{"id":1442,"date":"2024-05-07T11:58:36","date_gmt":"2024-05-07T09:58:36","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1442"},"modified":"2024-05-07T11:58:57","modified_gmt":"2024-05-07T09:58:57","slug":"lamnesie-nest-plus-un-refuge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2024\/05\/07\/lamnesie-nest-plus-un-refuge\/","title":{"rendered":"L\u2019amn\u00e9sie n\u2019est plus un refuge"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">La litt\u00e9rature se donne souvent le but, tr\u00e8s noble, de lutter contre l\u2019oubli, de servir de m\u00e9moire collective, notamment lors d\u2019\u00e9v\u00e9nements tragiques. Deux \u00e9cueils viennent fr\u00e9quemment compliquer cette d\u00e9marche ardue. Quand l\u2019auteur.trice n\u2019a pas v\u00e9cu en personne ces \u00e9pisodes douloureux mais doit tenter d\u2019en dresser un portrait coh\u00e9rent et immersif, ou encore lorsque les faits ne sont pas connus du public. Pour son troisi\u00e8me roman, Manuela Ackermann-Repond rel\u00e8ve ces d\u00e9fis avec brio.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Cueillir les larmes de la montagne<\/em>&nbsp;a pour toile de fond&nbsp;<em>la<\/em>&nbsp;<em>guerre verte<\/em>, des troubles politiques violents en Colombie s\u2019apparentant plus \u00e0 une guerre civile. Cette derni\u00e8re voit s\u2019opposer cartels, gu\u00e9rillas, groupes paramilitaires et forces gouvernementales en une lutte sanglante pour le pouvoir. Un cessez-le-feu accept\u00e9 en 2016 a mis fin \u00e0 ce conflit larv\u00e9 de presque soixante ans dans un pays qui commence d\u00e9sormais \u00e0 se reconstruire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a><\/a>Rattach\u00e9s contre leur gr\u00e9 \u00e0 ces \u00e9v\u00e8nements, les protagonistes du roman se croisent, au gr\u00e9 des pages, entre la Suisse et la Colombie. L\u2019alternance de plusieurs histoires entrecoup\u00e9es apporte un int\u00e9r\u00eat continu tout au long du livre. Je me suis ainsi surpris \u00e0 sauter certaines pages pour reprendre le fil de l\u2019action d\u2019un autre r\u00e9cit qui me semblait plus palpitant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a><\/a><strong>Des portraits complexes&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a><\/a>Loin des travers manich\u00e9ens auxquels on s\u2019attend dans ce genre de litt\u00e9rature, l\u2019autrice pr\u00e9sente ici des personnages ambigus. Leur comportement surprend et am\u00e8ne une tension suppl\u00e9mentaire. Cette force narrative provient de la richesse des descriptions. Celles-ci t\u00e9moignent de l\u2019aisance de l\u2019autrice lorsqu\u2019il s\u2019agit de composer des portraits, de lieux comme de gens. Ainsi, en peu de mots, Manuela Ackermann-Repond sait nous plonger dans un quotidien aux contours bien trac\u00e9s :&nbsp;<em>\u00ab<\/em>&nbsp;<em>Le jour le plus craint des femmes \u00e9tait celui o\u00f9 les commissaires de Bogot\u00e1 arrivaient en v\u00e9hicule tout-terrain. La ru\u00e9e autour d\u2019eux \u00e9chauffait les esprits tandis qu\u2019ils se permettaient de discuter la qualit\u00e9 des pierres pour en faire baisser la valeur. Parfois, il leur arrivait de d\u00e9daigner la marchandise pour monter vers les m\u00e9andres les plus proches de la mine. Ceux qui avaient la chance de recevoir quelques billets les d\u00e9pensaient aussit\u00f4t en bouteilles et, pour peu qu&rsquo;elles soient venues avec les commissaires, en filles. En quelques heures, l\u2019argent s\u2019\u00e9vaporait.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a><\/a><strong>Une pr\u00e9sence indiscr\u00e8te de la plume<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a><\/a>Pourtant, le roman conna\u00eet ici une certaine faiblesse. Le proc\u00e9d\u00e9 descriptif laisse peu de place aux personnages pour s\u2019exprimer. Leurs comportements sont plus analys\u00e9s qu\u2019observ\u00e9s et l\u2019empreinte de l\u2019autrice p\u00e8se trop&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab<\/em>&nbsp;<em>Diana lui confirma qu\u2019elle trouvait ce nom tr\u00e8s joli et que sa barque avait bien fi\u00e8re allure. Federico sourit de nouveau, avoua qu\u2019elle m\u00e9riterait un coup de peinture et quelques rafistolages, mais que c\u2019\u00e9tait le bateau de son p\u00e8re, celui avec lequel il avait tout appris de son m\u00e9tier et que remplacer son moyen de locomotion serait pour lui comme effacer toutes les traces et souvenirs.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><a><\/a>En d\u00e9pit d\u2019un hasard trop g\u00e9n\u00e9reux, qui a pu me faire hausser les sourcils lors de certains passages, mes questions ont pu trouver des r\u00e9ponses au sein de l\u2019intrigue habilement tiss\u00e9e. Le choix d\u2019une tonalit\u00e9 sombre donne de la profondeur aux \u00e9v\u00e8nements racont\u00e9s. Cela \u00e9vite au roman de basculer dans la fadeur d\u2019un drame romantique, une crainte qui m\u2019avait saisi au moment de la lecture de la quatri\u00e8me de couverture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">L\u2019originalit\u00e9 de\u00a0<em>Cueillir les larmes de la montagne\u00a0<\/em>r\u00e9side dans l\u2019approche de la psychologie de ses personnages. \u00c9vitant avec soin de tomber dans la facilit\u00e9 des biais genr\u00e9s ou sociaux l\u2019autrice propose une narration d\u00e9barrass\u00e9e de st\u00e9r\u00e9otypes. Ackermann-Repond r\u00e9ussit ainsi \u00e0 construire un roman aux airs innocents \u00e0 partir d\u2019un cadre historique douloureux. D\u2019un pass\u00e9 effac\u00e9 surgit alors une qu\u00eate de r\u00e9ponses exaltante.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Manuela Ackermann-Repond,\u00a0<em>Cueillir les larmes de la montagne<\/em>, Slatkine, 2024, 224 pages, 29 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La litt\u00e9rature se donne souvent le but, tr\u00e8s noble, de lutter contre l\u2019oubli, de servir de m\u00e9moire collective, notamment lors d\u2019\u00e9v\u00e9nements tragiques. Deux \u00e9cueils viennent fr\u00e9quemment compliquer cette d\u00e9marche ardue. Quand l\u2019auteur.trice n\u2019a pas v\u00e9cu en personne ces \u00e9pisodes douloureux mais doit tenter d\u2019en dresser un portrait coh\u00e9rent et immersif, ou encore lorsque les faits [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":100,"featured_media":1444,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1442"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/100"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1442"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1442\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1447,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1442\/revisions\/1447"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1444"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1442"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1442"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1442"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}