{"id":135,"date":"2018-05-07T06:00:26","date_gmt":"2018-05-07T04:00:26","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=135"},"modified":"2018-05-03T18:30:46","modified_gmt":"2018-05-03T16:30:46","slug":"jour-nefaste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/05\/07\/jour-nefaste\/","title":{"rendered":"Jour n\u00e9faste"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Petite Brume<\/em>, c\u2019est le nom du dernier lot d\u2019une vente aux ench\u00e8res. C\u2019est avec elle qu\u2019on galope en r\u00eave la nuit, avec elle qu\u2019on voyage dans le temps et que les souvenirs resurgissent. C\u2019est aussi une \u00e9criture tendue et fragile, un cri qui saisit et qui ne nous l\u00e2che plus jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re page.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son r\u00e9cit, Jean-Pierre Rochat nous invite \u00e0 assister mardi 12 avril \u00e0 une vente aux ench\u00e8res publiques, au lieu-dit Combe du droit. L\u2019action tient en une journ\u00e9e, \u00c9lias Schwarz, commissaire-priseur, l\u2019\u0153il aiguis\u00e9, debout sur une sc\u00e8ne de cantine, micro \u00e0 la main, flanqu\u00e9 de deux animatrices, et l\u00e0, au milieu, sur l\u2019autel sacrificiel, Jean Grosjean, paysan en faillite, qui sait que <em>c\u2019est le jour de sa mort et qu\u2019il faudra qu\u2019il s\u2019en rappelle bien<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Bient\u00f4t dix heures et c\u2019est un douze avril qui d\u00e9bute dans les nuages et soudain s\u2019\u00e9claircit. La lumi\u00e8re nous tombe dessus comme un printemps en marche, il y aurait tellement de choses \u00e0 faire, mais je suis foutu-moulu.\u00a0\u00bb La fourche, la cisaille pour couper les \u00e9pines, la botteleuse vert et jaune, le Massey-Fergusson, Charmantine, Mignonne, Myrtille, Le\u00efla, et bien s\u00fbr Petite Brume, les objets et les b\u00eates d\u00e9filent, chacun am\u00e8ne son lot de souvenirs et de r\u00e9volte. On assiste impuissant\u00d7e au d\u00e9mant\u00e8lement d\u2019une exploitation, \u00e0 une vie dont on laboure petit \u00e0 petit toutes les parcelles de m\u00e9moire. On se raccroche \u00e0 l\u2019image de Frida, l\u2019ex-femme partie il y a trois ans, \u00e0 la belle Irina, complice de la vente mais aussi sauveuse des paysans fragilis\u00e9s, au vieux pasteur optimiste qui n\u2019est pas l\u00e0 au moment o\u00f9 on en a le plus besoin, \u00e0 Vivienne \u00ab\u00a0Machine-de-guerre\u00a0\u00bb qui tente de r\u00e9cup\u00e9rer quelques lots. Dans chacune de ces alliances il y a une violence tapie dans l\u2019ombre, pr\u00eate \u00e0 surgir et \u00e0 achever un paysan au bord du gouffre, comme s\u2019il fallait que la journ\u00e9e s\u2019ach\u00e8ve par le sacrifice d\u2019une victime d\u00e9j\u00e0 \u00e0 terre. Une trag\u00e9die qui tient dans un livre \u00e0 peine plus grand que la main, les chapitres y sont courts et denses et portent la voix d\u2019un paysan qui s\u2019adresse \u00e0 son public, une conscience chancelante entre la vie et la mort qui cristallise un moment de doute et de fragilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le soleil de ce jour-l\u00e0, c\u2019est une caresse verte et blanche, une chevelure blonde, j\u2019aime \u00e7a dans la vie\u00a0; est-ce que je pourrais revenir sur ma d\u00e9cision morbide, sans originalit\u00e9, \u00e0 port\u00e9e de n\u2019importe quel d\u00e9prim\u00e9 grave\u00a0? La mort en \u00e9tat de marche, la mort n\u2019est pas si tragique que \u00e7a, elle a ses arguments, elle est une revanche quand m\u00eame, un soup\u00e7on de culpabilit\u00e9 pour ceux qui vous ont mis au tapis, un petit nuage vite dissip\u00e9.\u00a0\u00bb L\u2019\u00e9criture de Jean-Pierre Rochat qui m\u00eale le sublime de ces instants po\u00e9tiques pris sur le vif et le trivial de l\u2019existence d\u2019un paysan en faillite \u00e9pouse si parfaitement le r\u00e9cit de cette journ\u00e9e qu\u2019il devient impossible de les distinguer. C\u2019est une vie dont on se souvient, qu\u2019on laisse s\u00e9cher au soleil pour ne garder que ces images bucoliques qui s\u00e8ment leurs mots d\u00e9licats et entravent la terrible r\u00e9solution de Jean. C\u2019est aussi la r\u00e9volte d\u2019un homme, le cri de d\u00e9tresse des paysans qu\u2019on \u00ab\u00a0\u00e9touffe sous des t\u00e2ches administratives, informatiques, sous les r\u00e8glements, les contr\u00f4les, les contr\u00f4leurs, les inspecteurs\u00a0\u00bb, une mort qui r\u00f4de entre les pages, omni-absente, mais derri\u00e8re cette duret\u00e9 et les mots crus, il y a une tendresse qui remplit chaque souvenir, chaque objet, chaque b\u00eate, et qui redonne vie \u00e0 une voix qui s\u2019essouffle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Comme la ch\u00e8vre de Monsieur Seguin qui a tenu toute la nuit, je tiendrai toute la journ\u00e9e, je laisserai partir mes biens avec dignit\u00e9 et c\u2019est seulement au cr\u00e9puscule que je quitterai cette terre de mes anc\u00eatres pour les rejoindre aux cieux, adieu\u00a0\u00bb\u00a0: une journ\u00e9e racont\u00e9e en une centaine de pages durant lesquelles Jean-Pierre Rochat saisit son lecteur pour ne le l\u00e2cher qu\u2019\u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, boulevers\u00e9 par un r\u00e9cit tragique et po\u00e9tique qui fait \u00e9cho \u00e0 l\u2019actualit\u00e9, dans une soci\u00e9t\u00e9 qui \u00ab\u00a0n\u00e9glige ses paysans et les remplace par des industriels de l\u2019agro-alimentaire, qui ne prennent m\u00eame plus l\u2019air, assis face aux \u00e9crans de commande de leurs machines\u00a0\u00bb. Une trag\u00e9die contemporaine qui par la force des mots parvient \u00e0 rassembler autour du d\u00e9sespoir d\u2019un homme d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de tout et qui interroge la place que chacun est pr\u00eat \u00e0 laisser \u00e0 un monde paysan au bord de la faillite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Agathe Herold<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Petite Brume<\/em>, Jean-Pierre Rochat, Gen\u00e8ve, \u00c9ditions d&rsquo;Autre Part, 2017, 109 pages. 23 CHF \/ 18 \u20ac.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Petite Brume, c\u2019est le nom du dernier lot d\u2019une vente aux ench\u00e8res. C\u2019est avec elle qu\u2019on galope en r\u00eave la nuit, avec elle qu\u2019on voyage dans le temps et que les souvenirs resurgissent. C\u2019est aussi une \u00e9criture tendue et fragile, un cri qui saisit et qui ne nous l\u00e2che plus jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re page. 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