{"id":1088,"date":"2022-03-22T08:58:04","date_gmt":"2022-03-22T07:58:04","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1088"},"modified":"2022-03-22T08:58:05","modified_gmt":"2022-03-22T07:58:05","slug":"la-fascination-de-lhorreur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2022\/03\/22\/la-fascination-de-lhorreur\/","title":{"rendered":"La fascination de l&rsquo;horreur"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>Dans son troisi\u00e8me roman, \u00ab Ceux qui ne meurent pas\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Die nicht sterben\u00a0\u00bb), Dana Grigorcea fait revivre la l\u00e9gende de Dracula en images luxuriantes et joue savamment avec notre soif d\u2019horreur.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-left\"><strong>Ali\u00e9nation et d\u00e9cadence<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Ceux qui ne meurent pas<\/em>\u00a0raconte l\u2019histoire<a>\u00a0<\/a>d\u2019une jeune peintre sans nom qui, apr\u00e8s ses \u00e9tudes \u00e0 Paris, retourne dans la Roumanie post-communiste, plus pr\u00e9cis\u00e9ment en Valachie, pour les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Enfant, elle passait d\u00e9j\u00e0 ses \u00e9t\u00e9s \u00e0 la Villa Diana de sa grand-tante Margot, dans le village transylvanien de B. Les journ\u00e9es de l\u2019enfance consistent en parties de tennis et canulars t\u00e9l\u00e9phoniques, celles de la jeunesse en randonn\u00e9es et \u00e9merveillements \u00e9rotiques. Lors de ce nouveau retour \u00e0 B., les souvenirs romantiques, les traditions familiales et les charmes de la flore et de la faune se r\u00e9veillent. La r\u00e9alit\u00e9 se voit tr\u00e8s largement occult\u00e9e par les habitant\u00b7e\u00b7s de la villa grand-bourgeoise\u00a0: aucune blague n\u2019est trop plate, aucune phrase trop r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et aucune attitude trop vieillotte pour masquer les ombres de la dictature de Ceausescu. Ce sont des tentatives qui paraissent d\u2019embl\u00e9e fragiles et d\u00e9concertent toujours plus la peintre. Quand on trouve un cadavre ainsi que le tombeau de Vlad Dracula dans le caveau familial, c\u2019en est fini de cette tranquillit\u00e9 forc\u00e9e. La protagoniste tombe dans une spirale fatale transformant les villas en ruines, les paysans rustiques en porteurs de fourches rouill\u00e9es sans internet et une communaut\u00e9 villageoise en ali\u00e9n\u00e9\u00b7e\u00b7s et oubli\u00e9\u00b7e\u00b7s. Mais ce n\u2019est pas la r\u00e9alit\u00e9 brutale qui s\u2019invite en premier lieu dans le monde du r\u00e9cit, non\u00a0: c\u2019est Vlad Draculea, troisi\u00e8me du nom.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-left\"><strong>Renaissance d\u2019un \u00e9ternel mort-vivant<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Cela \u00e9veille un certain scepticisme&nbsp;: peu d\u2019autres figures fantastiques sont aussi charg\u00e9es en tonalit\u00e9s, mati\u00e8re, \u00e9rotisme et enfin en kitsch politique que le vampire. Le Dracula de Francis Ford Coppola ne marquait-il pas la fin d\u00e9finitive de l\u2019apog\u00e9e esth\u00e9tique de l\u2019opulence&nbsp;? Les adaptations cin\u00e9matographiques ou litt\u00e9raires plus tardives de la mati\u00e8re vampiresque semblent s\u2019\u00eatre sauv\u00e9es de l\u2019abysse&nbsp;du kitsch par l\u2019humour (<em>What we do in the shadows<\/em>), l\u2019action (<em>Blade<\/em>) ou l\u2019horreur (<em>L\u00e5t den r\u00e4tte komma in<\/em>). La majorit\u00e9 tombe cependant dans le pi\u00e8ge&nbsp;: dans le meilleur des cas, elles donnent une impression lourde voire poussi\u00e9reuse, devenant assez souvent comiques sans le vouloir, et la plupart du temps elles sont simplement ennuyeuses. Le moins qu\u2019on puisse dire, c\u2019est que raconter des histoires de vampire est comme marcher sur une corde raide. Un exercice dont Grigorcea semble du reste consciente et qu\u2019elle ma\u00eetrise la plupart du temps de mani\u00e8re convaincante. Elle n\u2019essaie absolument pas d\u2019\u00e9viter les clich\u00e9s potentiels ou d\u2019inventer de nouvelles images, elle embrasse au contraire le langage m\u00e9taphorique existant avec tact et m\u00eame strat\u00e9gie.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-left\"><strong>Le regard de la peintre<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est le monde narrativement ing\u00e9nieux de la protagoniste qui rend cela possible. En tant que peintre, elle le raconte en images atmosph\u00e9riques, d\u00e9brid\u00e9es et de temps \u00e0 autres grandioses. En l\u2019espace de quelques pages des limonades framboise, des courts de tennis et finalement des fleuves se colorent de rouge, une cabine t\u00e9l\u00e9phonique luit quelques paragraphes plus loin d\u2019un \u00ab&nbsp;azur chatoyant&nbsp;\u00bb. Les noms de fleurs sont align\u00e9s \u00e0 la suite, les op\u00e9ras italiens cit\u00e9s et des morceaux de chair sanglants sont arrach\u00e9s d\u2019un corps vivant lors de rencontres nocturnes au caract\u00e8re orgiaque. Et si un \u00e9v\u00e9nement est trop brutal, l\u2019artifice narratif d\u2019une m\u00e9moire d\u00e9faillante arrondit les angles. Le r\u00e9cit d\u00e9passe rarement les bornes, ce qui semble pourtant in\u00e9vitable au vu de l\u2019\u00e9troitesse de la corde travers\u00e9e. On se laisse bien trop volontiers entra\u00eener dans un agr\u00e9able tourbillon par le r\u00e9cit riche en couleurs et contrastes de la peintre, pour syst\u00e9matiquement entrer en collision avec des \u00e9v\u00e9nements tout aussi abrupts que brutaux. Ce n\u2019est pas qu\u2019on ne nous ait pas averti d\u2019innombrables fois&nbsp;: la peintre interrompt \u00e0 plusieurs reprises le fil de son r\u00e9cit et s\u2019adresse aux lecteur\u00b7ice\u00b7s. Elle nous fait ainsi prendre part \u00e0 l\u2019h\u00e9sitation inh\u00e9rente au r\u00e9cit de violence et obligatoirement li\u00e9e \u00e0 l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 de la m\u00e9moire. Mais puisqu\u2019elle est le seul point d\u2019ancrage des lecteur\u00b7ice\u00b7s, il ne nous reste pas d\u2019autre choix que de la suivre dans ses souvenirs incertains mais fascinants. Par la suite nous serons constamment et inexorablement obnubil\u00e9\u00b7e\u00b7s par le fantastique&nbsp;: en tant que lecteur\u00b7ice\u00b7s, on remet de moins en moins en question l\u2019existence des morts-vivants, et les v\u00e9ritables meurtres deviennent de plus en plus pittoresques.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-left\"><strong>L\u2019envie d\u2019horreur<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est justement ce va-et-vient entre kitsch et brutalit\u00e9 qui dessine bien plus clairement les failles et la duret\u00e9 de la population dans la Valachie post-communiste qu\u2019une description objective de leurs conditions de vie. Si la narratrice en perdition d\u00e9rive toujours plus vers la cruaut\u00e9 et la folie, on la suit pourtant comme hypnotis\u00e9\u00b7e\u00b7s jusqu\u2019\u00e0 avoir l\u2019impression de se r\u00e9veiller en tremblant d\u2019un r\u00eave fi\u00e9vreux. Comme si on avait ressenti dans notre corps cette col\u00e8re impuissante contre la corruption du gouvernement roumain et senti le vent rude des Carpates.\u00a0<em>Ceux qui ne meurent pas<\/em>\u00a0est un chef-d\u2019\u0153uvre narratif\u00a0: les couleurs intenses, le d\u00e9sir de vengeance compr\u00e9hensible, le plaisir de voir le sang gicler ainsi que les ombres dures, qui laissent l\u2019essentiel dans l\u2019obscurit\u00e9, \u00e9voquent une esth\u00e9tique qui pourrait \u00eatre tir\u00e9e du\u00a0<em>Judith et Holoferne\u00a0<\/em>du Caravage. D\u00e8s que nous sortons du r\u00eave litt\u00e9raire, un sentiment d\u2019effroi s\u2019empare de nous \u00e0 la vue de notre propre envie de cruaut\u00e9. Et pourtant on rouvre la simple couverture du livre pour se plonger dans l\u2019histoire d\u2019horreur entourant le village de B. Avec son dernier roman, Dana Grigorcea r\u00e9ussit une narration atmosph\u00e9rique et bouleversante qui cr\u00e9e une compr\u00e9hension pour des moments d\u2019intuition o\u00f9 toute explication rationnelle \u00e9choue lamentablement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Traduit de l\u2019allemand par Valentin Decoppet<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Dana Grigorcea, <em>Die nicht sterben<\/em>, M\u00fcnchen, Penguin Verlag 2021, 272 pages, env. 25 francs.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong><em>\u00c0 propos de l\u2019autrice<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em><strong>Dana Grigorcea, n\u00e9e en 1979 \u00e0 Bucarest, a \u00e9tudi\u00e9 la philologie allemande et n\u00e9erlandaise \u00e0 Bucarest et Bruxelles. Elle a remport\u00e9 le Prix 3sat lors du concours Ingeborg Bachmann 2015 \u00e0 Klagenfurt avec un extrait du pr\u00e9sent roman intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le sentiment primaire d\u2019innocence\u00a0\u00bb. Son premier roman, \u00ab\u00a0Baba Rada. La vie est aussi \u00e9ph\u00e9m\u00e8re que les cheveux\u00a0\u00bb, est aussi paru en 2015 aux \u00c9ditions D\u00f6rlemann. Apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es en Allemagne et en Autriche, elle vit d\u00e9sormais avec son mari et ses enfants \u00e0 Zurich.\u00a0<\/strong><br><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son troisi\u00e8me roman, \u00ab Ceux qui ne meurent pas\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Die nicht sterben\u00a0\u00bb), Dana Grigorcea fait revivre la l\u00e9gende de Dracula en images luxuriantes et joue savamment avec notre soif d\u2019horreur. 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