{"id":1678,"date":"2025-07-28T09:15:00","date_gmt":"2025-07-28T07:15:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1678"},"modified":"2025-06-30T09:18:22","modified_gmt":"2025-06-30T07:18:22","slug":"ne-pas-attendre-que-lorage-passe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2025\/07\/28\/ne-pas-attendre-que-lorage-passe\/","title":{"rendered":"Ne pas attendre que l&rsquo;orage passe"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>Voyant le titre du roman, de potentiels lecteurs seront peut-\u00eatre s\u00e9duits par l\u2019id\u00e9e de lire un r\u00e9cit au sujet d\u2019une vie&nbsp;<em>juste<\/em>&nbsp;: une vie, que l\u2019on suppose, par son appellation, bien construite, paisible et pleine de sens. Une vie juste serait ainsi une vie qui fait na\u00eetre en nous une pointe d\u2019envie, tant elle para\u00eet \u00e9quilibr\u00e9e. Eh bien d\u00e9trompez-vous, le projet de Laure Federiconi ne r\u00e9side pas l\u00e0, bien au contraire. Tant mieux.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Ce roman, c\u2019est celui d\u2019une jeune femme, la narratrice, qui vit aux antipodes de la vie&nbsp;<em>juste<\/em>. Libraire au rayon d\u00e9veloppement personnel de son enseigne, elle est incapable de conseiller sa client\u00e8le, puisqu\u2019elle-m\u00eame ne va pas bien. Le comble, n\u2019est-ce pas&nbsp;? Mais \u00eatre mauvaise dans son travail signifie-t-il pour autant mener une vie&nbsp;<em>non-juste<\/em>&nbsp;? Le hic, c\u2019est que \u00e7a ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0. Elle conseille mal&nbsp;; lit mal&nbsp;; fait in\u00e9vitablement mourir ses plantes&nbsp;; n\u2019aime pas \u00e9perdument&nbsp;; ne d\u00e9sire pas tout \u00e0 fait&nbsp;; dissocie souvent. \u00c0 y regarder de plus pr\u00e8s, l\u2019autrice lausannoise nous donne \u00e0 lire une vie, un quotidien qui n\u2019est pas tout \u00e0 fait v\u00e9cu, mais davantage observ\u00e9, qui n\u2019est pas tout \u00e0 fait path\u00e9tique mais loin du grandiose. La couverture du roman, sombre par ses couleurs et ses fleurs d\u00e9fraichies, se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 posteriori un indice subtil de la lecture que l\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 faire. Voil\u00e0 qui est d\u00e9routant. Qu\u2019attend cette jeune libraire pour saisir le taureau par les cornes&nbsp;? Si une envie presque irr\u00e9pressible de secouer la narratrice nous prend, on finit vite d\u00e9sarm\u00e9, au fil des pages&nbsp;: l\u2019irritation c\u00e8de \u00e0 la compassion, au d\u00e9tachement, \u00e0 la compr\u00e9hension. Bon. Quel rapport avec la vie&nbsp;<em>juste<\/em>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Au milieu de ce cafouillis dans lequel baigne la narratrice, une seule chose demeure stable, comme une sorte de mantra&nbsp;:&nbsp;<em>Il y a six ans pourtant, j\u2019allais bien<\/em>. La machine s\u2019enclenche, et le roman avec elle&nbsp;: il faut aller mieux. C\u2019est une \u00e9vidence. Mais comment ? Et qu\u2019est-ce que c\u2019est, \u00ab&nbsp;<em>aller mieux<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;? La narratrice entre, malgr\u00e9 elle, dans le monde&nbsp;pervers&nbsp;du bien-\u00eatre et du d\u00e9veloppement de soi. La jeune femme, si peu \u00e9nergique au d\u00e9but du roman et berc\u00e9e dans les r\u00e9miniscences de son pass\u00e9, se trouve investie d\u2019une volont\u00e9 in\u00e9branlable (enfin, presque, elle revient de loin quand m\u00eame). Elle multiplie les tentatives&nbsp;: tisanes apaisantes, visualisation, m\u00e9ditation, achat compulsif de pommes de terre, sortie de sa zone de confort, s\u00e9ances r\u00e9guli\u00e8res chez le psy, yoga, applications de rencontres, lecture. Elle teste tout, sans exception. Des r\u00e9sultats&nbsp;? \u00c7a d\u00e9pend du point de vue&nbsp;:&nbsp;<em>Je ne vais pas mieux. N\u00e9anmoins, ma digestion s\u2019am\u00e9liore et j\u2019urine pour quatre<\/em>. Doucement, la critique de l\u2019autrice se profile, et se devine derri\u00e8re l\u2019ironie. On sourit, on s\u2019amuse des petites anecdotes gliss\u00e9es \u00e0 droite, \u00e0 gauche, sans pressentir la claque. La narratrice, elle, pers\u00e9v\u00e8re, persuad\u00e9e qu\u2019avant, elle allait bien. Elle entra\u00eene le lecteur dans son pass\u00e9, dans une course aux souvenirs intimes de cette femme l\u00e9thargique et&nbsp;\u00e9nigmatique. L\u2019\u00e9criture en devient alambiqu\u00e9e et prend des airs d\u2019un flux de pens\u00e9e constant, anarchique. Le fond du roman \u00e9pouse dans les moindres contours la forme de la prose&nbsp;: les mots, les phrases se succ\u00e8dent comme les pens\u00e9es vagabondantes de la narratrice. Nous ne sommes plus des spectateurs externes, mais des spectateurs flottant au milieu de l\u2019oc\u00e9an de pens\u00e9es&nbsp;: elles nous traversent, nous rappellent par moments notre v\u00e9cu. L\u2019autrice trace les contours de sujets tels que les croyances religieuses, la sexualit\u00e9, la crainte de la mort, les relations. Cette m\u00e9moire d\u2019\u00e9v\u00e8nements pass\u00e9s permet \u00e0 la jeune femme de se reconstruire, et de se recentrer sur elle. Si l\u2019image qu\u2019on avait pu se faire de notre narratrice \u00e9tait d\u2019abord celle d\u2019une jeune femme d\u00e9cal\u00e9e et path\u00e9tique, d\u00e9sormais elle nous para\u00eet incorrigiblement dr\u00f4le et \u00e9mouvante. On s\u2019attache \u00e0 elle par son authenticit\u00e9&nbsp;: elle dit tout, ne cache rien et nous lance au visage la r\u00e9alit\u00e9 de la vie, la vraie de vraie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et puis, comme une r\u00e9v\u00e9lation soudaine, apr\u00e8s tant de p\u00e9r\u00e9grinations hilarantes, notre ancienne libraire sent poindre un sentiment de vie&nbsp;<em>juste<\/em>. Finie la soumission aux injonctions absurdes que notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle aime rab\u00e2cher, finie l\u2019optimisation constante du temps et des relations, fini l\u2019attachement excessif \u00e0 la figure du psy, finis les podcasts aux voix glauques et monotones cens\u00e9s conduire sur le chemin de la paix int\u00e9rieure. Tel son yucca, la narratrice fleurit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>\u00c9trangement, le yucca a une nouvelle pouss\u00e9e haute, svelte, vert acide. Personne ne pariait l\u00e0-dessus. Il devient superbe, gras et expansif. C\u2019est un miracle<\/em>.&nbsp;\u00bb Un miracle, ce n\u2019est pas peu dire. Mais qu\u2019advient-il de nous&nbsp;? Nous, lecteurs assur\u00e9s de notre propre bonheur et, qui, par les multiples occasions de remises en question piquantes offertes par ce roman, en venons \u00e0 croire que, peut-\u00eatre, nous aussi on ne conna\u00eet pas vraiment le bonheur&nbsp;? Pas d\u2019inqui\u00e9tude&nbsp;! Laure Federiconi nous accompagne et, au moyen un phras\u00e9 aussi minimaliste qu\u2019\u00e9vocateur, nous guide. Elle se mue en&nbsp;<em>la voce del mare<\/em>&nbsp;de notre lecture&nbsp;: discr\u00e8te, in\u00e9vitable, sage. Elle nous conduit vers la r\u00e9ponse. Plut\u00f4t une r\u00e9ponse, la n\u00f4tre, peut-\u00eatre la sienne, celle de la narratrice, qui sait. Elle nous guide, mais rien ne nous est servi sur un plateau d\u2019argent : cette r\u00e9ponse se m\u00e9rite, exige une prise de distance avec nos certitudes, du courage.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans un monde o\u00f9 seule la vie parfaite, sans ratures, sans kilos en trop, sans nostalgie, sans larmes, sans amertume est l\u00e9gitime d\u2019\u00eatre v\u00e9cue \u2013 et montr\u00e9e, il faut rappeler o\u00f9 se situe l\u2019essentiel. Laure Federiconi le fait, heureusement. Avec un humour assum\u00e9 et ac\u00e9r\u00e9, elle critique les absurdit\u00e9s de notre soci\u00e9t\u00e9 et \u00e9touffe aimablement les injonctions au bonheur parfait. \u00ab&nbsp;<em>Tout le monde se met \u00e0 l\u2019escalade, au CrossFit, \u00e0 la course \u00e0 pied. Tout le monde cultive son levain, son enfant int\u00e9rieur, tout le monde se met aux livres audio pour optimiser son temps de travail et de culture, pour pouvoir pratiquer un sport en \u00e9coutant des analyses linguistiques.&nbsp;<\/em>\u00bb<em>&nbsp;<\/em>Sa sinc\u00e9rit\u00e9, d\u00e9sarmante mais salvatrice, ouvre la porte \u00e0 une r\u00e9flexion bouleversante sur la vie, le bonheur et les complexit\u00e9s qui s\u2019y attachent, faisant du roman un lieu de rencontre pour tous les amoureux de l\u2019existence ou ceux qui souhaiteraient le (re)devenir. Laure Federiconi r\u00e9ussit parfaitement son pari&nbsp;: nous faire rire, nous \u00e9mouvoir, nous faire cogiter, le tout en une centaine de pages seulement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>La vie juste<\/em>&nbsp;est une ode au bonheur, quel qu\u2019il soit. Un encouragement \u00e0 presser le bouton stop et prendre le temps de penser, sentir, aimer, pleurer, mais surtout accepter. L\u2019autrice nous invite \u00e0 surfer sur la vague de la vie, \u00e0 l\u00e2cher prise. Car, comme elle l\u2019\u00e9crit elle-m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Sai add\u00f9 nasci e n\u00f9 ssai add\u00f9 mueri. Tu sais o\u00f9 tu nais, mais non o\u00f9 tu meurs<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Laure Federiconi,\u00a0<em>La vie juste<\/em>. Editions La Veilleuse, 144 pages, 24 CHF. <\/p>\n\n\n\n<p>Cr\u00e9dits de l&rsquo;image : https:\/\/fr.pinterest.com\/pin\/1019080221953940287\/\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voyant le titre du roman, de potentiels lecteurs seront peut-\u00eatre s\u00e9duits par l\u2019id\u00e9e de lire un r\u00e9cit au sujet d\u2019une vie&nbsp;juste&nbsp;: une vie, que l\u2019on suppose, par son appellation, bien construite, paisible et pleine de sens. Une vie juste serait ainsi une vie qui fait na\u00eetre en nous une pointe d\u2019envie, tant elle para\u00eet \u00e9quilibr\u00e9e. 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