes qui fragmentent l\u2019univers auquel est confront\u00e9 le narrateur, le rel\u00e9guant dans un monde en tout point \u00e9tranger. Thilo Krause fait de l\u2019accident de Vito la premi\u00e8re fissure qui entra\u00eenera toutes les autres. Alors que les deux enfants gravissent une paroi rocheuse, le jeune narrateur,&nbsp;<em>[se] tirant toujours plus haut<\/em>, parvient au sommet tandis que Vito chute.&nbsp;<em>Soudain, il \u00e9tait en bas, couch\u00e9 par terre<\/em>. La jambe dont il devra \u00eatre amput\u00e9 annonce alors l\u2019amputation existentielle du narrateur, priv\u00e9 de sa place dans le monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00c0 partir de cette catastrophe inaugurale, dont on aurait dit qu\u2019elle&nbsp;<em>s\u2019\u00e9tait pass\u00e9e dans un autre monde<\/em>, Thilo Krause d\u00e9crit un univers fractur\u00e9 de toutes parts. La Ville-qui-n\u2019en-est-pas-une est comme s\u00e9par\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame par son propre nom et la forteresse qui tr\u00f4ne en son centre constitue&nbsp;<em>un monde parall\u00e8le<\/em>. Mais la c\u00e9sure \u00e0 laquelle Thilo Krause accorde le plus d\u2019importance s\u00e9pare le haut du bas. Celui-ci repr\u00e9sente un pass\u00e9 mena\u00e7ant, que l\u2019\u00e9crivain fa\u00e7onne en faisant appel \u00e0 la m\u00e9taphore aquatique. L\u2019eau permet ainsi de dire l\u2019engloutissement du souvenir en m\u00eame temps que l\u2019errance du narrateur \u00e0 travers&nbsp;<em>l\u2019oc\u00e9an des feuillages<\/em>&nbsp;et dans une maison qu\u2019il con\u00e7oit&nbsp;<em>comme un navire<\/em>. \u00c0 l\u2019inverse, le haut figure un avenir d\u00e9sirable, une position hors du monde qu\u2019il s\u2019agit de conqu\u00e9rir. C\u2019est pourquoi Thilo Krause mobilise ici une autre m\u00e9taphore, celle de la conqu\u00eate spatiale&nbsp;:&nbsp;<em>Assis sans bouger, j\u2019ai lanc\u00e9 le compte \u00e0 rebours, \u00e0 partir de dix. C\u2019\u00e9tait l\u2019instant du d\u00e9collage, quand le silence \u00e9tait suspendu sur Ba\u00efkonour<\/em>. Les hauteurs constituent ainsi le seul monde habitable, comme le laissait d\u00e9j\u00e0 entendre la citation de Tom Waits plac\u00e9e en exergue&nbsp;:&nbsp;<em>That deep blue sky is my home<\/em>. Ce lieu, incarn\u00e9 dans le r\u00e9cif au sommet duquel s\u2019ouvre et se referme le roman, est aussi \u2013 et surtout \u2013 lieu d\u2019\u00e9criture.&nbsp;<em>Maintenant, ce n\u2019est plus une histoire que je raconte, maintenant, le monde est comme je veux<\/em>, annonce le narrateur perch\u00e9 sur son rocher. Et c\u2019est l\u00e0 le tour de force accompli par Thilo Krause&nbsp;: int\u00e9grer le geste litt\u00e9raire au mouvement de la narration et, paradoxalement, faire de la sortie du monde qu\u2019implique l\u2019\u00e9criture le meilleur moyen de r\u00e9investir ce m\u00eame monde dans la fiction, de lui redonner sa coh\u00e9rence spatio-temporelle et son int\u00e9grit\u00e9&nbsp;:&nbsp;<em>D\u2019ici en haut, je peux regarder en avant et en arri\u00e8re. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la maison, o\u00f9 Christina met en ce moment la Petite au lit. De l\u2019autre le village de mon enfance<\/em>. Toutefois, si l\u2019\u00e9criture donne l\u2019illusion de pouvoir recoller les morceaux, elle ne fait en r\u00e9alit\u00e9 que les cacher sous le tapis de la fiction qui multiplie les \u00ab&nbsp;<em>en imagination<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>je pouvais m\u2019imaginer<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>je m\u2019imagine<\/em>&nbsp;\u00bb et autres \u00ab&nbsp;<em>c\u2019est comme si<\/em>&nbsp;\u00bb. L\u2019imagination peut bien voiler les d\u00e9bris, mais pas s\u2019y substituer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Ce pass\u00e9 qui n\u2019est pas le mien, que j\u2019aurais d\u00fb oublier<\/em>, Thilo Krause d\u00e9cide finalement de le d\u00e9truire dans une inondation. L\u2019eau quitte alors le domaine de la m\u00e9taphore et submerge la vall\u00e9e o\u00f9 s\u2019ancre le r\u00e9cit, rejouant l\u2019\u00e9chec de l\u2019\u00e9criture dans l\u2019apaisement du pass\u00e9. Mais cet \u00e9chec est tout relatif, puisque c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment en \u00e9crivant que Thilo Krause efface, \u00e0 l\u2019instar de son narrateur&nbsp;:&nbsp;<em>Tout cela est donc en train de dispara\u00eetre et de s\u2019effacer, \u00e0 chaque histoire que je racontais \u00e0 Jan<\/em>. C\u2019est donc bien la litt\u00e9rature, ou du moins sa capacit\u00e9 \u00e0 modeler le r\u00e9el, qui permet aux protagonistes de garder la t\u00eate hors de l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Avec&nbsp;<em>Presque \u00e9tranger pourtant<\/em>, Thilo Krause signe un tr\u00e8s beau premier roman. Il rend habilement compte des m\u00e9andres de l\u2019exil et du retour en construisant un labyrinthe narratif dans lequel espace et temps s\u2019entrechoquent en permanence.&nbsp;<em>Mon enfance \u00e9tait une autre plan\u00e8te<\/em>. Au drame personnel, il ajoute subtilement une seconde strate collective, un&nbsp;<em>autre pass\u00e9<\/em>&nbsp;qui conf\u00e8re \u00e0 son roman une port\u00e9e bien plus large qu\u2019il pouvait sembler de prime abord&nbsp;; un pass\u00e9 fait de&nbsp;<em>croix gamm\u00e9es<\/em>&nbsp;et d\u2019<em>insignes SS<\/em>. Lourdement charg\u00e9, celui-ci s\u2019apparente alors \u00e0 une mati\u00e8re radioactive, dangereuse et instable bien qu\u2019invisible&nbsp;:&nbsp;<em>Chez nous, c\u2019est le pass\u00e9 qui biperait [\u2026]. Il chuinterait comme un flux de chaleur<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Thilo KRAUSE,&nbsp;<em>Presque \u00e9tranger pourtant<\/em>, traduit de l\u2019allemand par Marion Graf, Ch\u00eane-Bourg, Gen\u00e8ve, \u00c9ditions Zo\u00e9, 2022, 205 pages, 29.50 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Saxe, Allemagne, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la fronti\u00e8re tch\u00e8que. 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