{"id":1783,"date":"2026-06-22T16:31:22","date_gmt":"2026-06-22T14:31:22","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=1783"},"modified":"2026-06-22T16:32:09","modified_gmt":"2026-06-22T14:32:09","slug":"autopsie-dune-chute-annoncee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2026\/06\/22\/autopsie-dune-chute-annoncee\/","title":{"rendered":"Autopsie d&rsquo;une chute annonc\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">La m\u00e9canique des ailes,&nbsp;<em>paru en ao\u00fbt 2025, retrace le destin d\u2019un entomologiste de g\u00e9nie, de sa jeunesse en Russie tsariste \u00e0 ses recherches sur les mutations des drosophiles \u00e0 New York. Narr\u00e9 depuis un asile en Bavi\u00e8re, le r\u00e9cit explore le basculement de ce savant dont le regard scientifique se m\u00e9tamorphose progressivement en une vision artistique hallucinante.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">D\u00e8s les premi\u00e8res pages, Chlo\u00e9 Falcy nous installe l\u00e0 o\u00f9 tout s\u2019arr\u00eate. Fin du parcours. Le lecteur sait o\u00f9 le narrateur a \u00e9chou\u00e9 et tout l\u2019enjeu de ce roman est de comprendre par quelles mues successives cet homme est pass\u00e9 pour finir ainsi enferm\u00e9. Ce texte qui d\u00e9bute par la fin pousse le lecteur \u00e0 continuer sa lecture non pas pour d\u00e9couvrir ce qu\u2019il se passe, mais pour comprendre comment cela arrive. Cette construction narrative, o\u00f9 la fin est connue d\u2019embl\u00e9e, transforme donc la lecture en une enqu\u00eate psychique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le narrateur est intern\u00e9 dans un asile psychiatrique en Allemagne. Le cadre est install\u00e9 sans d\u00e9tour&nbsp;: un espace clos qui est travers\u00e9 de visions, o\u00f9 le r\u00e9el se r\u00e9duit \u00e0 quelques \u00e9l\u00e9ments saillants comme une mouche, une araign\u00e9e, le corps d\u2019une infirmi\u00e8re ou la visite sous tension du fr\u00e8re du narrateur. Le monde tient dans ces d\u00e9tails. Rien de plus. Rien de moins.<strong>&nbsp;<\/strong>Le roman part d\u2019un \u00e9tat de rupture&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je regarde les gouttes tomber du plafond comme autant de petits organismes sautant d\u2019une falaise. Je me demande combien de temps il faudrait pour que je puisse y plonger ma propre t\u00eate.&nbsp;\u00bb Tout le reste consistera \u00e0 en d\u00e9plier les strates.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">La construction suit un mouvement \u00e0 rebours. Dans la premi\u00e8re partie, le narrateur se souvient, depuis l\u2019asile, de son enfance dans une Russie finissante, au sein d\u2019un milieu aristocratique et scientifique, avec une m\u00e8re autoritaire et un p\u00e8re absent. C\u2019est l\u2019\u00e9veil intellectuel, la d\u00e9couverte du d\u00e9sir et des premi\u00e8res obsessions. Tr\u00e8s vite, quelque chose se pr\u00e9cise. L\u2019int\u00e9r\u00eat pour les arthropodes s\u2019enracine d\u00e8s l\u2019enfance dans l\u2019observation minutieuse du monde qui grouille&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je n\u2019avais d\u2019abord d\u2019autre d\u00e9sir que de les \u00e9carteler et les d\u00e9truire, dans cet \u00e9lan qu\u2019ont les enfants d\u2019\u00eatre des dieux. J\u2019an\u00e9antis des dizaines de fourmili\u00e8res, broyais leurs habitantes sous mes pieds, noyais des g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res d\u2019insectes dans mon urine.&nbsp;\u00bb<ins><\/ins><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">La seconde partie du roman d\u00e9place le regard. Le narrateur adulte s\u2019enfuit de la guerre et se retrouve aux Etats-Unis pour effectuer des recherches sur les drosophiles. Il travaille, il dessine, il aime, il d\u00e9sire.<strong>&nbsp;<\/strong>Jusqu\u2019au moment o\u00f9 quelque chose bascule et l\u2019am\u00e8ne \u00e0 cet asile que le lecteur conna\u00eet d\u00e9j\u00e0. Mais cette apparente lin\u00e9arit\u00e9 est trompeuse car chaque sc\u00e8ne est contamin\u00e9e par ce que l\u2019on sait du point d\u2019arriv\u00e9e. Il faut lire jusqu\u2019au bout pour comprendre l\u2019enchev\u00eatrement de forces qui y m\u00e8nent. Cette mani\u00e8re de proc\u00e9der prend une dimension particuli\u00e8re quand on sait que ce \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb sans nom est pr\u00e9sent\u00e9 comme un avatar d\u2019Eug\u00e8ne Gabritschevsky, entomologiste et figure majeure de l\u2019art brut. Pourtant, le roman ne pr\u00e9tend pas \u00eatre une biographie. Il s\u2019agit moins de raconter une vie que d\u2019habiter une conscience avec ses obsessions et ses d\u00e9formations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et c\u2019est l\u00e0 que le texte frappe. La grande force de Chlo\u00e9 Falcy r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 nous faire changer de peau. L\u2019\u00e9criture n\u2019est pas simplement descriptive, elle est immersive. Le lecteur se sent litt\u00e9ralement plong\u00e9 dans le monde des insectes. Le regard que l\u2019on porte sur ces \u00ab&nbsp;petites b\u00eates&nbsp;\u00bb se transforme&nbsp;: elles cessent d\u2019\u00eatre des objets d\u2019\u00e9tude pour devenir les reflets de nos propres m\u00e9tamorphoses. L\u2019auteure n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 utiliser des termes techniques et pr\u00e9cis qui renforcent l\u2019autorit\u00e9 scientifique du narrateur tout en cr\u00e9ant une atmosph\u00e8re d\u2019\u00e9tranget\u00e9. Cette pr\u00e9cision lexicale, loin d\u2019\u00eatre un frein, contribue \u00e0 la fascination&nbsp;: on rampe avec le narrateur et on mue avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">La mise en page a\u00e9r\u00e9e, avec ses nombreux retours \u00e0 la ligne, offre une respiration bienvenue face \u00e0 la densit\u00e9 des images. On passe d\u2019une analyse microscopique d\u2019une aile de mouche \u00e0 des consid\u00e9rations macroscopiques sur la guerre et l\u2019histoire. Cette alternance de vitesses \u00e9vite tout ennui car ce n\u2019est pas seulement le regard du narrateur qui change, c\u2019est le n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>La M\u00e9canique des ailes<\/em>,<em>&nbsp;<\/em>laur\u00e9at de la 12<sup>e<\/sup>&nbsp;\u00e9dition du Prix du livre de la Ville de Lausanne, est une \u0153uvre rafra\u00eechissante par son audace. L\u2019auteure lausannoise r\u00e9ussit avec son deuxi\u00e8me roman le pari de rendre partageable l\u2019irrationnel et de transformer une trajectoire clinique en un parcours sensoriel intense. Un livre dont on ressort avec l\u2019envie de regarder de plus pr\u00e8s ce qui grouille sous nos pieds, et surtout, ce qui s\u2019agite sous notre propre cr\u00e2ne. On sort de ce livre comme on sort d\u2019un cocon&nbsp;: un peu frip\u00e9, un peu hagard, avec une vision du monde d\u00e9finitivement d\u00e9form\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><em>La m\u00e9canique des ailes<\/em>, Chlo\u00e9 Falcy, Vevey, H\u00e9lice H\u00e9las \u00c9diteur, 2025, 220 pages, 26 CHF.<\/p>\n\n\n\n<p>Image : Drosophila melanogaster \u00a9 Hanna Ciesielski, Lab for Homeodynamics, En ligne : https:\/\/bdrtimes.riken.jp\/en\/2021\/04\/16\/en-2021-spring\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La m\u00e9canique des ailes,&nbsp;paru en ao\u00fbt 2025, retrace le destin d\u2019un entomologiste de g\u00e9nie, de sa jeunesse en Russie tsariste \u00e0 ses recherches sur les mutations des drosophiles \u00e0 New York. 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