{"id":1641,"date":"2025-06-05T13:38:18","date_gmt":"2025-06-05T11:38:18","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1641"},"modified":"2025-06-05T13:41:37","modified_gmt":"2025-06-05T11:41:37","slug":"1641","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2025\/06\/05\/1641\/","title":{"rendered":"Pourquoi avoir raison quand on peut avoir tort ?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Glace morte<\/em>&nbsp;: devant ce genre de titre taciturne, on s\u2019attend \u00e0 un r\u00e9cit \u00e9mouvant, tel celui qui retrace les derniers jours de deux vieillards. C\u2019est aussi ce que la couverture du livre laisse deviner : une image flout\u00e9e, grisonnante, rappelant le dernier lieu que le Nandou et la Schmied auront vu avant de quitter ce bas monde. La quatri\u00e8me de couverture, complice, d\u00e9crit le but de l\u2019ascension du fr\u00e8re et de la s\u0153ur&nbsp;: ils s\u2019isolent dans le froid pour y laisser leur vie, \u00e0 la mani\u00e8re des Inuits. Monter vers la mort&nbsp;? N\u2019est-ce pas contre-intuitif&nbsp;? Pas pour les Inuits puisque qu\u2019au terme de leur vie, ils \u00ab&nbsp;<em>retirent le foin de leur&nbsp;<\/em>kamiks<em>, se font mener sur la glace et s\u2019y asseyent, le dos bien droit, les jambes bien \u00e9tir\u00e9es, attendant patiemment que leur heure vienne, \u00e0 l\u2019aide du froid et des b\u00eates sauvages.<\/em>&nbsp;\u00bb Ainsi sont mis \u00e0 d\u00e9couvert les deux protagonistes qui d\u00e9butent leur ascension vers la glace o\u00f9 ils s\u2019assoiront. Pas envie d\u2019attendre Godot, eux vont droit vers la mort.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">La lecture de ce bref r\u00e9cit est, au premier abord, \u00e9trangement accueillante puisqu\u2019elle inclut le lecteur dans le voyage, ne serait-ce qu\u2019en omettant les marques de dialogue. \u00c0 travers les descriptions des paysages que le Nandou et la Schmied visitent et les histoires qui leur sont attribu\u00e9es, on est amen\u00e9 \u00e0 faire cette randonn\u00e9e avec eux. Cette sensation d\u2019appartenance se fait ressentir davantage encore lors des rares intrusions du narrateur (ou de Rosselli lui-m\u00eame, qui sait) dans le r\u00e9cit : \u00ab&nbsp;<em>comme nous l\u2019avons \u00e9voqu\u00e9 plus haut, mais le lecteur distrait ou press\u00e9 l\u2019a peut-\u00eatre oubli\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;<em>ce qui indique que nos amis auraient trouv\u00e9 la glace<\/em>&nbsp;\u00bb. Petit \u00e0 petit, on r\u00e9alise qu\u2019on n\u2019est plus qu\u2019un simple lecteur absorb\u00e9 par l\u2019histoire dans l\u2019attente du moment tragique o\u00f9 l\u2019on assistera au d\u00e9part des deux a\u00een\u00e9s. Peu \u00e0 peu, on devient quasiment protagoniste, pleinement impliqu\u00e9 \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">L\u2019\u00e9l\u00e9ment perturbateur qui force la r\u00e9orientation de cette impression initiale est celui des multiples discordances sensibles tant dans ce que les deux personnages disent que dans la forme choisie par l\u2019auteur. \u00c0 un moment donn\u00e9, on craint d\u2019\u00eatre arriv\u00e9 au moment fatidique de la mort d\u2019un des personnages. On r\u00e9alise alors que ce dernier lui-m\u00eame le craint, bien que tout ce voyage atypique ne soit autre que le moyen d\u2019achever ce dessein fatal. Quelle curieuse mani\u00e8re de r\u00e9agir \u00e0 l\u2019accomplissement de ce qu\u2019il cherchait \u00e0 atteindre, n\u2019est-ce pas&nbsp;?&nbsp;&nbsp;Avec les questionnements que ce genre de d\u00e9saccord ne manque pas de soulever chez le lecteur, il est temps de discerner le coup de ma\u00eetre de Rosselli dissimul\u00e9 derri\u00e8re cette histoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il est in\u00e9vitable de remarquer l\u2019embrouillamini caus\u00e9 par la vari\u00e9t\u00e9 des sujets abord\u00e9s \u2013 tous semblent minutieusement assimil\u00e9s par le Nandou et la Schmied, au vu du vocabulaire quasiment scientifique qu\u2019ils emploient&nbsp;: des multiples anecdotes chaleureusement partag\u00e9es aux nombreux clins d\u2019\u0153il intertextuels. Une telle diversit\u00e9 n\u2019est pas une surprise lorsqu\u2019on sait que Walter Rosselli est un auteur polyvalent. Sa personnalit\u00e9 est elle-m\u00eame multiple&nbsp;: traducteur, auteur, scientifique&nbsp;\u2013 c\u2019est sa&nbsp;<em>persona&nbsp;<\/em>qui transparait son \u0153uvre<em>&nbsp;<\/em>et qui fournit le contexte favorable pour faire coexister des marques d\u2019un argot typiquement r\u00e9gional du type \u00ab&nbsp;<em>nomdedieu<\/em>&nbsp;\u00bb ou encore \u00ab&nbsp;<em>hurluberlu<\/em>&nbsp;\u00bb et d\u2019un vocabulaire savant latin comme \u00ab&nbsp;<em>saxifraga aizoides<\/em>&nbsp;\u00bb. Ces parall\u00e9lismes th\u00e9matiques \u00e9veillent avec humour un r\u00e9cit qui ne faisait semblant de se contenter de d\u00e9crire des paysages et de conter les histoires rattach\u00e9es \u00e0 ceux-ci.&nbsp;&nbsp;Est-ce une concr\u00e9tisation de la d\u00e9raison \u00e0 laquelle sont sujettes deux personnes \u00e2g\u00e9es \u00ab&nbsp;<em>accabl\u00e9s par le poids des ann\u00e9es&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/em>? Ou une subtile confirmation de la ma\u00eetrise de l\u2019auteur \u00e0 capturer l\u2019absurdit\u00e9 de la vie&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Parmi des \u00ab&nbsp;<em>tricycles Piaggio<\/em>&nbsp;\u00bb, des \u00ab&nbsp;<em>Gauloises<\/em>&nbsp;\u00bb et des \u00ab&nbsp;<em>Marylong<\/em>&nbsp;\u00bb, des bi\u00e8res \u00e0 \u00ab&nbsp;<em>l\u2019anglaise<\/em>&nbsp;\u00bb et des \u00ab&nbsp;<em>Mj\u00f6llnir<\/em>&nbsp;\u00bb, on trouve des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 des personnalit\u00e9s telles que \u00ab&nbsp;<em>Cervantes<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>Mussolini<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>Sh\u00e9h\u00e9razade<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>Forrest Gump<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>Darwin<\/em>&nbsp;\u00bb qui illustrent parfaitement le m\u00e9lange paradoxal de tous les sujets, les niveaux de langues et les cultures anglaise, africaine, inuite, suisse, fran\u00e7aise \u00ab et<em>&nbsp;cetera&nbsp;\u00bb \u2026&nbsp;<\/em>Tout ce rassemblement de vari\u00e9t\u00e9s se pr\u00eate en fait \u00e0 \u00e9veiller en nous des questionnements sur le sens de nos vies. Walter Rosselli parvient \u00e0 faire na\u00eetre un questionnement qui nous concerne tous, peu importe notre culture, notre langue ou notre \u00e9poque&nbsp;: qu\u2019est-ce que la vie&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Walter Rosselli,&nbsp;<em>Glace morte<\/em>, Gen\u00e8ve, Slatkine, 2025, 152 pages, 25 CHF.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Glace morte&nbsp;: devant ce genre de titre taciturne, on s\u2019attend \u00e0 un r\u00e9cit \u00e9mouvant, tel celui qui retrace les derniers jours de deux vieillards. C\u2019est aussi ce que la couverture du livre laisse deviner : une image flout\u00e9e, grisonnante, rappelant le dernier lieu que le Nandou et la Schmied auront vu avant de quitter ce [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":119,"featured_media":1642,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1641"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/119"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1641"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1641\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1648,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1641\/revisions\/1648"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1642"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1641"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1641"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1641"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}