{"id":1431,"date":"2024-04-22T13:09:36","date_gmt":"2024-04-22T11:09:36","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1431"},"modified":"2024-04-22T13:09:36","modified_gmt":"2024-04-22T11:09:36","slug":"le-trefle-des-promesses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2024\/04\/22\/le-trefle-des-promesses\/","title":{"rendered":"Le tr\u00e8fle des promesses"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">D\u2019embl\u00e9e, ce livre d\u00e9gage un d\u00e9licat \u00e9clat de myst\u00e8re. Titr\u00e9 de fa\u00e7on sibylline d\u2019une simple voyelle,\u00a0<em>Y.<\/em>, le recueil frappe par sa bri\u00e8vet\u00e9, sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9\u00a0: vingt-et-un courts po\u00e8mes jet\u00e9s comme une poign\u00e9e de mots sur des pages d\u00e9mesur\u00e9ment blanches. Le prestigieux \u00e9diteur Fata Morgana offre ici un ouvrage \u00e9l\u00e9gant, impeccable, sur papier v\u00e9lin, illumin\u00e9 de deux aquarelles de G\u00e9rard Titus-Carmel. Le recueil est reli\u00e9 \u00e0 l\u2019ancienne\u00a0: il faut ouvrir un \u00e0 un les feuillets pour d\u00e9couvrir le texte \u2013 geste d\u00e9licieusement d\u00e9suet. Mais n\u2019est-ce pas aussi une m\u00e9taphore de la lecture, du d\u00e9chiffrement de ce livre qui demande \u00e0 \u00eatre lu entre les lignes,\u00a0<em>entre les pages\u00a0<\/em>? Il est vrai que le texte est \u00e0 l\u2019image de son \u00e9crin\u00a0: une invitation \u00e0 la m\u00e9ditation et \u00e0 la contemplation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Que les lecteurs press\u00e9s, les amateurs de&nbsp;<em>page-turner<\/em>, passent donc leur chemin. Car l\u2019itin\u00e9raire propos\u00e9 par Pierre Vo\u00e9lin est avant tout \u0153uvre de patience, de lenteur, et de silence. Formul\u00e9s par \u00e9clats, intuitions ou images fugitives, les vers sugg\u00e8rent plus qu\u2019ils n\u2019ass\u00e8nent, privil\u00e9gient le suspens \u00e0 la certitude et la fragilit\u00e9 \u00e0 la fanfaronnade. Une parole t\u00e2tonnante s\u2019\u00e9l\u00e8ve, s\u2019avance pas \u00e0 pas, exprim\u00e9e par le tiret de suspension et l\u2019irr\u00e9gularit\u00e9 des vers. Loin d\u2019\u00eatre le reflet d\u2019une timidit\u00e9 hasardeuse, cette retenue est au contraire la marque d\u2019une exigence de v\u00e9rit\u00e9 et d\u2019un souci de justesse constants. La langue en sort purifi\u00e9e, comme d\u2019un grand bain frais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">On reconnait ici l\u2019un des grands m\u00e9rites de l\u2019\u0153uvre que Pierre Vo\u00e9lin construit patiemment depuis une quarantaine d\u2019ann\u00e9es. Dans son lumineux art po\u00e9tique,&nbsp;<em>De l\u2019air vol\u00e9<\/em>&nbsp;(MetisPresses, 2011), il livrait de puissantes r\u00e9flexions sur le pouvoir r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateur et la n\u00e9cessit\u00e9 de la po\u00e9sie pour notre temps. Contre toute propagande, tout marketing, toute justification ou banalisation de l\u2019horreur, contre toute r\u00e9duction du monde en clich\u00e9s ou en communication superficielle, la po\u00e9sie, seule, redonne aux mots leur profondeur et permet \u00e0 chacun d\u2019accomplir pleinement sa t\u00e2che humaine&nbsp;: d\u00e9couvrir, accueillir et contempler. La parole du po\u00e8te, humble et h\u00e9sitante, mais assoiff\u00e9e de v\u00e9rit\u00e9, devient d\u00e8s lors une urgence vitale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Fid\u00e8le \u00e0 sa po\u00e9tique, Pierre Vo\u00e9lin aborde dans ce nouveau recueil l\u2019\u00e9ternel sujet de l\u2019amour, rest\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent aux marges de son \u0153uvre. Mais comment, avec cette exigence de lucidit\u00e9, chanter l\u2019amour sans c\u00e9der aux facilit\u00e9s des clich\u00e9s romantiques&nbsp;? Comment \u00e9crire des po\u00e8mes d\u2019amour qui refusent la mystification, sans pour autant tomber dans le d\u00e9senchantement&nbsp;? qui s\u2019en tiennent fid\u00e8lement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue de l\u2019amour&nbsp;? C\u2019est ce \u00e0 quoi s\u2019attelle le recueil avec ses vingt-et-un petits po\u00e8mes qui sont autant de fragments de l\u2019histoire d\u2019un amour. La description de l\u2019amour y atteint une hauteur rarement exploit\u00e9e&nbsp;: il n\u2019est plus incandescence, passion ou folie, mais immanence, murmure, doux rayonnement. Embrasant et d\u00e9salt\u00e9rant \u00e0 la fois, il offre un lieu d\u2019apaisement et de r\u00e9conciliation, o\u00f9 tremble toujours la flamme du d\u00e9sir. Il ne gu\u00e9rit pas les blessures mais les assume, les accepte, les d\u00e9passe. Des larmes ne reste que la \u00ab&nbsp;<em>lumi\u00e8re des larmes<\/em>&nbsp;\u00bb. Et un chemin de confiance et de r\u00e9silience s\u2019ouvre&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>tu offres sur terre le tr\u00e8fle des promesses \/ la vie sans peur \u2013 les quatre feuilles d\u2019un songe \/ les unes pour le deuil \u2013 les autres pour la clart\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Cette vision radieuse de l\u2019amour, c\u2019est la figure de Nausicaa qui l\u2019incarne. D\u00e9passant l\u2019effroi de la diff\u00e9rence et de la difformit\u00e9 d\u2019Ulysse, elle accueille d\u2019un geste de spontan\u00e9it\u00e9 le voyageur \u00e9reint\u00e9. Elle lui offre le havre de paix et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9,&nbsp;&nbsp;lui ouvre ses \u00ab&nbsp;<em>mains amies \/ plus secourables que l\u2019herbe&nbsp;<\/em>\u00bb, lui donne \u00ab&nbsp;<em>l\u2019eau douce de [s]es mains<\/em>&nbsp;\u00bb et lui d\u00e9voile \u00ab&nbsp;<em>des flammes&nbsp;&nbsp;\/ au secret \/ dans [s]es mains<\/em>&nbsp;\u00bb.&nbsp;La main ouverte, la main hospitali\u00e8re, la main sensuelle&nbsp;: ce leitmotiv n\u2019est pas anodin, car l\u2019amour n\u2019est jamais d\u00e9crit comme une&nbsp;<em>id\u00e9e<\/em>, un&nbsp;<em>id\u00e9al<\/em>, mais toujours comme une exp\u00e9rience&nbsp;<em>corporelle<\/em>, \u00e0 port\u00e9e de main.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est pourquoi il serait trompeur de r\u00e9duire le propos \u00e0 des concepts ou des symboles. Au contraire, tout est \u00e9voqu\u00e9 par touches subtiles de couleurs, de parfums, par les mille bruissements de la vie. Bien loin de proposer un exercice intellectuel, le recueil plonge dans un flot de sensations revivifiant. La vue, le toucher, l\u2019odorat, le go\u00fbt, l\u2019ou\u00efe mais aussi les ambiances, et plus profond encore, un au-del\u00e0 des sens, une sourde \u00e9motion, jaillissent et s\u2019entrem\u00ealent en une ent\u00eatante confusion de significations, de sens et d\u2019\u00e9motions&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;tu tresses la corbeille des saisons \u2013 le miel \/ s\u2019\u00e9goutte dans les branches \/ du lait de tes seins l\u2019invisible blancheur \/ vient partager la nuit<\/em>&nbsp;\u00bb. Et c\u2019est vraiment l\u00e0 le miracle de ce recueil&nbsp;: donner \u00e0 \u00e9prouver, de mani\u00e8re sensible, sans passage par l\u2019abstraction, une exp\u00e9rience sensible, dans un alliage virtuose de densit\u00e9 et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, d\u2019\u00e9nigme et d\u2019\u00e9vidence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">On ne pourra pas tout comprendre. Certaines images r\u00e9sisteront, certains pans du voile ne seront pas soulev\u00e9s, certaines impressions, fugitives et profondes, n\u2019auront pas \u00e9t\u00e9 \u00e9lucid\u00e9es. Mais on en ressortira chang\u00e9, grandi, et plus vivant\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Pierre Vo\u00e9lin,\u00a0<em>Y.<\/em>, Saint Cl\u00e9ment, Fata Morgana, 2024, 40 pages, 24 CHF.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Cr\u00e9dits de l&rsquo;image : Aquarelle de G\u00e9rard Titus-Carmel, dans le recueil de Pierre Vo\u00e9lin,\u00a0<em>Y.<\/em>\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019embl\u00e9e, ce livre d\u00e9gage un d\u00e9licat \u00e9clat de myst\u00e8re. 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