{"id":1672,"date":"2025-07-14T09:05:00","date_gmt":"2025-07-14T07:05:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1672"},"modified":"2025-06-30T09:08:53","modified_gmt":"2025-06-30T07:08:53","slug":"le-frigo-vestige-froid-de-la-normalite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2025\/07\/14\/le-frigo-vestige-froid-de-la-normalite\/","title":{"rendered":"Le frigo, vestige froid de la normalit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong><em>Leur grandeur amput\u00e9e<\/em><\/strong><strong>&nbsp;raconte comment, dans un monde en ruine, au d\u00e9tour d\u2019impasses infinies et d\u2019immeubles qui&nbsp;s\u2019effondrent, o\u00f9 le banditisme se confond avec le gargouillement des ventres<\/strong><strong>, la survie r\u00e9side dans la banalit\u00e9.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le frigo, embl\u00e8me de la modernit\u00e9. Oubli\u00e9 sous l\u2019accumulation de magnets et dessins d\u2019enfants, sublim\u00e9 parfois par un distributeur de gla\u00e7ons, il s\u2019est fondu dans la banalit\u00e9. Marie-Jeanne Urech lui restitue sa place vitale, en lui conf\u00e9rant un r\u00f4le inattendu dans les d\u00e9combres du monde : celui d\u2019objet de survie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Une ville ind\u00e9finissable, noy\u00e9e dans une lumi\u00e8re n\u00e9onis\u00e9e. \u00ab&nbsp;<em>Le temps s\u2019\u00e9tait rel\u00e2ch\u00e9 comme un vieil \u00e9lastique qui b\u00e2ille.<\/em>&nbsp;\u00bb Comment donner corps \u00e0 un d\u00e9cor qui glisse entre les rep\u00e8res connus ? Par cette \u00e9criture apocalyptique \u00e0 la Boris Vian, d\u00e9sormais signature de l\u2019autrice lausannoise. Ici, la ville \u2013 ou plut\u00f4t la vie \u2013 ne se laisse qu\u2019entrevoir au travers d\u2019expressions d\u00e9tourn\u00e9es et de n\u00e9ologismes subtils. Dire la disparition du soleil, \u00ab&nbsp;<em>perdu dans une impasse<\/em>&nbsp;\u00bb. Faire entendre les immeubles qui s\u2019effondrent&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>incessablement<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; le mart\u00e8lement des marteaux-piqueurs qui les ach\u00e8vent&nbsp;; et dans cette musique destructrice, la pr\u00e9sence dissonante d\u2019une fanfare. Retracer une ville en perp\u00e9tuelle mutation, vol\u00e9e et viol\u00e9e sous la lumi\u00e8re artificielle des n\u00e9ons.&nbsp;En son c\u0153ur, l\u2019\u00ab&nbsp;<em>\u00e9toile polaire<\/em>&nbsp;\u00bb, unique rep\u00e8re fixe pour ces survivants&nbsp;: un crat\u00e8re cr\u00e9matoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Au milieu de cet univers absurde, une m\u00e8re et ses deux enfants errent, scrutant les avis mortuaires \u00e0 la recherche d\u2019un appartement d\u00e9sert\u00e9 par des d\u00e9funts encore ti\u00e8des. Le prochain sur la liste&nbsp;: Jean Tabard. \u00ab&nbsp;<em>On sera bien l\u00e0&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb. Une fois le lieu occup\u00e9, la m\u00e8re part \u00e0 la recherche d\u2019un frigo, car \u00ab&nbsp;<em>certaines choses demeurent, malgr\u00e9 le chaos et la d\u00e9liquescence&nbsp;<\/em>\u00bb. Dans ce monde qui br\u00fble, la qu\u00eate du frigo devient l\u2019ancrage de la famille, bient\u00f4t rejointe par le p\u00e8re. Un endroit o\u00f9 stocker un peu de vie. Dans un univers qui pourrit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">En un peu plus de cent pages, ce roman dystopique raconte l\u2019acquisition d\u2019un frigo. Certains regrettent sa lenteur. Cent pages, c\u2019est tra\u00eenant dans un monde o\u00f9 tout s\u2019effondre si rapidement. Cent pages, c\u2019est un chiffre excessif tout de m\u00eame pour un appareil \u00e9lectrom\u00e9nager. Mais la lenteur n\u2019est pas l\u2019ennui. Cette lenteur que nous propose Urech, et qui fait la force de ce roman, r\u00e9side dans l\u2019\u00e9merveillement que l\u2019autrice insuffle \u00e0 la banalit\u00e9. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de ce frigo vide, se trouve en effet tout ce que le roman ne dit pas. Il r\u00e9v\u00e8le la d\u00e9composition d\u2019un monde et de ses utopies de&nbsp;<em>progr\u00e8s<\/em>, l\u2019\u00e9puisement d\u2019une m\u00e8re hyperactive et&nbsp;<em>ventre<\/em>&nbsp;de la famille, un p\u00e8re qui dort \u2013 le<em>&nbsp;sommeil<\/em>, dit-on,&nbsp;<em>est r\u00e9parateur \u2013<\/em>,<em>&nbsp;<\/em>l\u2019effritement de leur couple, le silence des enfants, astucieux pour l\u2019a\u00een\u00e9, contempl\u00e9 pour le cadet. \u00c9ni\u00e8me r\u00e9cit d\u2019une famille dysfonctionnelle&nbsp;? Non. Dans cet univers absurde, le frigo ne repr\u00e9sente pas seulement ce qu\u2019il manque \u00e0 une cuisine, il est aussi un membre de la famille. Car l\u2019effondrement du d\u00e9cor illustre celui, plus intime, de la m\u00e8re. Le frigo devient un ventre maternel de remplacement. Le nouveau c\u0153ur du foyer. Celui qui ordonne l\u2019espace et transmet les valeurs \u00ab&nbsp;<em>du progr\u00e8s, de l\u2019hygi\u00e8ne, de la m\u00e9moire<\/em>.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;<em>Connais pas<\/em>&nbsp;\u00bb, r\u00e9pondent les enfants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Faisant alterner fragments descriptifs et dialogues, le livre lui-m\u00eame semble vouloir transmettre quelque chose. Derri\u00e8re la couverture, s\u2019en cache une seconde. Un dessin plus na\u00eff. Maisons tordues, immeubles qui s\u2019\u00e9croulent, deux silhouettes, assises sur le crat\u00e8re, regardent l\u2019autre rive, celle derri\u00e8re la quatri\u00e8me de couverture. Le texte se trouve entre deux rives. Au milieu du crat\u00e8re. Le lecteur n\u2019est alors plus seulement lecteur&nbsp;: il est au c\u0153ur de l\u2019effondrement. Spectateur&nbsp;? Non, h\u00e9ritier. Urech interroge en effet subtilement nos illusions contemporaines par une fiction qui se transforme en parabole. Confort, progr\u00e8s, stabilit\u00e9, routines. Un espoir trop s\u00fbr face aux crises qui se profilent. A l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un simple appareil \u00e9lectrom\u00e9nager se tient alors&nbsp;l\u2019h\u00e9ritage d\u2019une civilisation enti\u00e8re, ultime preuve qu\u2019un jour, on avait cru possible de tout conserver au frais. M\u00eame l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Apr\u00e8s&nbsp;<em>Terre tremblante<\/em>&nbsp;(2019) et&nbsp;<em>K comme Almanach<\/em>&nbsp;(2022),&nbsp;<em>Leur grandeur amput\u00e9e<\/em>&nbsp;cl\u00f4t une trilogie de livres distincts,unis pourtant par une m\u00eame interrogation&nbsp;: comment habiter l\u2019effondrement \u00e9cologique, social et familial. Marie-Jeanne Urech signe un roman de l\u2019apr\u00e8s, sans grands discours ou plan de sauvetage. S\u2019y trouve seulement une famille bancale dans un monde qui continue \u00e0 survivre, entre deux effondrements. Et puis, surtout, il y a ce frigo vide. Debout. Au beau milieu d\u2019un appartement. Pas pour d\u00e9corer. Pas pour faire du froid. Juste pour dire&nbsp;:&nbsp;<em>on a v\u00e9cu<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Marie-Jeanne Urech,\u00a0<em>Leur grandeur amput\u00e9e<\/em>. Postface de Pierre Yves Lador, Editions H\u00e9lice H\u00e9las, 120\u00a0pages, 20 CHF. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Leur grandeur amput\u00e9e&nbsp;raconte comment, dans un monde en ruine, au d\u00e9tour d\u2019impasses infinies et d\u2019immeubles qui&nbsp;s\u2019effondrent, o\u00f9 le banditisme se confond avec le gargouillement des ventres, la survie r\u00e9side dans la banalit\u00e9.&nbsp; Le frigo, embl\u00e8me de la modernit\u00e9. 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