{"id":1568,"date":"2025-01-30T10:51:14","date_gmt":"2025-01-30T09:51:14","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1568"},"modified":"2025-01-30T10:59:02","modified_gmt":"2025-01-30T09:59:02","slug":"remettre-le-pigeon-a-sa-place","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2025\/01\/30\/remettre-le-pigeon-a-sa-place\/","title":{"rendered":"Remettre le pigeon \u00e0 sa place"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">J\u2019aime la litt\u00e9rature. Je suis sensible \u00e0 la nature. J\u2019aime les oiseaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et surtout, je suis ridiculement na\u00efve.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Car en quoi pouvait-on pr\u00e9tendre qu\u2019un ouvrage intitul\u00e9&nbsp;<em>Le Cri du geai. Espace sous occupations sensibles<\/em>,<em>&nbsp;<\/em>sign\u00e9 d\u2019un anonyme syntagme \u00ab&nbsp;La folle Avoine&nbsp;\u00bb<em>&nbsp;<\/em>puisse s\u2019av\u00e9rer \u00eatre une po\u00e9sie bucolique aux \u00e9lans romantiques tant ch\u00e9ris&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Oui oui, riez seulement, je ne suis pas susceptible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il n\u2019emp\u00eache que jusqu\u2019\u00e0 sa publication en septembre 2024, l\u2019ouvrage laissait effectivement planer un certain myst\u00e8re&nbsp;: sign\u00e9 d\u2019une inconnue \u2013 \u00ab&nbsp;La folle Avoine&nbsp;\u00bb \u2013 et accompagn\u00e9 d\u2019un bref paragraphe de bande-annonce aux accents plus militants que lyriques, certes. Google n\u2019en disait rien de plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Une fois l\u2019objet en mains, je comprends bien vite \u00e0 quoi j\u2019ai \u00e0 faire, je m\u2019inqui\u00e8te avec amusement d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 si na\u00efve, et \u2013 sans mentir \u2013 j\u2019ai un peu peur, peur d\u2019\u00eatre bouscul\u00e9e&nbsp;: je tiens un modeste ouvrage \u00e0 la couverture \u00e0 peine cartonn\u00e9e et au paratexte des plus \u00e9loquents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Celui-ci para\u00eet en effet chez art&amp;fiction, dans la collection Pacific\/\/Terrain, laquelle embrasse \u00ab&nbsp;<em>des narrations documentaires en textes et en images pour cultiver l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des connaissances, bousculer les genres et d\u00e9centrer les points de vue<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et La folle Avoine est \u00ab&nbsp;<em>une entit\u00e9 artistique et sensible qui s\u2019octroie le droit de s\u2019implanter et de cro\u00eetre, malgr\u00e9 les biocides et la pratique de la monoculture. M\u00e9tamorphe et organique, elle trouve sa force dans sa capacit\u00e9 d\u2019adaptation et de camouflage dans le d\u00e9cor social qui sert de sc\u00e8ne \u00e0 ses \u0153uvres vivantes. Elle cr\u00e9e et elle cherche, voyageant entre les univers, s\u2019inspirant de la diversit\u00e9 que lui permet de d\u00e9couvrir son perp\u00e9tuel mouvement.<\/em>&nbsp;[\u2026]&nbsp;<em>Parfois, elle n\u2019est qu\u2019un nom \u00e0 la fin d\u2019un e-mail ou un concept administratif. Le plus souvent, Avoine s\u2019incarne sous l\u2019apparence d\u2019une femme blanche occidentale un peu rebelle, mais bien \u00e9lev\u00e9e. On l\u2019appelle \u00e9galement Pauline Ammann<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des \u00ab&nbsp;documentaires pour cultiver l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des connaissances&nbsp;\u00bb, on y croit rapidement. Quant \u00e0 la promesse de \u00ab&nbsp;narrations&nbsp;\u00bb, on reste \u00e0 convaincre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Car ce qui se pr\u00e9sente d\u2019embl\u00e9e \u00e0 nous c\u2019est&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Du texte en marge \u2013 litt\u00e9ralement, typographiquement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Du texte en gras.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Du texte en majuscule.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des minuscules \u00e9tonnantes \u2013 \u00ab&nbsp;<em>la statue david de pury<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Diff\u00e9rentes polices d\u2019\u00e9criture, et ce, parfois, au sein d\u2019un m\u00eame paragraphe \u2013 l\u2019\u00e9diteur prend d\u2019ailleurs soin de les lister&nbsp;: Stanley, Happy Times, Inter et Inconsolata.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des citations d\u2019auteurs, penseurs, artistes \u2013 Vinciane Despret, Louise Michel, Grace Paley, Walter Benjamin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des photos.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des sch\u00e9mas manuscrits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des scans d\u2019arr\u00eat\u00e9s officiels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des restitutions d\u2019\u00e9changes num\u00e9riques \u2013 sont-ils fictifs&nbsp;? on h\u00e9site, et tout compte fait, on ne ressent pas le besoin de trancher.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des pages vides.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Des exp\u00e9riences morphologiques \u2013 \u00ab&nbsp;<em>Je \u00e9cris Je observe Je arrose Je artiste Je \u00e9rige Je police<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">De l\u2019\u00e9criture inclusive, parfois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Du texte en anglais \u2013 on veut bien fournir un effort, on est en 2024, quand m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Du texte en arabe \u2013 bon, l\u00e0, le devoir se corse, il faut reconna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et puis il y a des formes bien plus d\u00e9lirantes&nbsp;: ce chapitre intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;<em>qaywsxedcrfvtgbzhnujmiukolp<\/em>&nbsp;\u00bb, ou cette intrigante page 57, habill\u00e9e comme suit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">;;;;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">nvbnnllll!\u00e0\u00e0(\u00e8\u00a7\u00a7\u00a7\u00a7\u00a7<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Alors on a envie d\u2019abandonner. De se dire que La folle Avoine ne fait rien pour aider notre novicit\u00e9. Que Madame Avoine est effectivement folle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Mais s\u2019avouer vaincu est rarement louable. Ou, bien plut\u00f4t, on tient \u00e0 respecter l\u2019artiste. Alors on s\u2019accroche, et on accepte de l\u2019accompagner. Surtout qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait souci\u00e9e de nous dans son adresse liminaire&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00ab&nbsp;<em>ch\u00e8r animal huma francophone lettra<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>(du vieux fran\u00e7ais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cher animal<br>humain francophone lettr\u00e9&nbsp;\u00bb).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>L\u2019ouvrage que vous tenez entre<br>les mains a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u dans un but<br>exp\u00e9rimental et po\u00e9tique.<br>Il n\u2019a pas su \u00eatre ma\u00eetris\u00e9.<br>Peut-\u00eatre alors que la page 46<br>se repliera sur elle-m\u00eame pour<br>former un cygne en origami.<br>Peut-\u00eatre sera-t-il lu comme<br>une \u00e9pop\u00e9e. Je ne sais pas.<br>Je vous souhaite, dans tous les cas,<br>de faire un bon voyage<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Parce qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est justement l\u00e0 tout le m\u00e9rite de cette \u00ab&nbsp;narration documentaire&nbsp;\u00bb&nbsp;: recenser le parcours d\u2019un dialogue aussi bien priv\u00e9 (et intime) que public visant \u00e0 redonner \u00e0 chacun l\u2019espace social qui lui appartient \u2013 l\u2019ouvrage est issu du travail de master en Arts in Public Spheres de La folle Avoine, r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9cole de design du Valais. Proposer des bribes de faits r\u00e9els, de fiction, de po\u00e9sie, des images, du vide, un bousculement des formes de communication. Et, de ce fait, cr\u00e9er des ponts vers l\u2019autre, et le sensibiliser \u00e0 l\u2019harmonie de l\u2019apparente h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 qui l\u2019environne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00c0 tel point que ce \u00e0 quoi l\u2019on reprochait initialement d\u2019\u00eatre un patchwork de pi\u00e8ces rapport\u00e9es fonctionne si bien comme un tout que l\u2019on regrette finalement d\u2019avoir l\u2019impression ici de d\u00e9naturer l\u2019entreprise de La folle Avoine, en n\u2019en repr\u00e9sentant que quelques passages, que quelques pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Ces pens\u00e9es souvent cyniques, d\u00e9licieusement sarcastiques, et, que l\u2019on ait l\u2019\u00e2me famili\u00e8re des milieux radicaux ou non, gracieusement essentielles \u2013 litt\u00e9ralement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Allez, d\u2019ailleurs, parce que c\u2019est gratuit, une derni\u00e8re pour la route&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>je croise un homme \u00e0 l\u2019accent portugais qui prom\u00e8ne son chien, comme on dit dans le jargon anthropocentr\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Ah&nbsp;! qu\u2019il est bon de se sentir bouscul\u00e9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>La folle Avoine,&nbsp;<em>Le Cri du geai. Espace sous occupations sensibles<\/em>, art&amp;fiction, Lausanne-Gen\u00e8ve, 2024, 124 pages, 24 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019aime la litt\u00e9rature. Je suis sensible \u00e0 la nature. J\u2019aime les oiseaux. Et surtout, je suis ridiculement na\u00efve. Car en quoi pouvait-on pr\u00e9tendre qu\u2019un ouvrage intitul\u00e9&nbsp;Le Cri du geai. Espace sous occupations sensibles,&nbsp;sign\u00e9 d\u2019un anonyme syntagme \u00ab&nbsp;La folle Avoine&nbsp;\u00bb&nbsp;puisse s\u2019av\u00e9rer \u00eatre une po\u00e9sie bucolique aux \u00e9lans romantiques tant ch\u00e9ris&nbsp;? 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