{"id":1093,"date":"2022-03-28T19:43:23","date_gmt":"2022-03-28T17:43:23","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1093"},"modified":"2022-03-28T19:43:24","modified_gmt":"2022-03-28T17:43:24","slug":"le-cirque-comme-heterotopie-la-ou-le-fils-du-comptable-devient-le-garcon-leopard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2022\/03\/28\/le-cirque-comme-heterotopie-la-ou-le-fils-du-comptable-devient-le-garcon-leopard\/","title":{"rendered":"Le cirque comme h\u00e9t\u00e9rotopie : L\u00e0 o\u00f9 le fils du comptable devient le gar\u00e7on-l\u00e9opard"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>Apr\u00e8s avoir publi\u00e9\u00a0<em>Les Caract\u00e8res<\/em>\u00a0(PLF, 2016) et\u00a0<em>Apr\u00e8s Saturne\u00a0<\/em>(PLF, 2019), l\u2019auteur fribourgeois Bastien Roubaty d\u00e9croche en juin 2019 la bourse d\u2019encouragement \u00e0 la cr\u00e9ation litt\u00e9raire de l\u2019Etat de Fribourg, qui lui permettra de se consacrer enti\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9criture de son troisi\u00e8me roman,\u00a0<em>Le gar\u00e7on-l\u00e9opard<\/em>\u00a0(PLF, 2022).\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans ce dernier, Bastien Roubaty nous emm\u00e8ne chez les Montgomery&nbsp;: B\u00e9atrice, C\u00e9sar et leurs enfants Bertil et Esm\u00e9e, \u00e0 la Rue du 13 juin. De fil en aiguille, l\u2019\u00e9quilibre de cette famille se perd quand le couple parental se dissout. Roubaty concentre l\u2019intrigue autour de Bertil, personnage dont la construction, pleine de sensibilit\u00e9, ne manque pas de nous toucher. Confront\u00e9 au divorce de ses parents, \u00e0 une m\u00e8re absente et \u00e0 un p\u00e8re comptable \u00ab&nbsp;\u00e0 la chemise parfaitement repass\u00e9e&nbsp;\u00bb, le jeune homme en devenir se cherche. L\u2019introduction au monde du cirque, pour lequel son p\u00e8re travaille, co\u00efncide avec son d\u00e9sir de se conna\u00eetre lui-m\u00eame et de se distancier de l\u2019univers insipide dans lequel il baignait jusqu\u2019alors.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>\u00ab\u00a0Je refusais de me faire gronder comme un enfant \u00e0 cause de mes v\u00eatements. Je faisais des exp\u00e9riences. Je prenais mes propres d\u00e9cisions. Je me sentais \u00e9panoui. Je ne laisserais plus jamais une cravate m\u2019\u00e9trangler.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Roubaty nous plonge rapidement dans le monde du cirque, qui incarne \u00e0 la fois l\u2019atemporalit\u00e9, l\u2019h\u00e9t\u00e9roclisme, la libert\u00e9 et l\u2019exp\u00e9rimentation. Venant planter son chapiteau dans les zones situ\u00e9es en dehors des villes pour une dur\u00e9e limit\u00e9e, l\u00e0 o\u00f9 la terre est us\u00e9e et les plantes ne fleurissent plus, le cirque offre \u00e0 ses spectateurs la possibilit\u00e9 de concevoir l\u2019infini \u2013 sentiment procur\u00e9 entre autres par le talent in\u00e9gal\u00e9 de ses acrobates \u2013 dans la finitude. De plus, c\u2019est l\u00e0 que se niche la mixit\u00e9 et l\u2019id\u00e9al d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 tout le monde se sent inclus et en s\u00e9curit\u00e9. Au cirque, il n\u2019y a&nbsp;ni norme, ni fonctionnement social, ni mode d\u2019emploi. Ce lieu se veut laboratoire o\u00f9 tout est possible et Bertil s\u2019y \u00e9panouit au point de ne plus vouloir en partir. Michel Foucault utilise en 1966 le terme d\u2019\u00ab&nbsp;h\u00e9t\u00e9rotopie&nbsp;\u00bb pour parler de ces \u00ab&nbsp;espaces absolument autres<a href=\"applewebdata:\/\/6CE58C1F-E1F9-40E1-8C23-350485469F9C#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00bb que les enfants ne connaissent que trop bien,&nbsp;tels le fond du jardin, le grenier, le grand lit des parents. Ce sont des \u00ab&nbsp;utopies situ\u00e9es&nbsp;\u00bb, des lieux r\u00e9els charg\u00e9s d\u2019un&nbsp;imaginaire sans aucune limite&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>\u00ab\u00a0C\u2019est sur ce grand lit qu\u2019on d\u00e9couvre l\u2019oc\u00e9an, puisqu\u2019on peut y nager entre les couvertures\u00a0; mais ce grand lit, c\u2019est aussi le ciel, puisqu\u2019on peut bondir sur les ressorts\u00a0; c\u2019est la for\u00eat, puisqu\u2019on s\u2019y cache\u00a0; c\u2019est la nuit, puisqu\u2019on y devient fant\u00f4me entre les draps\u00a0; c\u2019est le plaisir, enfin, puisqu\u2019\u00e0 la rentr\u00e9e des parents, on va \u00eatre puni<a href=\"applewebdata:\/\/6CE58C1F-E1F9-40E1-8C23-350485469F9C#_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00c0 l\u2019instar de ces espaces d\u00e9crits par Foucault, le cirque semble accorder \u00e0 Bertil la possibilit\u00e9 de se cr\u00e9er son propre imaginaire&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;[l]es costumes semblaient conf\u00e9rer des pouvoirs presque magiques quand on les enfilait&nbsp;\u00bb. Dans la m\u00eame veine, c\u2019est au cirque que Bertil, ressentant une intense admiration pour un autre jeune, envisagera pour la premi\u00e8re fois \u00ab&nbsp;[l]a possibilit\u00e9 d\u2019un gar\u00e7on&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Ainsi, Roubaty se saisit du lieu du cirque pour le moduler \u00e0 sa mani\u00e8re, en le po\u00e9tisant certes, mais sans y consacrer de trop amples descriptions. En effet, l\u2019accent est mis sur les personnes qui y \u00e9voluent, les voix qui s\u2019en d\u00e9gagent. Et m\u00eame si le monde du cirque s\u00e9duit Bertil, d\u2019autres r\u00e9alit\u00e9s, plus dures, ne manquent pas d\u2019\u00eatre \u00e9galement d\u00e9peintes. En effet, il est vite sensibilis\u00e9 aux dangers li\u00e9s au monde du spectacle, telles les agressions sexuelles subies par Garance, une contorsionniste redoutable. Ainsi, bien que le cirque \u2013 en tant que laboratoire exp\u00e9rimental \u2013 soit synonyme de libert\u00e9, Bertil comprend vite que celle-ci a parfois un prix\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Par ailleurs, la dur\u00e9e limit\u00e9e du cirque ne manque pas d\u2019\u00eatre rappel\u00e9e, comme si Roubaty souhaitait insister sur le fait que les moments durant lesquels on ne se sent pas contraint \u00e0 se plier aux normes de la soci\u00e9t\u00e9 ne sont qu\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8res&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>\u00a0\u00ab\u00a0\u2013 Le cirque, c\u2019est juste pour un \u00e9t\u00e9. Tu vas retourner dans la classe de Mme Vetter avec de la peinture sur ton pantalon cet automne\u00a0? Et la prochaine \u00e9tape, ce sera quoi\u00a0? Des breloques aux oreilles\u00a0? Du maquillage\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">En outre, l\u2019\u00e9criture de Roubaty est particuli\u00e8rement percutante. Derri\u00e8re chaque r\u00e9f\u00e9rence fictive semble figurer une r\u00e9f\u00e9rence r\u00e9elle. C\u2019est d\u00e9sormais au tour du lecteur de prendre les commandes et de jouer le jeu pour faire sens de toutes les allusions finement cach\u00e9es par l\u2019auteur. Si Roubaty, en tant qu\u2019artiste, articule certes soigneusement le message qu\u2019il souhaite transmettre \u00e0 son lecteur, c\u2019est bien \u00e0 ce dernier que la r\u00e9ception incombe, en fonction du sens qui surgit pour lui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">De la sorte, un lecteur impliqu\u00e9 parviendra-t-il \u00e0 lire entre les lignes&nbsp;? Sera-t-il aussi frapp\u00e9 par la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la \u00ab&nbsp;Place du 14 juin&nbsp;\u00bb, rendant hommage aux \u00e9galit\u00e9s entre hommes et femmes, qui se cache derri\u00e8re la \u00ab&nbsp;Rue du 13 juin&nbsp;\u00bb ? Sera-t-il attentif aux allusions au mouvement #MeToo, parmi d\u2019autres, dispers\u00e9es&nbsp;tout au long du roman et constituant ainsi un v\u00e9ritable&nbsp;<em>topos<\/em>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Somme toute,\u00a0<em>Le gar\u00e7on-l\u00e9opard<\/em>\u00a0est bien plus qu\u2019un roman. Il s\u2019agit d\u2019une revendication, d\u2019un appel \u00e0 l\u2019inclusion. La richesse de cette \u0153uvre repose sans nul doute sur la subtilit\u00e9 avec laquelle Roubaty donne des clefs de lecture \u00e0 son lecteur, sans pour autant lui ouvrir la porte. Miroir de son \u00e9poque, ce roman convoite une soci\u00e9t\u00e9 dont la richesse est de savoir embrasser\u00a0toutes les esth\u00e9tiques et toutes les diff\u00e9rences.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Roubaty,&nbsp;Bastien,&nbsp;<em>Le gar\u00e7on-l\u00e9opard<\/em>, Presses litt\u00e9raires de Fribourg, 2022, 181 pages, Fr. 20.-&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a href=\"applewebdata:\/\/6CE58C1F-E1F9-40E1-8C23-350485469F9C#_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>&nbsp;Michel&nbsp;Foucault,&nbsp;\u00ab&nbsp;Les H\u00e9t\u00e9rotopies&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>Radio France<\/em>, 1966, p. 41.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a href=\"applewebdata:\/\/6CE58C1F-E1F9-40E1-8C23-350485469F9C#_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>&nbsp;<em>ibid.<\/em>, p. 40.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s avoir publi\u00e9\u00a0Les Caract\u00e8res\u00a0(PLF, 2016) et\u00a0Apr\u00e8s Saturne\u00a0(PLF, 2019), l\u2019auteur fribourgeois Bastien Roubaty d\u00e9croche en juin 2019 la bourse d\u2019encouragement \u00e0 la cr\u00e9ation litt\u00e9raire de l\u2019Etat de Fribourg, qui lui permettra de se consacrer enti\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9criture de son troisi\u00e8me roman,\u00a0Le gar\u00e7on-l\u00e9opard\u00a0(PLF, 2022).\u00a0 Dans ce dernier, Bastien Roubaty nous emm\u00e8ne chez les Montgomery&nbsp;: B\u00e9atrice, C\u00e9sar et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":70,"featured_media":1094,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1093"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/70"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1093"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1093\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1096,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1093\/revisions\/1096"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1094"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1093"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1093"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1093"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}