{"id":1153,"date":"2022-05-30T09:45:56","date_gmt":"2022-05-30T07:45:56","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1153"},"modified":"2022-05-30T10:38:47","modified_gmt":"2022-05-30T08:38:47","slug":"reve-t-on-lhumeur-insulaire-ou-est-ce-elle-qui-nous-reve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2022\/05\/30\/reve-t-on-lhumeur-insulaire-ou-est-ce-elle-qui-nous-reve\/","title":{"rendered":"R\u00eave-t-on l\u2019humeur insulaire ou est-ce elle qui nous r\u00eave ?"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>\u00ab&nbsp;<em>L\u2019argument est ancien<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et plut\u00f4t singulier, puisqu\u2019il vise \u00e0 nous convaincre non pas en appelant notre pens\u00e9e \u00e0 se stabiliser vers une certitude mais en l\u2019incitant au doute : suis-je dans un \u00e9tat d\u2019\u00e9veil ou plong\u00e9\u00b7e dans un songe&nbsp;? Dans la parabole chinoise&nbsp;<em>Le r\u00eave du papillon<\/em>, un sage se questionne&nbsp;: a-t-il r\u00eav\u00e9 d\u2019\u00eatre un papillon ou est-ce un papillon qui r\u00eave d\u2019\u00eatre un sage&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>L\u2019argument du r\u00eave,&nbsp;<\/em>ouvrage que nous pourrions qualifier de po\u00e9sie documentaire, s\u2019inscrit dans un projet remarquable d\u2019exploration entre archives et \u00e9criture dont d\u00e9coulent d\u00e9j\u00e0 plusieurs \u0153uvres de Muriel Pic. Exp\u00e9rience de pens\u00e9e philosophique qui prend racine \u00e0 la fois dans l\u2019antiquit\u00e9 grecque de Platon et dans l\u2019Asie de l\u2019Est de Tchouang-tseu, le titre porte en lui cette atmosph\u00e8re bicontinentale trouble, bord\u00e9e d\u2019oc\u00e9ans et de mers. Entre les doigts de l\u2019autrice, l\u2019argument du r\u00eave se mue en exp\u00e9rience politico-po\u00e9tique, un fin tissage qui am\u00e8ne les voix et les images class\u00e9es dans un tiroir, tues, disparues, ou simplement non consign\u00e9es, \u00e0 revivre en nous&nbsp;en des formes \u00e9vanescentes et fuyantes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>\u00ab&nbsp;<em>Le r\u00eaveur d\u00e9visage et envisage, pas d\u2019\u00e9chapp\u00e9es lyriques ni fuites, seulement des d\u00e9placements infimes entre le corps et son ombre, nos corps et les ombres.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le temps du r\u00eave est un temps dans lequel pass\u00e9, pr\u00e9sent et futur s\u2019entre-observent. Trois figures fantomatiques enveloppent de leur regard r\u00eaveur, et le n\u00f4tre \u00e0 travers le leur, les traces documentaires\u00a0d\u2019un si\u00e8cle qu\u2019iels n\u2019ont pas v\u00e9cu\u00a0: la po\u00e8te japonaise Sei Sh\u014dnagon de l\u2019an mille et Okinawa en pleine guerre du pacifique\u00a0; la po\u00e8te allemande Annette von Droste-H\u00fclshoff du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et les plages naturistes de la\u00a0<em>Freie K\u00f6rper Kultur\u00a0<\/em>; le po\u00e8te am\u00e9ricain Robert Lax du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ermite autoexil\u00e9 sur l\u2019\u00eele de l\u2019Apocalypse, et les naufrages de migrant-e-s fuyant la guerre. Tour \u00e0 tour, c\u2019est \u00e0 travers ces grands yeux noirs coll\u00e9s sur des ailes de papillon, ces yeux malades et troubles, et ces yeux prompts aux visions et aux hallucinations, que nous red\u00e9couvrons l\u2019horreur des endoctrinements id\u00e9ologiques et des violences de guerre des XX<sup>e<\/sup>\u00a0et XXI<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cles.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>\u00ab&nbsp;<em>Avec cette humeur grise dans le corps, j\u2019ai remu\u00e9 les archives<\/em>&nbsp;[\u2026]&nbsp;\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Cette humeur, Muriel Pic a tr\u00e8s bien su nous la partager&nbsp;: elle remue, nous ballote au creux de diverses vagues, se d\u00e9verse au gr\u00e9 des vers, et pourtant \u00ab&nbsp;<em>C\u2019est le m\u00eame refrain\/ la m\u00eame image\/ la m\u00eame vague\/ le m\u00eame chemin<\/em>&nbsp;\u00bb. S\u2019agglutinent d\u00e9j\u00e0 aux portes de demain des millions de r\u00e9fugi\u00e9-e-s climatiques, et panoplie de conflits arm\u00e9s. Le po\u00e8me nous invite, tout en brouillant nos pistes, \u00e0 faire sens, \u00e0 d\u00e9plier, r\u00e9articuler les documents et les mots. Il s\u2019engage et nous engage au niveau du rythme lui-m\u00eame qui, tr\u00e8s libre, scande en nous une \u00e9motion particuli\u00e8re. Il nous ouvre \u00e0 une compr\u00e9hension toujours plus profonde de ces \u00ab&nbsp;<em>grisailles<\/em>&nbsp;\u00bb aux entailles rouges.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le ton tranche et nous maintient dans l\u2019\u00e9veil. Tant\u00f4t cynique, tant\u00f4t d\u00e9chirant, mais aussi songeur, il inqui\u00e8te tout en \u00e9mouvant et se r\u00e9serve par moments des lueurs d\u2019espoir. La langue s\u2019ancre dans le quotidien et, de l\u00e0, parfois divague, toujours de mani\u00e8re fragment\u00e9e. Elle dit les archives, mais aussi les r\u00eaves, les images, les mythes, les \u00e9l\u00e9gies.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p><em>\u00ab&nbsp;Du chariot \u00e0 la table de consultation\/ les agrafes font un bruit d\u2019oc\u00e9an\/ en glissant au fond des cartons. \/ Elles laissent des traces d\u2019oxyg\u00e9nations lentes\/ sur le papier.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Les traces documentaires surgissent mat\u00e9riellement dans le clapotis des vagues, par bribes, conservant ainsi une part d\u2019\u00e9nigme : des chiffres, des dates, des photographies (de guerre, de paysage, de corps nus, de chaussures us\u00e9es), des cartes postales, militaires, ou divinatoires, des fresques, des peintures m\u00e9di\u00e9vales, des t\u00e9moignages, des listes, une bibliographie anarchiste, des citations, des intertextes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>\u00ab&nbsp;<em>Elle reprend\/ ses&nbsp;<\/em>Notes de chevet<em>&nbsp;: \/ \u00e9num\u00e9rer est un acte sans \u00e9motion ? \/ Au contraire, c\u2019est un souffle retenu\/ autour de l\u2019ordinaire\/ le creux dans un oreiller<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Sur le tissu-m\u00e8re se brodent des mots qui d\u00e9crivent, qui sc\u00e9nographient, qui transcrivent, qui traduisent, qui m\u00e9tadiscursivent, qui dessinent et po\u00e9tisent. Tout est tr\u00e8s bien pens\u00e9, de la disposition des vers sur la page, aux consid\u00e9rations graphiques, sans oublier la relation dialogique entre documents et mots. Un trouble persiste et souvent nous retient de d\u00e9limiter ce qui rel\u00e8ve du domaine de l\u2019archive de ce qui rel\u00e8ve de la fiction&nbsp;: preuve que l\u2019argument du r\u00eave convainc et que la litt\u00e9rature apporte \u00e0 la compr\u00e9hension du monde une perspective qui lui est propre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00c7a fourmille de toute part et \u00e7a stimule autant les sens que les neurones&nbsp;: les mots, les images, les documents, les cultures se parlent et se r\u00e9pondent. \u00c0 cette toile de murmures viennent se greffer quantit\u00e9 de questionnements, notamment sur le r\u00f4le et la place du po\u00e8me engag\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9, sur le style po\u00e9tique, sur les langues, le langage et surtout sur les archives.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>\u00ab&nbsp;<em>Les documents sont nos corps\/ nos corps sont des documents. \/ Feuilletez fr\u00e8res&nbsp;! Feuilletez&nbsp;! \/ Rien ne nous appartient. \/ Feuilletez d\u2019avant et d\u2019arri\u00e8re \/ les documents humains \/ les documents de nos corps. \/ C\u2019est sur la peau \/ la cicatrice d\u2019une br\u00fblure d\u2019\u00e9t\u00e9. \/ Ah&nbsp;! Quel gros mot&nbsp;:&nbsp;<\/em>humanit\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Corps explos\u00e9s, corps mobilis\u00e9s, corps d\u00e9shabill\u00e9s, corps naufrag\u00e9s, corps disparus, corps propagand\u00e9s, corps dict\u00e9s, corps riches, corps citoyens, corps pauvres, corps ill\u00e9gaux. Le script de l\u2019histoire, avant de se d\u00e9poser sur du papier, s\u2019inscrit sur, dans et par les corps. Muriel Pic sait, \u00e0 travers sa po\u00e9sie, raviver l\u2019humain de l\u2019archive et parvient \u00e0 nous le faire \u00e9prouver corporellement, quitte \u00e0 nous en couper le souffle.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>\u00ab&nbsp;<em>Voici l\u2019argument, voici le r\u00eave. Voici grisailles \u2013 avec le fil rouge d\u2019une veine.<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Muriel Pic,&nbsp;<em>L\u2019argument du r\u00eave<\/em>, Gen\u00e8ve, H\u00e9ros-Limite, 2022, 168 pages, 28 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;L\u2019argument est ancien&nbsp;\u00bb Et plut\u00f4t singulier, puisqu\u2019il vise \u00e0 nous convaincre non pas en appelant notre pens\u00e9e \u00e0 se stabiliser vers une certitude mais en l\u2019incitant au doute : suis-je dans un \u00e9tat d\u2019\u00e9veil ou plong\u00e9\u00b7e dans un songe&nbsp;? 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