{"id":1667,"date":"2025-07-07T08:59:00","date_gmt":"2025-07-07T06:59:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1667"},"modified":"2025-06-30T09:00:28","modified_gmt":"2025-06-30T07:00:28","slug":"destins-en-escale-vies-en-collision","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2025\/07\/07\/destins-en-escale-vies-en-collision\/","title":{"rendered":"Destins en escale, vies en collision."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans l\u2019a\u00e9roport de Gen\u00e8ve, ce non-lieu o\u00f9 les corps s\u2019entassent sans jamais vraiment se rencontrer, Laurence Boissier cherche \u00e0 saisir l\u2019invisible : les attentes muettes, les solitudes discr\u00e8tes, les r\u00eaves en transit. Chaque personnage y porte ses espoirs, ses peurs, ses d\u00e9sillusions, et le lecteur d\u00e9couvre ainsi une pluralit\u00e9 de destins r\u00e9unis dans un m\u00eame lieu, un m\u00eame instant. L\u2019a\u00e9roport devient un espace o\u00f9 solitude et mouvement coexistent, fait de brefs instants et de longs silences.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00c9pisodique et concis,&nbsp;<em>Londres 13h30&nbsp;<\/em>se construit peu \u00e0 peu, par petites touches. Chaque personnage n\u2019occupe la sc\u00e8ne qu\u2019une ou deux pages avant de ressurgir plus tard dans le r\u00e9cit. Leurs trajectoires se croisent avant de s\u2019\u00e9clipser, pour r\u00e9appara\u00eetre plus tard. Pas de trame centrale, pas de suspense narratif, mais une succession de sc\u00e8nes qui composent un kal\u00e9idoscope fragile et intime.&nbsp;\u00c9milienne, dont le regard ac\u00e9r\u00e9 tente de capter la vie des autres pour combler le vide de la sienne, tandis que son histoire familiale, et en particulier l\u2019ombre de son p\u00e8re, semble hanter ses pens\u00e9es&nbsp;;&nbsp;Hadjira, femme de m\u00e9nage effac\u00e9e, dont l\u2019absurdit\u00e9 du geste \u2013 placarder sa propre disparition \u2013 fait vibrer une note tragique&nbsp;; Raoul, architecte obnubil\u00e9 par les structures et incapable de voir les \u00e2mes qui les habitent&nbsp;; ou encore Th\u00e9odora, photographe, qui traque des moments fugaces sans jamais en \u00eatre partie prenante. Tous cherchent une pr\u00e9sence, un contact, un sens et se heurtent \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence du lieu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">L\u2019\u00e9criture, s\u00e8che et \u00e9pur\u00e9e, dit l\u2019essentiel avec presque rien. Un geste, un mot, un sourire suffit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Elles \u00e9changent deux trois mots. N\u2019ont pas besoin de plus.<\/em>&nbsp;\u00bb Il y a dans ce roman quelque chose du regard camusien sur l\u2019absurde et la solitude. Comme chez lui, les \u00eatres sont confront\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du monde, \u00e0 sa brutalit\u00e9 sourde, mais aussi \u00e0 la beaut\u00e9 des instants. Boissier, certes, va moins loin dans la qu\u00eate philosophique. Ici, tout passe par les non-dits, les ruptures de rythme. On lit entre les lignes, et c\u2019est l\u00e0 que tout se joue. Mais cette richesse a un prix. La multitude de personnages, aussi fid\u00e8le soit-elle au d\u00e9cor, finit par brouiller les rep\u00e8res. On s\u2019attache, puis on perd le fil. On revient en arri\u00e8re pour raccrocher une voix, un visage, une \u00e9motion. Le roman gagne en densit\u00e9 ce qu\u2019il perd en lisibilit\u00e9. Et malgr\u00e9 la construction page par page, la lecture demande de la concentration. Trop, parfois. \u00c0 travers cette mosa\u00efque humaine, le roman d\u00e9ploie une atmosph\u00e8re puissante, capable de faire exister un personnage par une simple liste de courses ou un bout de journal intime. Avec une finesse remarquable, Boissier donne vie aux d\u00e9tails les plus imperceptibles. L\u2019ensemble \u00e9voque le cin\u00e9ma de Jeunet dans&nbsp;<em>Le Fabuleux Destin d\u2019Am\u00e9lie Poulain<\/em>, o\u00f9 chaque trajectoire semble autonome, tout en participant \u00e0 un tout coh\u00e9rent. Mais ici, la tendresse se teinte de m\u00e9lancolie&nbsp;: ces \u00eatres solitaires, emport\u00e9s par le flux du monde, se reverront-ils un jour ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Texte posthume,\u00a0<em>Londres 13h30<\/em>\u00a0r\u00e9sonne d\u2019autant plus fort qu\u2019il a bien failli dispara\u00eetre, le manuscrit ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9gar\u00e9 avant d\u2019\u00eatre retrouv\u00e9, par hasard. Comme si le livre lui-m\u00eame, \u00e0 l\u2019image de ses personnages, s\u2019\u00e9tait perdu avant de retrouver sa place. Un ultime cadeau de Laurence Boissier, une \u0153uvre \u00e0 ressentir autant qu\u2019\u00e0 lire, un instant suspendu, discret mais profond\u00e9ment marquant.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Laurence Boissier<em>, Londres 13h30<\/em>, Art et Fiction, 2025, 112 pages, 19,50 CHF. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Image g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par IA\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans l\u2019a\u00e9roport de Gen\u00e8ve, ce non-lieu o\u00f9 les corps s\u2019entassent sans jamais vraiment se rencontrer, Laurence Boissier cherche \u00e0 saisir l\u2019invisible : les attentes muettes, les solitudes discr\u00e8tes, les r\u00eaves en transit. 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