{"id":1770,"date":"2026-06-01T09:57:05","date_gmt":"2026-06-01T07:57:05","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1770"},"modified":"2026-06-01T14:51:15","modified_gmt":"2026-06-01T12:51:15","slug":"minuit-dans-le-foret","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2026\/06\/01\/minuit-dans-le-foret\/","title":{"rendered":"Minuit dans la for\u00eat"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Demain. C\u2019est demain qu\u2019\u00c9lie, le personnage du premier roman de Jonas Sollberger, commence une toute nouvelle phase de sa vie&nbsp;: le recrutement militaire. Alors il faut se pr\u00e9parer, se conditionner pour cette exp\u00e9rience marquante dans la vie d\u2019un jeune homme. Mais cette id\u00e9e l\u2019ennuie. Le gar\u00e7on devra laisser Mo\u00efse, son oiseau de compagnie. Cela dit, Mo\u00efse ne restera pas seul : \u00c9lie vit avec son papa qui attend impatiemment qu\u2019il devienne un homme (un vrai&nbsp;!), sa maman qui lui pr\u00e9pare des biscuits au citron et sa grande s\u0153ur qui \u00e9tudie la litt\u00e9rature allemande.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Puis, le drame&nbsp;: lors d\u2019une promenade, Mo\u00efse s\u2019envole. \u00c9lie l\u2019appelle, le supplie de revenir. Il voudrait s\u2019envoler avec lui, mais sa condition humaine l\u2019en emp\u00eache. Il tente de le rattraper, mais la nuit tombe et sa famille s\u2019inqui\u00e8te. Alors que les autres personnages s\u2019expriment dans une langue plut\u00f4t conventionnelle, Sollberger r\u00e9serve \u00e0 \u00c9lie une parole sans ponctuation. Personnage \u00e0 part, il emporte le lecteur dans sa recherche, son errance et son attente.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>je ne peux pas voler regarde je suis l\u00e0 en bas o\u00f9 est ce que tu veux m\u2019emmener reviens Mo\u00efse et comme Mo\u00efse d\u00e9ploie ses ailes et se laisse porter par l\u2019air chaud m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 l\u2019air frais et humide de la for\u00eat avec l\u2019odeur de sapin et de feuilles mortes viens et les arbres viens \u00c9lie suis-moi les arbres comme ils sont l\u00e0 si droits avec leur hauteur mais regarde mes mains mes bras Mo\u00efse regarde mes jambes je ne peux pas voler comme toi Mo\u00efse tu es o\u00f9 reviens comment je pourrais continuer sans toi&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans ce tourbillon de pens\u00e9es qui semblent celles d\u2019un enfant na\u00eff, ce flot de paroles, de souvenirs, de voix, on se perd. Dans cette envol\u00e9e de \u00ab&nbsp;et&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;car&nbsp;\u00bb et autres conjonctions de coordination, le temps s\u2019allonge. L\u2019exp\u00e9rience de lecture r\u00e9sonne avec celle d\u2019\u00c9lie entre les grands arbres de la for\u00eat \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit. Pas de chapitres, pas de paragraphes, pas de ponctuation, pas m\u00eame de phrases. On est prisonnier du texte&nbsp;dans lequel on s\u2019enfonce au fil des pages : comment poser le livre, comment s\u2019arr\u00eater lorsque tous les rep\u00e8res sont brouill\u00e9s&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Alors, comme \u00c9lie dans la for\u00eat, il faut continuer. Continuer \u00e0 lire, \u00e0 explorer le monde vibrant de Sollberger, un monde en apparence ordinaire dans lequel \u00e9volue le personnage \u00e9nigmatique, presque merveilleux d\u2019\u00c9lie. Exp\u00e9rimenter cette langue sans ponctuation qui ne nous laisse pas le temps de reprendre notre souffle et qui contamine jusqu\u2019\u00e0 notre propre pens\u00e9e. Mais ce parti-pris stylistique n\u2019est pas gratuit. La trace continue laiss\u00e9e par la parole semble \u00e9tirer le temps et sans cesse repousser ce \u00ab&nbsp;demain&nbsp;\u00bb qui n\u2019arrive jamais. \u00c0 mesure que la phrase se prolonge et que la recherche pi\u00e9tine, une autre qu\u00eate avance, plus intime. Celle d\u2019un souvenir d\u2019enfance enfoui, presque secret, dont les contours se pr\u00e9cisent peu \u00e0 peu dans l\u2019ombre de la for\u00eat.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Viens&nbsp;\u00c9lie<\/em>&nbsp;se referme, il faut alors quitter ce temps suspendu pour retrouver la course effr\u00e9n\u00e9e de la vie, sortir de la for\u00eat pour revenir dans la ville, laisser cette douce m\u00e9lancolie dans les pages de ce nouveau roman paru chez Minuit. Ce qui subsiste pourtant&nbsp;: pendant un instant, le temps s\u2019est arr\u00eat\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>je suis bient\u00f4t aupr\u00e8s de toi je sens que tu es tout proche c\u2019est comme si je pouvais d\u00e9j\u00e0 te voir et alors comment il pourrait encore faire sombre si on est enfin ensemble<\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Jonas Sollberger,&nbsp;<em>Viens \u00c9lie<\/em>, Paris, \u00c9ditions de Minuit, 136 pages, 26,90 CHF. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Demain. C\u2019est demain qu\u2019\u00c9lie, le personnage du premier roman de Jonas Sollberger, commence une toute nouvelle phase de sa vie&nbsp;: le recrutement militaire. Alors il faut se pr\u00e9parer, se conditionner pour cette exp\u00e9rience marquante dans la vie d\u2019un jeune homme. Mais cette id\u00e9e l\u2019ennuie. Le gar\u00e7on devra laisser Mo\u00efse, son oiseau de compagnie. 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