{"id":1759,"date":"2026-04-28T14:15:20","date_gmt":"2026-04-28T12:15:20","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1759"},"modified":"2026-04-28T14:16:37","modified_gmt":"2026-04-28T12:16:37","slug":"doit-on-ecrire-colon-au-feminin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2026\/04\/28\/doit-on-ecrire-colon-au-feminin\/","title":{"rendered":"Doit-on \u00e9crire colon au f\u00e9minin ?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">2026, r\u00e9gion de Fribourg, Suisse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Dans une petite chambre en bois, une jeune femme que nous ne connaissons pas encore s\u2019installe dans son fauteuil pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, sous une lumi\u00e8re tamis\u00e9e. Une l\u00e9g\u00e8re brise, apportant les effluves des champs, la pousse \u00e0 attraper une couverture. C\u2019est au son des cloches des vaches qui rentrent \u00e0 l\u2019\u00e9table qu\u2019elle ouvre un roman. C\u2019est un roman sur l\u2019Alg\u00e9rie, la Suisse, la femme et la colonisation.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">On rencontre Madame, aristocrate genevoise, femme d\u2019un \u00e9minent banquier de la&nbsp;<em>Compagnie genevoise des colonies suisses de S\u00e9tif<\/em>. Puis Safia, jeune Alg\u00e9rienne qui voit sa tribu chass\u00e9e de ses terres par les&nbsp;<em>roumis<\/em>. Enfin, c\u2019est au tour d\u2019Anne-Laure d\u2019entrer en sc\u00e8ne, paysanne vaudoise qui, avec sa famille, convaincue par un certain \u00ab&nbsp;Henri Dunant&nbsp;\u00bb, part pour S\u00e9tif afin de devenir colon et de cultiver de nouvelles terres. Lolv\u00e9 Tillmanns nous plonge dans trois destins de femmes, originaires de classes sociales, de cultures et de pays que tout semble opposer. Elles n\u2019ont, \u00e0 premi\u00e8re vue, aucune chance de se rencontrer. Et pourtant, elles vont tisser des liens profonds et humains tout au long de l\u2019histoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Plong\u00e9 au c\u0153ur de leur quotidien, de leur intimit\u00e9, de leurs secrets, le lecteur est happ\u00e9 par la tentation d\u2019une vie meilleure. Il se retrouve confront\u00e9 \u00e0 la mort, \u00e0 la pauvret\u00e9, \u00e0 l\u2019espoir et \u00e0 la d\u00e9sillusion&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le cimeti\u00e8re non plus, je ne le verrai plus jamais. Sophie avait promis de ne pas oublier Emile, Jean et sa petite s\u0153ur qui n\u2019avait pas eu de nom, l\u00e0-bas en Suisse. Qui va se souvenir d\u2019elle, l\u00e0-bas en Alg\u00e9rie&nbsp;? Moi. Je me souviendrai de tous les morts \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est par la vivacit\u00e9 de ses dialogues, la profondeur de ses personnages et la justesse de ses mots, poignants, percutants et sans d\u00e9tour, que Lolv\u00e9 Tillmanns s\u2019efforce de sensibiliser ses lecteurs \u00e0 un sujet m\u00e9connu&nbsp;: la participation de la Suisse \u00e0 la colonisation. Mais c\u2019est un pan dont l\u2019Histoire ne se soucie point, qui se trouve ici questionn\u00e9&nbsp;: quelle est la place des femmes dans ces rouages imp\u00e9rialistes&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Les femmes. Le r\u00f4le des femmes est fondamental dans le livre. Dans l\u2019ombre, elles influencent subtilement les d\u00e9cisions importantes que les hommes croient contr\u00f4ler. Elles gardent le contr\u00f4le de leur maison, remettent sur le droit chemin leur mari alcoolique, enterrent leurs enfants d\u00e9c\u00e9d\u00e9s\u2026 Elles doivent choisir&nbsp;: abandonner leur enfant \u00e0 une vie meilleure, mais sans elles, ou les garder au risque de les voir mourir&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Proverbe Kabyle&nbsp;: \u00ab&nbsp;La situation de la femme, un chien n\u2019en voudrait pas&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans l\u2019ombre, elles agissent, elles subissent : \u00ab \u2013 Tu travailles au cabaret&nbsp;? \u2013 Faut bien manger. Tu devrais essayer, y a une musulmane aussi, mais c\u2019est une vieille, toi, \u00e7a marcherait mieux. Les types, ils aiment les filles jeunes, m\u00eame que celle qu\u2019a le plus de succ\u00e8s, c\u2019est Suzanne qu\u2019a juste douze ans. \u2013 Je veux pas\u2026 je veux pas aller avec les hommes. \u2013 Ben l\u00e0 au moins, ils te paient, c\u2019est pas comme avec ce salaud de pasteur&nbsp;\u00bb. C\u2019est dans la violence et l\u2019injustice qu\u2019elles tentent de survivre dans ce monde domin\u00e9 par les hommes. Pourtant, derri\u00e8re cette apparente vuln\u00e9rabilit\u00e9, leur r\u00f4le est crucial. Cette histoire leur est d\u00e9di\u00e9e. Car leur pr\u00e9sence, discr\u00e8te et d\u00e9terminante structure le r\u00e9cit et lui donne sa force.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Historienne de formation, c\u2019est par le biais de la fiction que l\u2019auteure vaudoise nous entra\u00eene dans son univers. Le lecteur oscille entre mat\u00e9riau documentaire et fictionnel, il s\u2019insinue dans la conscience des personnages, il partage avec eux un espace privil\u00e9gi\u00e9. La force de la fiction r\u00e9side dans sa potentialit\u00e9 \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler toute la complexit\u00e9 du fait colonial. Il ne s\u2019agit pas seulement de le condamner, mais d\u2019illustrer la souffrance et la brutalit\u00e9 de la perte pour les Alg\u00e9riens, de l\u00e9gitimer un tourment plus g\u00e9n\u00e9ral, celui des paysans et des paysannes suisses, venus d\u00e9bordants d\u2019espoirs et de r\u00eaves pour construire une nouvelle vie en Alg\u00e9rie, puis repartant seuls, meurtris, la mort comme seul compagnon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans la chambre o\u00f9 tout a commenc\u00e9, le roman se referme comme il s\u2019\u00e9tait ouvert : entre les mains d\u2019une lectrice qui, d\u00e9sormais, ne peut plus ignorer ce que l\u2019Histoire a longtemps laiss\u00e9 dans l\u2019ombre.\u00a0<em>Colon ne s\u2019\u00e9crit-il pas au f\u00e9minin\u00a0?<\/em>\u00a0Au fil des pages, Lolv\u00e9 Tillmanns bouleverse les certitudes.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>\u00a0Lolv\u00e9 Tillmanns,\u00a0<em>Colon ne s\u2019\u00e9crit pas au f\u00e9minin<\/em>, \u00e9ditions Cousu Mouche, 2026, 363 pages, 20 CHF.<\/p>\n\n\n\n<p>Vue de la r\u00e9gion de S\u00e9tif depuis A\u00efn-Arnat, principal village construit par la&nbsp;<em>Compagnie genevoise<\/em>, parue dans \u00ab L\u2019illustration, journal universel \u00bb, en octobre 1854.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a9 De Agostini Picture Library &#8211; Getty Images<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>2026, r\u00e9gion de Fribourg, Suisse.&nbsp; Dans une petite chambre en bois, une jeune femme que nous ne connaissons pas encore s\u2019installe dans son fauteuil pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, sous une lumi\u00e8re tamis\u00e9e. 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