{"id":1670,"date":"2025-08-12T14:07:03","date_gmt":"2025-08-12T12:07:03","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1670"},"modified":"2025-08-12T14:07:03","modified_gmt":"2025-08-12T12:07:03","slug":"lincertitude-comme-principe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2025\/08\/12\/lincertitude-comme-principe\/","title":{"rendered":"L&rsquo;incertitude comme principe"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Si les th\u00e9oriciens du chaos sont&nbsp;<em>a priori<\/em>&nbsp;des gens comme vous et moi, la fiction se pla\u00eet \u00e0 les imaginer en proph\u00e8tes annon\u00e7ant l\u2019apocalypse. Qu\u2019il s\u2019agisse du Dr Frankenstein, du Dr Moreau ou du Dr Folamour, litt\u00e9rature et culture populaire ne sont pas tendres avec les savants. On les d\u00e9peint comme des g\u00e9nies \u00e0 moiti\u00e9 fous, voire des fous \u00e0 moiti\u00e9 g\u00e9niaux. Certains semblent avoir tranch\u00e9, \u00e0 l\u2019instar de D\u00fcrrenmatt, qui place ses&nbsp;<em>Physiciens<\/em>&nbsp;dans un asile d\u2019ali\u00e9n\u00e9s. Le dernier monologue de Pascal Nordmann,&nbsp;<em>Samuel Jones<\/em>, s\u2019inscrit dans ce sillon&nbsp;: le scientifique \u00e9ponyme, prim\u00e9 pour ses recherches en math\u00e9matiques des destructions involontaires, a pour domicile un asile psychiatrique. Chaque jour, son esprit se brouille un peu plus&nbsp;: est-ce le roi de Su\u00e8de qui est l\u00e0 pour lui remettre un prix, ou un simple grabataire en passe de perdre son dentier&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">De prime abord, l\u2019imaginaire convoqu\u00e9 par Nordmann peut sembler familier&nbsp;: encore un savant dont l\u2019exc\u00e8s de rationalit\u00e9 a men\u00e9 \u00e0 la folie. Mais l\u2019auteur parvient \u00e0 redonner de la fra\u00eecheur \u00e0 ce topos, en \u00e9vitant judicieusement les clich\u00e9s attendus dans ce genre de r\u00e9cit. Son texte choisit notamment de donner un acc\u00e8s direct \u00e0 la conscience d\u00e9rang\u00e9e de Jones. Bien que d\u00e9cousue, l\u2019histoire du math\u00e9maticien interpelle, car elle prend naissance dans une langue hypnotique&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00ab&nbsp;La faille \u00e9tait dans l\u2019\u0153il, la faille \u00e9tait dans l\u2019esprit. Que ce soient les math\u00e9matiques qui avaient mis la faille dans l\u2019\u0153il ou que ce soit l\u2019\u0153il qui avait mis la faille dans les math\u00e9matiques, la faille \u00e9tait l\u00e0, dans l\u2019\u0153il et dans l\u2019esprit qui regardait le monde, or, tous, nous regardons le monde.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">La d\u00e9couverte d\u2019une faille fondamentale dans les math\u00e9matiques. La r\u00e9ception du prix \u00e0 Stockholm. L\u2019accident dans la chambre d\u2019h\u00f4tel. Et ainsi de suite, l\u2019histoire se r\u00e9p\u00e8te, ou presque&nbsp;: La d\u00e9couverte de la faille dans la chambre d\u2019h\u00f4tel. L\u2019accident dans les math\u00e9matiques. La r\u00e9ception du prix \u00e0 l\u2019asile psychiatrique&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le ressac des \u00e9v\u00e8nements apporte \u00e0 chaque fois un doute suppl\u00e9mentaire et acc\u00e9l\u00e8re&nbsp;<em>crescendo<\/em>&nbsp;le rythme du r\u00e9cit.&nbsp;Comme un ruban de M\u00f6bius, le discours de Samuel Jones est d\u00e9routant&nbsp;; il semble n\u2019avoir ni commencement ni fin. La narration puise ainsi sa force dans la forme th\u00e9\u00e2trale, en nous immergeant dans les m\u00e9andres d\u2019un discours sans queue ni t\u00eate.&nbsp;Plus qu\u2019un cycle, le r\u00e9cit est en fait un entonnoir, o\u00f9 chaque r\u00e9it\u00e9ration de l\u2019histoire semble nous approcher un peu plus de la catastrophe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Si le math\u00e9maticien est aux premi\u00e8res loges pour s\u2019exprimer sur cette faille qui menace le monde, c\u2019est qu\u2019il se trouve en \u00eatre la premi\u00e8re victime\u2026 L\u2019\u00e9nonciation laisse \u00e9chapper quelques&nbsp;<em>nous<\/em>, puis un&nbsp;<em>vous&nbsp;<\/em>accusateur, qui l\u00e8ve peu \u00e0 peu le voile sur la particularit\u00e9 de l\u2019ali\u00e9n\u00e9&nbsp;: Jones a une double personnalit\u00e9. Quiconque a lu&nbsp;<em>L\u2019\u00e9trange cas du Dr Jekyll et Mr Hyde<\/em>&nbsp;(encore un Docteur&nbsp;!) sait que les deux entit\u00e9s deviennent forc\u00e9ment rivales. Unis dans un seul corps au l\u2019\u00e9poque o\u00f9 ils jouaient dans les clubs, les Jones se sont r\u00e9partis les r\u00f4les \u00e0 la d\u00e9couverte de la f\u00ealure&nbsp;: il y aura le Jones math\u00e9maticien, qui choisit de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la faille, et le Jones clarinettiste, qui ne r\u00eave que de Broadway. Le motif du double semble d\u2019ailleurs cher \u00e0 l\u2019auteur, qui propose dans&nbsp;<em>L\u2019Homme dans l\u2019homme<\/em>, paru \u00e9galement en 2024 aux \u00e9ditions Metropolis, un r\u00e9cit concentr\u00e9 autour de diff\u00e9rents \u00eatres cohabitant dans un m\u00eame corps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Un sujet particulier cristallise la m\u00e9sentente&nbsp;des Jones : Madame Jones. \u00ab&nbsp;<em>Un seul amant, deux \u00eatres.&nbsp;<\/em>\u00bb Comme dans un vaudeville, Jones d\u00e9couvre l\u2019amant de sa femme qui se cache dans un placard, le jour m\u00eame de sa remise de prix. Mais la farce tourne \u00e0 la trag\u00e9die lorsque Jones s\u2019empare de son arme \u00e0 feu et tire sur le pauvre homme. Jones a, en r\u00e9alit\u00e9, tir\u00e9 sur Jones. Ce que les psychiatres qualifient de \u00ab&nbsp;trouble dissociatif de l\u2019identit\u00e9&nbsp;\u00bb semble avoir fait de Samuel Jones un homme dangereux pour lui-m\u00eame et pour les autres&nbsp;: les prix re\u00e7us pour ses d\u00e9couvertes en math\u00e9matiques des destructions involontaires n\u2019y feront rien. Il est intern\u00e9, de force, dans un asile psychiatrique du sud de l\u2019Angleterre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">La faille peut c\u00e9der \u00e0 tout instant : (les) Jones doi(ven)t donc avertir l\u2019humanit\u00e9 du mal qui court. Mais ce n\u2019est ni les r\u00e9sidents, qui l\u2019\u00e9coutent chaque jour avec une attention in\u00e9gale, ni le directeur de l\u2019\u00e9tablissement qui seront dispos\u00e9s \u00e0 le(s) croire. Et pourtant, au fil du discours de Jones, le lectorat, lui, se met \u00e0 douter. La suite de Fibonacci est-elle rest\u00e9e intacte, ou manque-t-il effectivement une dizaine de chiffres \u00e0 cette fameuse s\u00e9rie&nbsp;? Un fou peut-il produire un discours aussi coh\u00e9rent&nbsp;? La f\u00ealure s\u2019est-elle d\u00e9j\u00e0 empar\u00e9e de nous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Pascal Nordmann, <em>Samuel Jones,\u00a0<\/em>monologue, Prilly, Presses inverses, 2024, 72 pages, 16 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si les th\u00e9oriciens du chaos sont&nbsp;a priori&nbsp;des gens comme vous et moi, la fiction se pla\u00eet \u00e0 les imaginer en proph\u00e8tes annon\u00e7ant l\u2019apocalypse. Qu\u2019il s\u2019agisse du Dr Frankenstein, du Dr Moreau ou du Dr Folamour, litt\u00e9rature et culture populaire ne sont pas tendres avec les savants. 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