{"id":1515,"date":"2024-10-08T22:18:44","date_gmt":"2024-10-08T20:18:44","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1515"},"modified":"2024-10-08T22:19:05","modified_gmt":"2024-10-08T20:19:05","slug":"et-si-lon-se-salissait","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2024\/10\/08\/et-si-lon-se-salissait\/","title":{"rendered":"<strong>Et si l\u2019on se salissait&nbsp;?&nbsp;<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Pour son premier roman, paru en 2023 aux \u00e9ditions Cousu mouche, Jean-Victor Brouchoud explore les vieux tiroirs du terroir dans une enqu\u00eate dont le hasard est (peut-\u00eatre) le suspect num\u00e9ro 1.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Ce n\u2019est jamais glorieux d\u2019admettre que l\u2019on est superficiel, alors laissez-moi faire le sacrifice pour vous&nbsp;: oui, je l\u2019admets, je juge un livre \u00e0 sa couverture. Dans son sens premier, d\u2019abord, avec le titre, l\u2019image ou tout autre fioriture. Mais aussi, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un peu plus substantiel, la quatri\u00e8me de couverture. L\u2019histoire (merci WIKIPEDIA) fait remonter l\u2019apparition de ce fameux \u00ab&nbsp;plat verso&nbsp;\u00bb (tel est le terme technique, WIKIPEDIA, encore) en France \u00e0 1949. Le livre devient un objet de consommation grand public, on peut le glisser dans sa poche &#8211; et c\u2019est un drame pour certains, parce que les prolos se retrouvent, tout d\u2019un coup, \u00ab&nbsp;avec Sartre dans les mains.&nbsp;\u00bb En bref, public \u00e9largi, on doit app\u00e2ter le lecteur, donc on commence \u00e0 ajouter ces petits r\u00e9sum\u00e9s au verso de l\u2019ouvrage, on les truffe d\u2019adjectifs tels que \u00ab&nbsp;\u00e9poustouflant&nbsp;\u00bb, de formules guind\u00e9es comme \u00ab&nbsp;brillant de ma\u00eetrise&nbsp;\u00bb et on laisse la magie op\u00e9rer. Bon.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Tout \u00e7a pour dire que c\u2019est sa quatri\u00e8me de couverture qui m\u2019a amen\u00e9e vers&nbsp;<em>L\u2019heure des taureaux<\/em>. \u00ab&nbsp;Bruno Roux ne partira pas en vacances.&nbsp;\u00bb C\u2019est court, sec, presque camusien.&nbsp;<em>I\u2019m sold<\/em>. La suite promet un \u00ab&nbsp;roman solaire aux accents noirs.&nbsp;\u00bb Je me dis que l\u2019oxymore a encore de beaux jours devant lui et je me lance dans la lecture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Jean-Victor Brouchoud propose ici, en un peu moins de 300 pages, un thriller dont les d\u00e9cors ne sont pas ceux d\u2019un Los Angeles sale et malfam\u00e9 mais les r\u00e9alit\u00e9s rurales de la campagne fribourgeoise. Je dis fribourgeoise, mais c\u2019est trahir le livre, car en v\u00e9rit\u00e9 les lieux ne sont pas situ\u00e9s sp\u00e9cifiquement. C\u2019est une glissade que je me permets apr\u00e8s une recherche sommaire sur l\u2019auteur et ses origines, mais en d\u00e9couvrant cette histoire, on comprend rapidement l\u2019absence de localisation pr\u00e9cise. Les personnages, les d\u00e9cors, les comportements, les tics et les tocs qui y sont d\u00e9ploy\u00e9s appartiennent \u00e0 un paysage commun\u00e9ment \u00e9tabli&nbsp;: celui de la campagne profonde. Les buvettes de foot et le travail manuel pendant l\u2019\u00e9t\u00e9, le p\u00e8re s\u00e9v\u00e8re et la m\u00e8re plus effac\u00e9e, c\u2019est \u00c9pendes mais c\u2019est aussi Corbi\u00e8res, c\u2019est le Lavaux mais \u00e7a pourrait \u00eatre le Jura. C\u2019est une&nbsp;<em>Commedia dell\u2019arte<\/em>&nbsp;avec des noyaux stables, des terrains familiers, qui viennent ensuite se singulariser selon ce qui est racont\u00e9. En l\u2019occurrence, ici, on est plong\u00e9 dans une enqu\u00eate dont l\u2019inspecteur est \u00e0 la fois celui qui \u00e9crit et celui qui lit. Au fil des pages, on ne sait pas o\u00f9 l\u2019on va. On croit assister \u00e0 un simple d\u00e9fil\u00e9 de personnages et de sc\u00e9nettes, et l\u2019on se retrouve emp\u00eatr\u00e9 dans un macabre univers o\u00f9 les jalousies et un ego mal plac\u00e9 conduisent au drame. Et m\u00eame lorsque l\u2019on croit d\u00e9tenir le fin mot, Brouchoud nous surprend en rappelant que dans chaque enqu\u00eate, le suspect c\u2019est aussi le hasard et les co\u00efncidences f\u00e2cheuses. Ne sous-estimez pas le&nbsp;<em>Butterfly effect&nbsp;<\/em>(je le dis en anglais parce que sinon j\u2019ai l\u2019impression de convoquer B\u00e9nabar.) Vous ne suivez jamais qu\u2019un seul point de vue, un choix qui contribue grandement \u00e0 brouiller les pistes et nourrit intelligemment l\u2019objet du r\u00e9cit. C\u2019est un thriller efficace, et d\u2019autant plus c\u00e9l\u00e9brable dans la mesure o\u00f9 il s\u2019agit d\u2019un premier roman \u2026Mais&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est injuste, mais dans l\u2019histoire litt\u00e9raire suisse romande, cet ouvrage souffre imm\u00e9diatement du syndrome de la comparaison. Un nom, en particulier, s\u2019impose malgr\u00e9 nous&nbsp;: Jacques Chessex. Lui, il \u00e9tait hant\u00e9 par son p\u00e8re et nous, c\u2019est sa figure qui nous harangue d\u00e8s lors que l\u2019on p\u00e9n\u00e8tre les zones d\u2019ombres glauques que peut cacher le milieu rural. Mais alors, peut-on encore \u00e9crire l\u00e0-dessus&nbsp;? Quelle prose crasseuse apr\u00e8s Chessex&nbsp;? Les r\u00e9ponses, dans l\u2019ordre&nbsp;: oui, et celle de Brouchoud, mais avec moins de timidit\u00e9.&nbsp;&nbsp;Ce que le livre accomplit, il l\u2019accomplit bien, en bonne et due forme. Cependant, on ne peut emp\u00eacher le sentiment \u00e9trange, semblable \u00e0 celui que l\u2019on aurait face \u00e0 un ami qui nous confie un secret mais ne nous dit pas tout, que l\u2019auteur se&nbsp;<em>retient&nbsp;<\/em>; qu\u2019il n\u2019ose pas, de peur que \u00e7a fasse trop. Trop malsain, trop sordide, trop noir&nbsp;? Quelque chose comme \u00e7a. Une attention honorable mais, qu\u2019il se rassure, on dig\u00e8re. Ne nous m\u00e9nagez pas et laissez faire le malaise et l\u2019insalubre. Le thriller sera galeux, ou il ne sera pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Jean-Victor Brouchoud,\u00a0<em>L\u2019Heure des taureaux<\/em>, Cousu mouche, 2023, 261 pages, 20 CHF. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour son premier roman, paru en 2023 aux \u00e9ditions Cousu mouche, Jean-Victor Brouchoud explore les vieux tiroirs du terroir dans une enqu\u00eate dont le hasard est (peut-\u00eatre) le suspect num\u00e9ro 1. 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