{"id":1165,"date":"2022-07-04T06:00:00","date_gmt":"2022-07-04T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1165"},"modified":"2022-07-05T11:17:40","modified_gmt":"2022-07-05T09:17:40","slug":"laudatio-pour-villa-royale-demmanuelle-fournier-lorentz-prix-michel-dentan-2022","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2022\/07\/04\/laudatio-pour-villa-royale-demmanuelle-fournier-lorentz-prix-michel-dentan-2022\/","title":{"rendered":"Laudatio pour \u00ab\u00a0Villa Royale\u00a0\u00bb D&rsquo;Emmanuelle Fournier-Lorentz (Prix Michel-Dentan 2022)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Il y a des romans qui vous passionnent par l\u2019intrigue qu\u2019ils nouent et d\u00e9nouent \u00e0 leur gr\u00e9, qui vous s\u00e9duisent par la surprise qu\u2019ils vous m\u00e9nagent \u00e0 chaque page.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il y a d\u2019autres romans qui vous hantent par les particularit\u00e9s de leur langue, qui s\u2019insinuent dans vos oreilles, qui imposent \u00e0 votre c\u0153ur un autre rythme, une scansion inconnue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il y a des romans qui vous ouvrent de nouvelles visions, qui peignent des fresques historiques, qui vous muent en explorateurs d\u2019autres espaces et d\u2019autres temps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il y a des romans, encore d\u2019autres, qui vous font acc\u00e9der au secret des mondes int\u00e9rieurs, qui vous d\u00e9voilent ce que l\u2019\u00eatre humain a de plus intime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et puis il y a des romans, comme celui dont je vais vous parler ici, qui se caract\u00e9risent d\u2019abord par le fait qu\u2019ils vous plongent dans une atmosph\u00e8re particuli\u00e8re. Cette atmosph\u00e8re, ils la cr\u00e9ent, elle ne leur pr\u00e9existe pas&nbsp;; et pourtant, une fois qu\u2019elle est l\u00e0, c\u2019est comme si elle avait toujours exist\u00e9, elle a un air de famille, elle nous rappelle des choses, des livres mais aussi des souvenirs v\u00e9cus, elle r\u00e9veille en nous comme un \u00e9cho.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Avec&nbsp;<em>Villa royale<\/em>, son premier roman publi\u00e9 en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e chez Gallimard, Emmanuelle Fournier-Lorentz a su cr\u00e9er un ton et une atmosph\u00e8re bien \u00e0 elle. Une atmosph\u00e8re qui, si elle fait \u00e9cho \u00e0 toute une s\u00e9rie d\u2019autres \u0153uvres \u2013 je vais y revenir \u2013 r\u00e9ussit en m\u00eame temps \u00e0 nous impressionner par sa justesse, par sa profondeur, par sa coh\u00e9rence aussi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">De quoi est-il question dans ce roman dont les m\u00e9dias ont surtout voulu souligner les aspects autobiographiques&nbsp;? La romanci\u00e8re nous y pr\u00e9sente une famille, plus pr\u00e9cis\u00e9ment une fratrie avec une m\u00e8re mais sans p\u00e8re. Une fratrie \u00e0 priori plut\u00f4t invraisemblable et pourtant si vraie, compos\u00e9e de deux gar\u00e7ons, Charles l\u2019a\u00een\u00e9, d\u2019une beaut\u00e9 \u00e0 couper le souffle, et Victor le cadet, un timide \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019intelligence pointue&nbsp;\u00bb. Entre les deux, leur s\u0153ur au nom \u00e9trange&nbsp;: Palma. C\u2019est elle qui nous racontera comment cette fratrie, \u00e9prouv\u00e9e par la mort pr\u00e9matur\u00e9e du p\u00e8re, va tenter de survivre. Comment leur m\u00e8re insomniaque les conduira \u00e0 travers les routes de France en une interminable fuite en avant qui leur fera traverser le pays, de Paris \u00e0 Marseille, de l\u2019\u00eele de La R\u00e9union \u00e0 un village perdu de l\u2019Aveyron et j\u2019en passe, au hasard des boulots que la m\u00e8re r\u00e9ussit \u00e0 obtenir. C\u2019est une adolescence nomade que vivent les trois jeunes, entre ennuis du quotidien et enchantements passagers, une existence sans domicile fixe, quasiment sans meubles, la plupart du temps sans argent aussi. Par moments, une grand-m\u00e8re fantasque, du nom de Lakushka, leur sert de point de chute. Partout o\u00f9 ils arrivent, ils seront oblig\u00e9s d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, de se refaire des amis qu\u2019immanquablement, ils perdront au prochain d\u00e9m\u00e9nagement. Mais ce qui les accompagne pendant toutes ces \u00e9tapes, qui les m\u00e8ne de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019adolescence et les laisse au seuil de l\u2019\u00e2ge adulte, c\u2019est leur lien fraternel, d\u2019autant plus fort que leur m\u00e8re est fragile. C\u2019est le fait de vivre ensemble l\u2019aventure si commune et pourtant si unique de leur jeunesse, dans une France qui oscille entre intemporalit\u00e9 et ann\u00e9es 1990. Seule la mention, \u00e0 un moment donn\u00e9, du t\u00e9l\u00e9phone portable permettra de dater les \u00e9v\u00e8nements de fa\u00e7on approximative. En effet, ce roman ne cherche pas \u00e0 produire un relev\u00e9 \u00e0 dimension sociologique, document\u00e9 et pr\u00e9cis, comme on le trouverait par exemple dans les romans r\u00e9cents d\u2019un Nicolas Mathieu ou d\u2019un Thomas Flahaut. Cette fratrie qui erre \u00e0 travers la France appartient au contraire \u00e0 un pass\u00e9 plut\u00f4t ind\u00e9termin\u00e9, qui est celui de l\u2019adolescence elle-m\u00eame et non de l\u2019adulte qui examine r\u00e9trospectivement, avec le regard en surplomb de l\u2019intellectuel, la g\u00e9n\u00e9ration dont il faisait alors partie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et c\u2019est l\u00e0, avec cette \u00e9trange intemporalit\u00e9, que nous tenons un premier \u00e9l\u00e9ment de cette \u00ab&nbsp;atmosph\u00e8re&nbsp;\u00bb \u00e9voqu\u00e9e plus haut&nbsp;: dans le cadre suffisamment pr\u00e9cis et pourtant \u00e9trangement flou dans lequel les protagonistes de cette histoire \u00e9voluent. Entre des adresses qui existent dans la r\u00e9alit\u00e9, comme la rue Chauvelot du 15<sup>e<\/sup>&nbsp;arrondissement de Paris, et d\u2019autres dont le nom est en trompe-l\u2019\u0153il, comme le village d\u2019Escamadur qu\u2019on ne trouve sur aucune carte de l\u2019Aveyron, ni ailleurs en France. M\u00eame chose pour la temporalit\u00e9 du roman&nbsp;: on se situe entre des r\u00e9f\u00e9rences plus ou moins situables dans la chronologie d\u2019un pass\u00e9 r\u00e9cent \u2013 comme la Citro\u00ebn XM, voiture de l\u2019ann\u00e9e 1990, un catalogue Air France Printemps\/\u00c9t\u00e9 2001, ou encore la pub pour Calvin Klein \u2013 et une sorte de France \u00e9ternelle avec ses boulangeries, ses \u00e9coles de quartier, ses rues qu\u2019on arpente sous le soleil ou sous la pluie. Mais \u00e9coutons plut\u00f4t Palma&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p><em>Que faisais-je, l\u2019ann\u00e9e de mes quinze ans, \u00e0 part r\u00eaver d\u2019un meurtre&nbsp;? Rien. J\u2019errais dans les endroits o\u00f9 nous vivions. Les trottoirs d\u00e9fonc\u00e9s, la proximit\u00e9 de la garrigue ou les bus bringuebalants, parfois la canicule quasi continue. La poussi\u00e8re changeante des rues, la beaut\u00e9 vive ou un laisser-aller g\u00e9n\u00e9ral. Des quartiers splendides ou d\u00e9serts o\u00f9 j\u2019attendais des bus, seule. Des familles nombreuses, des jeunes \u00e0 sac Longchamp qui \u00e9clataient d\u2019un rire sec devant les lyc\u00e9es catholiques, des danseuses qui d\u00e9ambulaient, chignon et d\u00e9marche de pantin d\u00e9sarticul\u00e9, des mecs en djellaba aux terrasses des caf\u00e9s, des PMU o\u00f9 personne n\u2019allait.<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le regard, ici, est celui de Palma devenue grande, et qui se souvient de ses quinze ans. Mais ce regard est-il pour autant r\u00e9trospectif&nbsp;? Le d\u00e9cor \u00e9voqu\u00e9, comme les sensations qui s\u2019y rattachent, rel\u00e8vent en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un curieux m\u00e9lange de pass\u00e9 intemporel et d\u2019\u00e9ternel pr\u00e9sent, et on serait tent\u00e9 d\u2019affirmer, en reprenant le mot de Baudelaire, que \u00ab&nbsp;rien dans ma m\u00e9lancolie n\u2019a boug\u00e9&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est pourtant un autre fl\u00e2neur de Paris dont le souvenir s\u2019impose ici&nbsp;: Patrick Modiano. Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas seulement \u00e0 son&nbsp;<em>Villa Triste<\/em>&nbsp;que&nbsp;<em>Villa royale<\/em>&nbsp;d\u2019Emmanuelle Fournier-Lorentz fait r\u00e9f\u00e9rence&nbsp;; d\u2019autres textes de Modiano, au d\u00e9cor parisien, semblent y r\u00e9sonner, comme&nbsp;<em>Les Boulevards de ceinture<\/em>,&nbsp;<em>Une jeunesse<\/em>&nbsp;ou&nbsp;<em>L\u2019Herbe des nuits<\/em>. Ce sera notamment le personnage de Charles devenu adulte, et qui \u00e9volue d\u00e9sormais dans le milieu de la p\u00e8gre, qui fait penser \u00e0 l\u2019univers litt\u00e9raire de Modiano avec ses personnages louches et fuyants, comme dans l\u2019extrait suivant de&nbsp;<em>Villa royale<\/em>&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p><em>Nous \u00e9tions de retour&nbsp;<\/em>[\u00e0 Paris]<em>&nbsp;depuis deux mois et pourtant cette ville, dont j\u2019avais peupl\u00e9 nos contes et nos mythes, se d\u00e9robait encore \u00e0 moi. De mani\u00e8re imperceptible, ses trottoirs et leurs all\u00e9es et venues avaient chang\u00e9, d\u00e9cal\u00e9s de quelques millim\u00e8tres par une puissance inconnue, une sorte de brouillard qui s\u2019accentuait si je regardais une rue comme je l\u2019avais regard\u00e9e cinq ans plus t\u00f4t. Parfois, m\u00eame, j\u2019oubliais quel chemin prendre, je me perdais et restais alors stup\u00e9faite devant le d\u00e9cor qui s\u2019\u00e9talait sous mes yeux, pots d\u2019\u00e9chappements et voitures rutilantes, passants press\u00e9s et d\u00e9sagr\u00e9ables, jeunes \u00e0 l\u2019air ferm\u00e9.&nbsp;[\u2026] Victor, ma m\u00e8re et moi nous collions les uns aux autres, rentrant le plus vite possible apr\u00e8s nos activit\u00e9s, renon\u00e7ant \u00e0 toute forme de socialisation de la m\u00eame mani\u00e8re que nous avions fui les \u00eatres humains partout o\u00f9 nous \u00e9tions pass\u00e9s.&nbsp;Le terrain de jeux de Charles, \u00e0 l\u2019inverse, \u00e9tait le monde, les rues et les autres. Il savait les apprivoiser, et les gens tombaient sous ses doigts comme des mouches. Je ne savais pas alors qu\u2019on lui faisait parfois des coups bas, des \u00ab&nbsp;crasses&nbsp;\u00bb, comme il disait, qu\u2019il \u00e9tait r\u00e9guli\u00e8rement trahi, que les hommes \u00e9taient tout aussi d\u00e9cevants avec lui qu\u2019avec nous.<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00ab&nbsp;Je ne savais pas alors\u2026&nbsp;\u00bb&nbsp;: le personnage de Charles, m\u00eame lorsqu\u2019il n\u2019est qu\u2019adolescent au d\u00e9but du roman, est un objet de fascination pour sa s\u0153ur. Grand fumeur, \u00e0 l\u2019instar de leur m\u00e8re qui elle aussi fume cigarette sur cigarette, il a non seulement tous les privil\u00e8ges du fils a\u00een\u00e9, mais aussi un caract\u00e8re insaisissable, \u00e0 la fois solaire et fuyant, sociable et farouchement ind\u00e9pendant. Une \u00e9paisse zone de myst\u00e8re l\u2019environne et lui donne, aux yeux de ses cadets, une aura qui le fait ressembler par moments au personnage du Grand Meaulnes, le protagoniste du roman \u00e9ponyme d\u2019Alain-Fournier. Alain-Fournier avait d\u2019ailleurs d\u00e9clar\u00e9, \u00e0 propos de son roman, qu\u2019il n\u2019aimait la merveille \u00ab&nbsp;que lorsqu\u2019elle est \u00e9troitement ins\u00e9r\u00e9e dans la r\u00e9alit\u00e9, non pas quand elle la bouleverse ou la d\u00e9passe&nbsp;\u00bb&nbsp;: une remarque qui convient \u00e0 mon sens \u00e9galement \u00e0&nbsp;<em>Villa royale<\/em>, ce roman qui ma\u00eetrise parfaitement l\u2019\u00e9vocation des enchantements de l\u2019enfance tout en les ancrant dans le quotidien le plus banal.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Si Charles fait l\u2019objet de l\u2019admiration de Palma pour les raisons qu\u2019on vient de voir, son petit fr\u00e8re Victor lui aussi attire un m\u00e9lange d\u2019amour, d\u2019attention et d\u2019admiration de la part de sa s\u0153ur, mais pour d\u2019autres raisons. Notons d\u2019abord qu\u2019il a un caract\u00e8re bien tremp\u00e9&nbsp;: il est le petit g\u00e9nie de la famille, d\u2019une maturit\u00e9 pour le moins pr\u00e9coce. Quand il ouvre la bouche, entre deux parties d\u2019\u00e9checs, on a souvent l\u2019impression que c\u2019est un adulte qui parle. Avec son intelligence froide de scientifique et son savoir encyclop\u00e9dique, Victor exerce lui aussi une fascination certaine sur Palma, comme elle le reconna\u00eet volontiers \u00e0 un moment donn\u00e9, lorsqu\u2019elle \u00e9voque d\u2019abord le timbre de sa voix, puis son regard&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p><em>Vibrante et \u00e9raill\u00e9e, elle vous transportait, comme si vous \u00e9tiez pos\u00e9 sur son \u00e9paule et contempliez le monde \u00e0 travers ses yeux \u2013 des yeux bizarres, plus analytiques qu\u2019un scanner, plus vastes que les grands fonds de l\u2019oc\u00e9an, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on dit que la lumi\u00e8re n\u2019entre pas.<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">De par son c\u00f4t\u00e9 rat de biblioth\u00e8que, Victor me fait immanquablement penser au personnage de Bob Andy de la s\u00e9rie pour enfants&nbsp;<em>Les trois jeunes d\u00e9tectives<\/em>. Cette s\u00e9rie, un peu dans le go\u00fbt du&nbsp;<em>Club des cinq<\/em>&nbsp;de l\u2019\u00e9crivaine anglaise Enid Blyton, avait la particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre attribu\u00e9e \u00e0 Alfred Hitchcock dont le portrait se retrouvait \u00e0 l\u2019\u00e9poque sur la couverture \u2013 en r\u00e9alit\u00e9, bien s\u00fbr, le c\u00e9l\u00e8bre metteur en sc\u00e8ne n\u2019avait rien \u00e0 voir avec ces livres. Comme Bob Andy, charg\u00e9 dans cette s\u00e9rie de toutes sortes de recherches \u00e0 effectuer \u2013 quand j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame enfant, je me demandais d\u2019ailleurs toujours comment il faisait, d\u2019autant plus qu\u2019internet n\u2019existait \u00e9videmment pas encore \u2013, Victor a un c\u00f4t\u00e9 \u00ab&nbsp;jeune d\u00e9tective&nbsp;\u00bb mi-enfant mi-adulte, qui se fait jour notamment lorsqu\u2019il part tout seul et sans rien dire \u00e0 personne de Montpellier pour rendre visite \u00e0 sa grand-m\u00e8re Lakushka en r\u00e9gion parisienne, grand-m\u00e8re qu\u2019il sauve comme si de rien n\u2019\u00e9tait en lui injectant une dose d\u2019insuline, puis repart ni vu ni connu, non sans ramener en passant de l\u2019ancien appartement de la famille une lampe, figurant la furie Alecto, que sa m\u00e8re avait cach\u00e9e dans la chemin\u00e9e en partant. Une aventure rocambolesque donc, digne d\u2019Ars\u00e8ne Lupin, de celles que les enfants rencontrent habituellement dans les livres, et non dans la vie r\u00e9elle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Mais l\u2019autrice nous tend encore une autre perche, et celle-ci va nous ramener \u00e0 nouveau \u00e0 l\u2019atmosph\u00e8re si particuli\u00e8re qui r\u00e8gne dans&nbsp;<em>Villa royale<\/em>. Charles et Victor sont en effet tous les deux friands des films de Fran\u00e7ois Truffaut, et notamment des&nbsp;<em>Quatre Cents Coups<\/em>&nbsp;qui ouvrent la saga d\u2019Antoine Doinel. Or ce qui frappe quand on revoit aujourd\u2019hui ce film qui date de la fin des ann\u00e9es 1950, c\u2019est bien de voir \u00e0 quel point les enfants qu\u2019il montre sont d\u00e9j\u00e0 quasiment des adultes (et d\u2019ailleurs pris pour des adultes, par exemple par la police) tout en restant des enfants dans leur physique, et sans doute dans leurs \u00e9motions. Dans ce film aussi, c\u2019est la d\u00e9faillance des adultes, en l\u2019occurrence leur \u00e9go\u00efsme et leur incapacit\u00e9 \u00e0 prendre soin de leurs enfants, qui est au d\u00e9but de la spirale vers le bas dans laquelle le jeune Antoine Doinel sera pris. Dans&nbsp;<em>Villa royale<\/em>, c\u2019est la mort du p\u00e8re, dont on apprendra plus tard qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un suicide, qui joue un r\u00f4le similaire, notamment par ses effets d\u00e9vastateurs sur le personnage de la m\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Car tandis que les enfants dans&nbsp;<em>Villa royale<\/em>&nbsp;grandissent en quelque sorte trop vite \u00e0 la suite de la catastrophe qui a frapp\u00e9 la famille avec le d\u00e9c\u00e8s du p\u00e8re, la m\u00e8re quant \u00e0 elle a l\u2019air de r\u00e9gresser par moments pour redevenir une enfant qui aurait grandi trop vite et qui se trouve confront\u00e9e, bien malgr\u00e9 elle, \u00e0 une responsabilit\u00e9 familiale qui en d\u00e9finitive est trop lourde pour elle seule. D\u00e8s que des probl\u00e8mes apparaissent, la seule r\u00e9ponse qu\u2019elle parvient \u00e0 donner \u00e0 sa petite famille est celle de la fuite en avant. Palma, la plus lucide de la famille, la moins excentrique aussi, n\u2019est pas dupe&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p><em>Derri\u00e8re ces fuites, derri\u00e8re ces d\u00e9m\u00e9nagements se cachait un besoin simple, net, celui de contourner la mort. D\u00e9jouer le destin, ne pas s\u2019ancrer pour que, surtout, rien de ce qui s\u2019\u00e9tait produit ne recommence. Pas de racines, pas d\u2019attaches, pas de drames. J\u2019avais sur les l\u00e8vres ce proverbe stupide&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pierre qui roule n\u2019amasse pas mousse.&nbsp;\u00bb Et alors&nbsp;? Je n\u2019avais rien \u00e0 foutre de la mousse.<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il y a un dernier point de ce beau roman que j\u2019aimerais mettre en exergue, et qui a lui aussi \u00e0 voir avec l\u2019atmosph\u00e8re qu\u2019Emmanuelle Fournier-Lorentz r\u00e9ussit \u00e0 cr\u00e9er. Je veux parler du m\u00e9lange tout \u00e0 fait singulier de tragique et de comique, de profondeur et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 qui marque le ton de ce r\u00e9cit. Ce ton si particulier, je le rattacherai \u00e9galement \u00e0 l\u2019oscillation entre enfance et \u00e2ge adulte, \u00e0 ces enfants grandis trop vite et ces adultes qui ne cessent d\u2019\u00eatre de grands enfants \u2013 ou qui le redeviennent \u00e0 la fin de leur vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Prenons l\u2019exemple de telle discussion de table, vers la fin du roman. La grand-m\u00e8re est d\u00e9sormais en proie \u00e0 la d\u00e9mence, ce qui ne semble g\u00eaner en rien la discussion \u00e0 b\u00e2tons rompus de la famille qui tourne alors autour du prix de l\u2019immobilier \u00e0 Paris. Je ne r\u00e9siste pas au plaisir de citer ce passage un peu plus long&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-container-1 wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container\">\n<p><em>Ma m\u00e8re a d\u00e9pos\u00e9 un plat de poireaux vinaigrette au milieu de la toile cir\u00e9e jaune que j\u2019avais toujours connue.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p><em>\u00ab&nbsp;De la folie, a-t-elle conclu. M\u00eame \u00e0 Porte de Vanves.&nbsp;&nbsp;<br>\u2013 C\u2019est \u00e0 cause des Allemands&nbsp;\u00bb, a fait Lakushka tr\u00e8s s\u00e9rieusement en m\u00e2chonnant une tranche de pain.&nbsp;<br>Victor et moi avons pouff\u00e9.&nbsp;\u00ab&nbsp;<br>\u00c7a a encore explos\u00e9, a repris ma m\u00e8re sans tenir compte de la sienne. Les prix ont doubl\u00e9 en cinq ans. De la folie, cette ville.&nbsp;<br>\u2013 Si on part, il faudra \u00eatre tr\u00e8s gentils \u00e0 la douane&nbsp;! s\u2019est exclam\u00e9e Lakushka, soudain f\u00e9brile et presque furieuse. Vraiment gentille. Ne les regarde pas car ils sont effrayants, tu verras (elle a pris mon bras et s\u2019y est agripp\u00e9e). Surtout avec les jeunes femmes, ne c\u00e8de rien, mais sois tr\u00e8s gentille.&nbsp;<br>\u2013 C\u2019est gai de d\u00eener avec toi, Lakushka&nbsp;\u00bb, ai-je lanc\u00e9 avec un petit rictus moqueur.<br>Elle m\u2019a souri comme \u00e0 un animal ob\u00e9issant, a tapot\u00e9 mon col et m\u2019a r\u00e9p\u00e9t\u00e9&nbsp;:&nbsp;<br>\u00ab&nbsp;Tr\u00e8s gentille \u00e0 la douane, tr\u00e8s tr\u00e8s gentille, mais pas doucereuse. Ne leur montre pas que tu as peur. Ah \u00e7a non&nbsp;! (En tapant du plat de la main sur la nappe, elle a fait sursauter Victor.) Les Suisses, ils ont d\u00e9j\u00e0 assez peur.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans&nbsp;<em>Villa royale<\/em>, la d\u00e9mence n\u2019exclut pas une certaine lucidit\u00e9, bien au contraire\u2026 tout comme les \u00e9v\u00e8nements tragiques comme le suicide du p\u00e8re ou le d\u00e9sespoir de la m\u00e8re n\u2019emp\u00eachent pas des moments de fou rire. Tout est question d\u2019\u00e9quilibre dans ce premier roman, tout est question de doigt\u00e9 aussi. Et d\u2019atmosph\u00e8re, bien s\u00fbr.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des romans qui vous passionnent par l\u2019intrigue qu\u2019ils nouent et d\u00e9nouent \u00e0 leur gr\u00e9, qui vous s\u00e9duisent par la surprise qu\u2019ils vous m\u00e9nagent \u00e0 chaque page.&nbsp; Il y a d\u2019autres romans qui vous hantent par les particularit\u00e9s de leur langue, qui s\u2019insinuent dans vos oreilles, qui imposent \u00e0 votre c\u0153ur un autre [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":1169,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1165"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1165"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1165\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1170,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1165\/revisions\/1170"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1169"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1165"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1165"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1165"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}