{"id":1580,"date":"2025-02-26T10:24:49","date_gmt":"2025-02-26T09:24:49","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1580"},"modified":"2025-02-26T10:25:51","modified_gmt":"2025-02-26T09:25:51","slug":"le-siecle-des-oublies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2025\/02\/26\/le-siecle-des-oublies\/","title":{"rendered":"Le si\u00e8cle des oubli\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Qu\u2019est-ce qui, de la vie banale d\u2019une femme n\u00e9e dans le lointain delta du Danube, m\u00e9rite un roman&nbsp;? Et \u00e0 quoi bon s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019histoire d\u2019un gamin anonyme dans la foule new-yorkaise&nbsp;? Que nous r\u00e9v\u00e8lent ces deux destins de marginaux, anecdotiques dans le cours du monde&nbsp;? Tout&nbsp;! Les espoirs, les doutes, les souffrances, les joies, les p\u00e9ch\u00e9s et les grandeurs, le sordide et le sublime, la haine et l\u2019amour. La vie en somme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est cette grande fresque romanesque que C\u0103t\u0103lin Dorian Florescu brosse dans<em>&nbsp;L\u2019Homme qui apporte le bonheur<\/em>. Publi\u00e9 en 2016 en allemand et salu\u00e9 par la critique, le roman vient d\u2019\u00eatre traduit en fran\u00e7ais par Elisabeth Landes aux \u00c9ditions des Syrtes. L\u2019occasion pour le public francophone de (re)d\u00e9couvrir cet \u00e9crivain suisse-allemand d\u2019origine roumaine. Conteur hors pair, il signe un captivant roman historique,&nbsp;dont l\u2019\u00e9rudition est vivifi\u00e9e par un souffle romanesque unique. Le tragique clair-obscur de cette vaste com\u00e9die humaine est inond\u00e9 de tendre ironie et d\u2019empathie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et le lecteur se prend vite d\u2019amiti\u00e9 pour les personnages, qui \u00e9mergent \u00e0 travers deux r\u00e9cits, deux voix altern\u00e9es. Peu \u00e0 peu, ces deux voix se parlent, se racontent l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. C\u2019est sur ce dialogue qu\u2019est construit le roman&nbsp;: deux t\u00e9moins, deux regards pour aborder le XX\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il y a d\u2019abord Ray, un original new-yorkais qui r\u00eave dans des th\u00e9\u00e2tres souvent vides de redonner vie aux grands comiques am\u00e9ricains\u00a0: Milton Berle, Ed Wynn, Al Jolson, Buster Keaton, et tant d\u2019autres. Il d\u00e9crit l\u2019enfance de son grand-p\u00e8re,\u00a0orphelin abandonn\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame dans les impitoyables faubourgs de New-York,\u00a0\u00e0 l\u2019aube du XX\u00e8me si\u00e8cle. De petits boulots en petits crimes, tour \u00e0 tour vendeur de journaux, cireur de bottes, chanteur, forain, il lutte pour survivre, gagner trois pi\u00e9cettes, trouver un coin chaud pour la nuit. Et rendre les autres heureux, \u00eatre pour quelques-unes, pour quelque temps, \u00ab\u00a0l\u2019homme qui apporte le bonheur\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">En contrepoint, une autre voix s\u2019\u00e9l\u00e8ve&nbsp;: celle d\u2019Elena, endurcie par la solitude et le cadre \u00e9touffant de la soci\u00e9t\u00e9 communiste, en Roumanie&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u00e0 d\u2019o\u00f9 je viens, c\u2019est dangereux de raconter&nbsp;\u00bb. La libert\u00e9 du r\u00e9cit est sa premi\u00e8re conqu\u00eate. Puis vient la r\u00e9conciliation avec l\u2019histoire de sa m\u00e8re. Elle aussi a r\u00eav\u00e9 de s\u2019enfuir, de partir en Am\u00e9rique, de tracer son chemin&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je veux voir le monde&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Avant d\u2019\u00eatre rattrap\u00e9e par la l\u00e8pre, le plus terrible des fl\u00e9aux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Au fil des pages, ces deux destins en font surgir d\u2019autres&nbsp;:&nbsp;les sans-le-sou, les sans-papiers, les cr\u00e8ve-la-faim, les humbles, les simples, les exclus, les exil\u00e9s italiens, irlandais, allemands, juifs.&nbsp;C\u2019est tout le petit peuple, de New York ou de Roumanie, qui est convoqu\u00e9 dans des pages remarquables de pr\u00e9cision historique et de vivacit\u00e9. C\u2019est les bouges, c\u2019est les ghettos du XX\u00e8me si\u00e8cle, la foule des opprim\u00e9s, des mis\u00e9rables, des sans-noms, rendus dans leur \u00e9paisseur humaine. Prenant la perspective des marginaux, Florescu r\u00e9v\u00e8le une autre facette du si\u00e8cle pass\u00e9, tout aussi r\u00e9elle que celle enseign\u00e9e dans les manuels d\u2019histoire, et non moins terrible. Se dessine alors un sombre tableau de mis\u00e8re, illumin\u00e9 pourtant par d\u2019inoubliables figures de bont\u00e9 et de compassion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">En arri\u00e8re-fond, un sujet revient avec insistance&nbsp;: les nouvelles. \u00ab&nbsp;Sensationnel&nbsp;!&nbsp;\u00bb, braille constamment le petit vendeur de journaux&nbsp;:&nbsp;&nbsp;le naufrage du&nbsp;<em>SS Portland<\/em>, la visite de Theodor Herzl \u00e0 J\u00e9rusalem, l\u2019assassinat de Rosa Luxemburg, l\u2019attaque a\u00e9rienne de Guernica, le dirigeable Hindenburg en feu, M. Hitler \u00e9lu homme de l\u2019ann\u00e9e par&nbsp;<em>The Times<\/em>\u2026 Voil\u00e0<em>&nbsp;<\/em>le grand monde qui entre dans le petit monde, la grande histoire qui rencontre la petite histoire. Cela parait parfois anecdotique, comme un \u00e9cho lointain. Parfois aussi, la marche du monde fracasse la trame des vies ordinaires. Car toute l\u2019habilet\u00e9 du roman historique repose&nbsp;sur la capacit\u00e9 \u00e0 articuler le collectif et l\u2019individuel, \u00e0 ins\u00e9rer dans les grands \u00e9v\u00e8nements historiques, attest\u00e9s et v\u00e9cus collectivement, un destin singulier, fictif.&nbsp;Et les derniers chapitres du roman, qui se passent en 2001\u2026 mais ne divulg\u00e2chons rien&nbsp;! \u2013 sont \u00e0 cet \u00e9gard d\u2019une&nbsp;virtuosit\u00e9 admirable. Les destins isol\u00e9s se rejoignent enfin, les cendres du si\u00e8cle pass\u00e9 se m\u00ealent \u00e0 celles du si\u00e8cle \u00e0 venir, et tous les \u00e9chos distill\u00e9s au fil des pages prennent sens dans un point d\u2019orgue stup\u00e9fiant, un immense chant de deuil et d\u2019espoir.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>C\u0103t\u0103lin Dorian Florescu,\u00a0<em>L\u2019Homme qui apporte le bonheur<\/em>, traduit de l\u2019allemand par Elisabeth Landes, Gen\u00e8ve, Editions des Syrtes, 2024, 291pages, 39,40 CHF.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Cr\u00e9dits de l\u2019image&nbsp;: Photographie de Lewis W.Hine, qui documente le travail des enfants.&nbsp;Ici, en 1917&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ernest Chester, 5 years old lives at 624 S. Robinson St. Sells with his older brother Emmet, who is 9 years old. They are up very early. Location: Oklahoma City&nbsp;\u00bb, National Child Labor Committee collection, Library of Congress, Prints and Photographs Division (PICRYL, Public Domain Media).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu\u2019est-ce qui, de la vie banale d\u2019une femme n\u00e9e dans le lointain delta du Danube, m\u00e9rite un roman&nbsp;? Et \u00e0 quoi bon s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019histoire d\u2019un gamin anonyme dans la foule new-yorkaise&nbsp;? Que nous r\u00e9v\u00e8lent ces deux destins de marginaux, anecdotiques dans le cours du monde&nbsp;? Tout&nbsp;! 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