{"id":1172,"date":"2022-09-19T06:00:00","date_gmt":"2022-09-19T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1172"},"modified":"2022-09-02T11:21:40","modified_gmt":"2022-09-02T09:21:40","slug":"alina-le-voyage-dun-recit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2022\/09\/19\/alina-le-voyage-dun-recit\/","title":{"rendered":"Alina : le voyage d&rsquo;un r\u00e9cit"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>Apr\u00e8s plusieurs recueils de po\u00e8mes (<em>Produits d\u00e9riv\u00e9s&nbsp;<\/em>en 2016,&nbsp;<em>Ici l\u00e0 voir ailleurs<\/em>&nbsp;en 2018 et&nbsp;<em>Tout tient tout&nbsp;<\/em>en 2021, r\u00e9compens\u00e9 par un Prix suisse de litt\u00e9rature), Isabelle Sbrissa revient en 2022 avec&nbsp;<em>Le voyage d\u2019Alina<\/em>. \u00ab&nbsp;Un conte&nbsp;\u00bb, peut-on lire sur la couverture, genre que l\u2019autrice genevoise explore pour la premi\u00e8re fois. \u00c0 cette occasion, elle embarque son lectorat dans une intrigante travers\u00e9e en bateau, sans but av\u00e9r\u00e9, vers l\u2019inconnu. Une invitation au voyage que l\u2019on accepte sans h\u00e9sitation.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des contes, il en existe un large \u00e9ventail&nbsp;: conte de f\u00e9es, conte philosophique, conte fantastique, conte noir, \u2026 S\u2019il fallait lui imposer une \u00e9tiquette, on pourrait dire du&nbsp;<em>Voyage d\u2019Alina<\/em>&nbsp;qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un conte initiatique. Le voyage et la travers\u00e9e qu\u2019il implique figurent (sans grande surprise) l\u2019id\u00e9e d\u2019un passage, de la transition d\u2019un \u00e9tat \u00e0 un autre. C\u2019est ce que raconte la premi\u00e8re couche du r\u00e9cit, en suivant le parcours de la jeune Alina Ilmur Philom\u00e8ne, qui fuit le domicile de ses parents pour s\u2019engager vers une destination inconnue \u00e0 laquelle l\u2019adolescente tentera de donner forme en se projetant dans le carnet qu\u2019elle a pris soin d\u2019emmener avec elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Mais il ne faut pas s\u2019y tromper. Derri\u00e8re l\u2019apparence arch\u00e9typique de ce r\u00e9cit se cache un propos captivant et habilement agenc\u00e9 sur l\u2019activit\u00e9 m\u00eame de l\u2019\u00e9criture, appr\u00e9hend\u00e9e elle aussi comme la travers\u00e9e d\u2019un vaste oc\u00e9an, encourageant l\u2019organisation et la r\u00e9organisation du monde et des \u00e9l\u00e9ments qui le constituent. Ainsi construite, la narration multiplie les parall\u00e8les entre le&nbsp;<em>coming of age<\/em>&nbsp;et l\u2019activit\u00e9 cr\u00e9atrice. On n\u2019est donc nullement surpris de constater que la vie d\u2019Alina est prise entre les mots et les choses. Elle semble s\u2019\u00e9crire et se dessiner en m\u00eame temps qu\u2019elle se vit. Au d\u00e9but, son carnet est vierge (<em>elle n\u2019y a encore inscrit que son pr\u00e9nom<\/em>) et l\u2019infinit\u00e9 des possibles que sugg\u00e8re l\u2019absence de mots se retrouve dans une narration sous-d\u00e9termin\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><p><em>\u00c9videmment, on pourrait donner des informations sur le bateau qui transporte Alina Ilmur Philom\u00e8ne, on pourrait d\u00e9crire les cabines (s\u2019il y en avait plusieurs), ou le pont, utiliser des termes comme bastingage, ou plus techniques comme m\u00e2choire de b\u00f4me, n\u0153ud d\u2019ajut, on pourrait parler de l\u2019antifouling rouge contre l\u2019\u00e9pibiose si le navire \u00e9tait moderne, des badernes, des cordages lov\u00e9s sur le pont, des yeux de corde, plus tard on le fera peut-\u00eatre, on choisira (ou pas) si Alina vogue seule sur un radeau ou si le voyage a \u00e9t\u00e9 mieux organis\u00e9, pas dit qu\u2019on ait vraiment voulu lui \u00e9pargner la mort \u00e0 Ilmur, pas dit qu\u2019on ait voulu faciliter la fuite de Philom\u00e8ne, ou garantir son retour, pas dit.<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00c0 peine enclench\u00e9, le r\u00e9cit donne ainsi naissance \u00e0 un propos m\u00e9ta-narratif qui l\u2019accompagnera en permanence. Comme le laisse entendre le motif des poup\u00e9es russes qui mat\u00e9rialise la mise en abyme, le processus d\u2019\u00e9criture est figur\u00e9 dans son r\u00e9sultat m\u00eame. Il ne s\u2019agit pas de deux niveaux de lecture ind\u00e9pendants&nbsp;; le fonctionnement de l\u2019un d\u00e9pend de l\u2019autre, comme si l\u2019histoire ne pouvait \u00eatre racont\u00e9e qu\u2019\u00e0 travers le r\u00e9cit de son \u00e9criture.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">D\u00e8s les premi\u00e8res pages du conte, le lien entre fond et forme est explicit\u00e9 \u2013 le premier fait litt\u00e9ralement corps avec la seconde \u2013 et r\u00e9sonne comme un avertissement au lecteur. Lorsque Alina coupe les ongles de ses pieds, ils sont compar\u00e9s \u00e0 des&nbsp;<em>mini-parenth\u00e8ses<\/em>. Une fois que le dernier a \u00e9t\u00e9 sectionn\u00e9 et align\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des pr\u00e9c\u00e9dents, un constat est pos\u00e9&nbsp;:&nbsp;<em>on pourrait en faire des digressions avec un tel mat\u00e9riel typographique<\/em>. \u00c0 partir de l\u00e0, le monde et tous les \u00e9l\u00e9ments qui y participent deviennent autant d\u2019outils de cr\u00e9ation. Cette correspondance entre les mots et les choses se retrouve dans les jeux de polys\u00e9mie et d\u2019homonymie qu\u2019Isabelle Sbrissa glisse subtilement dans son texte&nbsp;: une feuille d\u2019\u00e9rable devient support d\u2019\u00e9criture, les&nbsp;<em>maux appris<\/em>&nbsp;\u00e9voquent \u2013 en creux \u2013 les mots, Alina transporte les tr\u00e9sors qu\u2019elle a emmen\u00e9s avec elle dans&nbsp;<em>une longue langue de tissu<\/em>&nbsp;et enfin, les lignes qu\u2019elle dessine dans son carnet&nbsp;<em>sinuent \u00e0 travers la couleur, comme des vers<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Ce passage de la ligne au vers permet en outre de soulever une question que l\u2019on se pose avant m\u00eame de commencer la lecture du&nbsp;<em>Voyage d\u2019Alina&nbsp;<\/em>: comment est-ce que ce premier texte en prose trouve sa place dans l\u2019\u0153uvre, jusque-l\u00e0 exclusivement po\u00e9tique, d\u2019Isabelle Sbrissa&nbsp;? Vouloir \u00e0 tout prix cloisonner les deux genres restreindrait la port\u00e9e de ce texte, qui \u00e9volue pr\u00e9cis\u00e9ment dans un espace m\u00e9dian. Les (parfois tr\u00e8s) courts chapitres s\u2019appr\u00e9hendent visuellement comme autant de po\u00e8mes, donnant au conte des allures de recueil, le tout renforc\u00e9 par une langue travaill\u00e9e, aux sonorit\u00e9s riches. Un exemple parmi tant d\u2019autres&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><p><em>La montagne fond ce matin, dans l\u2019humide et la brume. Vitalit\u00e9 mang\u00e9e par une nuit agit\u00e9e. L\u2019herbe est d\u2019eau, l\u2019entrain spongieux, les pas s\u2019enfoncent. Le drapeau tremp\u00e9 n\u2019ondule que mou. Pas de mue en un tout neuf du nom d\u2019Alina Ilmur Philom\u00e8ne. Elle coule en cale.<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">On retrouve \u00e9galement l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019Isabelle Sbrissa pour la combinatoire, un proc\u00e9d\u00e9 auquel elle a d\u00e9j\u00e0 recouru \u00e0 plusieurs reprises \u2013 notamment dans\u00a0<em>Produits d\u00e9riv\u00e9s<\/em>\u00a0\u2013 et qui consiste \u00e0 r\u00e9organiser les \u00e9l\u00e9ments d\u2019un ensemble selon plusieurs combinaisons successives. Dans\u00a0<em>Le voyage d\u2019Alina<\/em>, elle le met au service de son discours sur la cr\u00e9ation litt\u00e9raire, proposant d\u2019aller au-del\u00e0 de la lin\u00e9arit\u00e9 du roman et de cr\u00e9er une mati\u00e8re mouvante, ce qu\u2019elle consid\u00e8re possible \u00e0 la seule condition\u00a0<em>qu\u2019une conscience combinatoire soit \u00e0 l\u2019\u0153uvre<\/em>. Elle la mat\u00e9rialise aussit\u00f4t en transformant Alina Ilmur Philom\u00e8ne en Almur Ilim\u00e8ne Philona, puis en Alili Lonamur Phim\u00e8ne, extrapolant un processus qui sous-tend la totalit\u00e9 du texte. L\u2019identit\u00e9 de la protagoniste \u00e9volue en m\u00eame temps que l\u2019identit\u00e9 du r\u00e9cit qui, bien qu\u2019il soit d\u00e9j\u00e0 fig\u00e9 sur la page au moment de la lecture, se pr\u00e9sente toujours comme un texte mobile, en cr\u00e9ation. La pr\u00e9sence de plus en plus marqu\u00e9e de la narratrice, qui passe du \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb et n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 apostropher son lectorat, brise elle aussi l\u2019illusion d\u2019un texte fini, autonome, d\u00e9tach\u00e9 de ses contextes de production et de r\u00e9ception. L\u2019alternance entre le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb de l\u2019instance narrative et le \u00ab\u00a0elle\u00a0\u00bb d\u2019Alina g\u00e9n\u00e8re alors un dialogue qui finit de rapprocher les deux qu\u00eates de sens, dans la vie et sur la page, par l\u2019\u00e9criture et par la fuite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il faudrait alors corriger la mention figurant sur la couverture.&nbsp;<em>Le voyage d\u2019Alina<\/em>, ce n\u2019est pas \u00ab&nbsp;un conte&nbsp;\u00bb, mais bien plusieurs contes. En racontant l\u2019histoire d\u2019Alina, Isabelle Sbrissa \u2013 \u00e0 travers sa narratrice \u2013 raconte aussi (et peut-\u00eatre&nbsp;<em>d\u2019abord<\/em>) la gen\u00e8se de son texte. L\u2019exp\u00e9rience de lecture qui en d\u00e9coule est captivante, notamment gr\u00e2ce \u00e0 la richesse de la langue mobilis\u00e9e, qui parvient toujours \u00e0 donner autant d\u2019importance aux mots qu\u2019aux choses auxquelles ils font r\u00e9f\u00e9rence. Le voyage en vaut la peine.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Isabelle Sbrissa,&nbsp;<em>Le voyage d\u2019Alina<\/em>, Caen, NOUS, 2022, 96 pages, 23 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s plusieurs recueils de po\u00e8mes (Produits d\u00e9riv\u00e9s&nbsp;en 2016,&nbsp;Ici l\u00e0 voir ailleurs&nbsp;en 2018 et&nbsp;Tout tient tout&nbsp;en 2021, r\u00e9compens\u00e9 par un Prix suisse de litt\u00e9rature), Isabelle Sbrissa revient en 2022 avec&nbsp;Le voyage d\u2019Alina. \u00ab&nbsp;Un conte&nbsp;\u00bb, peut-on lire sur la couverture, genre que l\u2019autrice genevoise explore pour la premi\u00e8re fois. \u00c0 cette occasion, elle embarque son lectorat dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1173,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1172"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1172"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1172\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1174,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1172\/revisions\/1174"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1173"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1172"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1172"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1172"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}