{"id":1701,"date":"2025-09-19T12:45:47","date_gmt":"2025-09-19T10:45:47","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1701"},"modified":"2025-09-19T12:45:47","modified_gmt":"2025-09-19T10:45:47","slug":"ce-qui-echappe-au-cadre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2025\/09\/19\/ce-qui-echappe-au-cadre\/","title":{"rendered":"Ce qui \u00e9chappe au cadre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans&nbsp;<em>L\u2019enfant hors champ<\/em>, premier roman de l\u2019autrice suisse Sarah Elena M\u00fcller, paru en fran\u00e7ais chez Zo\u00e9 en mars 2025, une voix singuli\u00e8re se d\u00e9ploie pour explorer les zones grises de l\u2019enfance, entre perception trouble, solitude affective et imaginaire d\u00e9bordant. Le texte, brillamment traduit par Rapha\u00eblle Lacord, adopte une forme \u00e0 l\u2019image du monde int\u00e9rieur se d\u00e9veloppant chez&nbsp;<em>l\u2019enfant<\/em>, le personnage principal, qui n\u2019a pas encore trouv\u00e9 les mots pour dire ce qu\u2019elle vit (et ce qu\u2019elle tait). Le r\u00e9cit se teinte alors de fragments de vie et d\u2019une sensorialit\u00e9 presque na\u00efve&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Dans la p\u00e9nombre de sa chambre, l\u2019enfant inspecte ses jambes \u00e0 la recherche de piq\u00fbres de moustiques. Toutes doivent \u00eatre gratt\u00e9es. Il faut tamponner chaque plaie, encore et encore. A chaque fois une nouvelle tache de sang appara\u00eet sur le mouchoir, pli\u00e9 et retourn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit constell\u00e9 de points rouges.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le roman suit cette figure singuli\u00e8re, cette protagoniste sans nom, \u00e0 travers cinq grandes \u00e9tapes. De l\u2019enfance \u00e0 la fin de l\u2019adolescence, la vie de cette (petite) fille est parsem\u00e9e d\u2019anecdotes, de moments d\u00e9routants, durs ou opaques, et de rencontres illusoires. Chaque fragment commence par un mot en majuscule comme\u00a0\u00ab myopie\u00a0\u00bb ou\u00a0\u00ab scolarisation\u00a0\u00bb,\u00a0relatant le jour o\u00f9 l\u2019enfant a besoin de lunettes ou son premier jour d\u2019\u00e9cole. Ces mots sont comme un point d\u2019ancrage incertain, flottant. On entre dans ces pages comme on entrerait dans une m\u00e9moire d\u2019enfant\u00a0; confuse, travers\u00e9e d\u2019\u00e9clats d\u2019images et de sensations.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">L\u2019environnement dans lequel \u00e9volue l\u2019enfant para\u00eet indiff\u00e9rent, presque hostile : les adultes semblent absents, d\u00e9connect\u00e9s des besoins de leur enfant. Absorb\u00e9s par leurs mondes respectifs, ils ne savent pas entendre, remarquer la d\u00e9tresse dans laquelle leur fille se trouve. \u00c0 cinq ans,\u00a0<em>l\u2019enfant\u00a0<\/em>montre des signes d\u2019un malaise profond que personne ne semble percevoir. D\u00e8s les premi\u00e8res pages du roman, le manque de pr\u00e9sence \u00e9motionnelle des parents se ressent, et c\u2019est surtout la solitude de l\u2019enfant qui nous frappe\u00a0:\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>L\u2019enfant voudrait elle aussi demander un renseignement au p\u00e8re. Au sujet de l\u2019ange qu\u2019elle a vu tout \u00e0 l\u2019heure chez les voisins. [\u2026] Elle aimerait que le p\u00e8re l\u2019accompagne chez les voisins et qu\u2019il donne un nom \u00e0 l\u2019ange, qu\u2019il explique \u00e0 l\u2019enfant d\u2019o\u00f9 il vient, cet ange, et de quoi il a besoin pour vivre. Pas tous ces mots au t\u00e9l\u00e9phone avec son client, ni ce pied qui n\u2019arr\u00eate pas de se balancer.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">La distance que r\u00e9v\u00e8le l\u2019absence des pr\u00e9noms de cette famille souligne l\u2019isolement de l\u2019enfant, et renforce l&rsquo;id\u00e9e d\u2019\u00e9loignement affectif et narratif.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">A la maison, pas d\u2019\u00e9crans, mais chez Egon, le voisin, l\u2019enfant d\u00e9couvre l\u2019univers de l\u2019image, du regard, du film. Le couple \u00e9trange que forment Gis\u00e8le et Egon n\u2019a pas l\u2019air de d\u00e9stabiliser&nbsp;<em>l\u2019enfant<\/em>. Il semble au contraire alimenter le flou affectif qui entoure leur petite voisine&nbsp;: manque de rep\u00e8res \u00e9motionnels, pr\u00e9sences physiques mais vides de sens et de chaleur. Gis\u00e8le voyage souvent, Egon est obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019alcool et son \u00ab&nbsp;grand \u0153uvre&nbsp;\u00bb. L\u2019enfant se rend chez eux r\u00e9guli\u00e8rement, si bien qu\u2019elle d\u00e9veloppe une fascination pour ce monde imag\u00e9 qu\u2019on lui interdit \u00e0 la maison. Elle se retrouvera m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du champ. Mais peu \u00e0 peu, le texte fait sentir une g\u00eane, un malaise, sans le nommer frontalement, faisant sentir qu\u2019une violence a lieu. Pas de mise en sc\u00e8ne dramatique, pas de d\u00e9nonciation, tout passe par le flou, la distance, ou peut-\u00eatre le d\u00e9ni. Les images vid\u00e9o, symbole de l\u2019interdit pour les parents de l\u2019enfant, deviennent les r\u00e9ceptacles d\u2019\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, dont nul ne s\u2019est dout\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Gis\u00e8le non plus n\u2019a pas fait confiance \u00e0 son intuition. Qui lui disait que l\u2019app\u00e9tit d\u2019Egon pour les corps et les images ne connaissait pas de limite d\u2019\u00e2ge.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">On pourrait reprocher \u00e0 ce roman de cr\u00e9er une confusion latente, un trouble incessant. D\u2019autant plus que le r\u00e9cit n\u2019est pas facile \u00e0 d\u00e9chiffrer, le contexte spatio-temporel n\u2019\u00e9tant pas pr\u00e9cis\u00e9. Mais c\u2019est litt\u00e9ralement ce qui rend le roman puissant&nbsp;; cet entre-deux, cette zone o\u00f9 les mots manquent, o\u00f9 la conscience enfantine se perd sans cesse. La lecture peut \u00eatre inconfortable&nbsp;; elle l\u2019est d\u2019ailleurs par moments. Suivre un personnage qui tente de survivre par la dissociation, l\u2019acceptation du \u00ab&nbsp;sentiment manquant&nbsp;\u00bb, et la vision d\u2019anges est d\u00e9concertant, et am\u00e8ne un lot cons\u00e9quent de questions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>L\u2019enfant hors champ&nbsp;<\/em>est un roman exigeant, d\u00e9rangeant parfois, mais inexplicablement coh\u00e9rent. Il ne cherche pas \u00e0 plaire, ni \u00e0 guider le lecteur. Il impose un rythme saccad\u00e9, une voix qui \u00e9volue avec l\u2019\u00e2ge de l\u2019enfant, des silences qui sous-entendent des pens\u00e9es assourdissantes. En refermant le livre, vous aurez des doutes, vous y penserez s\u00fbrement longtemps, car l\u2019\u0153uvre interroge subtilement les mondes de l\u2019\u00e9ducation, de la solitude, de l\u2019indicible et des fronti\u00e8res inexistantes de l\u2019imagination.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Sarah Elena\u00a0M\u00fcller,\u00a0<em>L\u2019enfant hors champ,\u00a0<\/em>roman traduit de l&rsquo;allemand par Rapha\u00eblle Lacord, \u00c9ditions Zo\u00e9, 2025, 205 pages, 28 CHF. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans&nbsp;L\u2019enfant hors champ, premier roman de l\u2019autrice suisse Sarah Elena M\u00fcller, paru en fran\u00e7ais chez Zo\u00e9 en mars 2025, une voix singuli\u00e8re se d\u00e9ploie pour explorer les zones grises de l\u2019enfance, entre perception trouble, solitude affective et imaginaire d\u00e9bordant. 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