{"id":200,"date":"2018-06-18T06:00:15","date_gmt":"2018-06-18T04:00:15","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=200"},"modified":"2018-06-17T09:18:34","modified_gmt":"2018-06-17T07:18:34","slug":"fragments-dhumanite-acidules","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/06\/18\/fragments-dhumanite-acidules\/","title":{"rendered":"Fragments d\u2019humanit\u00e9 acidul\u00e9s"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Il \u00e9carquille les yeux. \u2018Parce que tu es suisse\u2026\u2019 [\u2026] En plus, \u00e7a veut dire quoi, \u00eatre suisse ? Parce qu\u2019en Suisse, on est cens\u00e9 \u00eatre plus discret, plus taiseux, moins curieux ? Et toi, c\u2019est parce que tu es conne que tu poses cette question ? \u00c9videmment, comme il est suisse, il ne le dit pas, cependant, il le pense tr\u00e8s fort. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette citation r\u00e9v\u00e8le aux lecteurs le ton d\u00e9licieusement grin\u00e7ant d\u2019<em>Erasmus<\/em>, le premier, et tr\u00e8s r\u00e9ussi, recueil de nouvelles d\u2019\u00c9lodie Glerum, paru aux \u00c9ditions d\u2019Autre Part. Au fil de six textes, l\u2019auteure romande \u00e9labore des personnages confront\u00e9s aux travers plus ou moins \u00e2pres de l\u2019existence. La nouvelle qui inaugure le recueil, <em>La m\u00e9thode suisse<\/em>, met en sc\u00e8ne un jeune homme exp\u00e9rimentant les affres de la cohabitation. Les confrontations entre les colocataires permettent \u00e0 \u00c9lodie Glerum d\u2019explorer la r\u00e9put\u00e9e neutralit\u00e9 suisse. Sans jamais se d\u00e9partir d\u2019une certaine ironie, elle expose avec justesse l\u2019attitude \u00ab ce n\u2019est pas parce qu\u2019on ne dit rien, qu\u2019on n\u2019en pense pas moins \u00bb qui est ch\u00e8re aux Helv\u00e8tes. Les deux textes suivants, <em>Le revenant<\/em> et <em>La perfection<\/em>, abordent des sujets plus rudes. Le premier offre le portrait d\u2019un professeur se remettant miraculeusement d\u2019une grave maladie, et le second, celui d\u2019une jeune femme ayant grandi \u00e0 l\u2019ombre de la r\u00e9ussite de sa s\u0153ur. <em>Jean-Marc le robot<\/em>, quatri\u00e8me nouvelle du recueil, renoue avec la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de <em>La m\u00e9thode suisse<\/em> en suivant les p\u00e9r\u00e9grinations d\u2019un groupe d\u2019amis en voyage \u00e0 Venise. Tandis que les deux derniers textes, <em>Ysbwriel<\/em> et <em>Llandudno<\/em>, terminent le livre sur une note douce-am\u00e8re. <em>Ysbwriel<\/em> relate l\u2019exp\u00e9rience d\u00e9senchant\u00e9e d\u2019un \u00e9tudiant en s\u00e9jour Erasmus et <em>Llandudno<\/em> livre les tourments int\u00e9rieurs d\u2019une danseuse sur le d\u00e9clin, qui r\u00e9alise \u00eatre pass\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce qui aurait pu \u00eatre une histoire d\u2019amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La condition humaine, et parfois plus pr\u00e9cis\u00e9ment les interactions humaines, sont au c\u0153ur des nouvelles qui composent <em>Erasmus<\/em>. Ce titre prend donc plusieurs significations : dans le cas de la cinqui\u00e8me nouvelle, c\u2019est le sens litt\u00e9ral d\u2019Erasmus qui s\u2019applique, mais, en ce qui concerne les autres, il faudrait plut\u00f4t y voir une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019humanisme d\u2019\u00c9rasme de Rotterdam. Et c\u2019est avec brio que la jeune \u00e9crivaine exploite le genre de la nouvelle pour sonder les al\u00e9as de l\u2019\u00e2me humaine lors de situations pr\u00e9cises. Elle cerne ses personnages d\u2019une plume adroite, qui ne s\u2019alourdit d\u2019aucune fioriture. Elle r\u00e9ussit aussi \u00e0 relever le d\u00e9fi que pose le format court de la nouvelle, \u00e0 savoir rendre \u00e0 un personnage toute sa complexit\u00e9 en seulement quelques pages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9lodie Glerum donne la voix \u00e0 des \u00eatres qui, sans pour autant faire figure de marginaux, s\u2019inscrivent, \u00e0 premi\u00e8re vue, \u00e0 l\u2019envers de la norme. A l\u2019image du personnage central d\u2019<em>Ysbwriel<\/em> \u00e0 qui une camarade de classe d\u00e9clare : \u00ab [\u2026] Erasmus, \u00e7a devrait pas \u00eatre une corv\u00e9e. L\u00e0, t\u2019en parles comme si tu partais en \u00e9change \u00e0 Payerne. \u00bb Dans cette nouvelle comme dans <em>Le revenant<\/em>, l\u2019auteure d\u00e9construit la norme \u00e0 travers l\u2019attitude peu conventionnelle de ses personnages. Si Erasmus est consid\u00e9r\u00e9 dans la m\u00e9moire collective comme \u00e9tant une exp\u00e9rience marquante, pouvant aller jusqu\u2019\u00e0 transformer une vie, le personnage d\u2019<em>Ybwriel<\/em> d\u00e9montre, justement, l\u2019envers de ce mythe. Tandis que, dans <em>Le revenant<\/em>, un professeur questionne sa r\u00e9mission au lieu de s\u2019en r\u00e9jouir. \u00c9lodie Glerum nous livre une nouvelle d\u00e9construction, celle d\u2019une exp\u00e9rience qui est g\u00e9n\u00e9ralement per\u00e7ue comme une incitation au changement. Au lieu de modifier sa mani\u00e8re d\u2019enseigner pour \u00e9veiller l\u2019int\u00e9r\u00eat de ses \u00e9l\u00e8ves, le professeur n\u2019en fait rien : \u00ab Il ouvre le cahier de classe, s\u2019appr\u00eate \u00e0 passer en revue les verbes qui demandent le datif. Il aurait pu y renoncer, il aurait eu cette issue. Malgr\u00e9 tout, il \u00e9tait revenu. \u00bb Le retour \u00e0 la vie est ici per\u00e7u dans son sens litt\u00e9ral, sans l\u2019aura mythique qui l\u2019entoure traditionnellement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La force des fragments d\u2019humanit\u00e9 qu\u2019<em>Erasmus<\/em> d\u00e9voile r\u00e9side donc principalement dans la capacit\u00e9 d\u2019\u00c9lodie Glerum \u00e0 donner \u00e0 voir l\u2019envers des lieux communs (la neutralit\u00e9 suisse, une r\u00e9mission, un s\u00e9jour Erasmus\u2026). Cependant, deux nouvelles, <em>La perfection<\/em> et <em>Jean-Marc le robot<\/em>, ab\u00eement l\u2019harmonie du recueil. Le premier des deux textes d\u00e9tonne de par la banalit\u00e9 de son sujet. Contrairement aux autres nouvelles qui brillent en originalit\u00e9, <em>La perfection<\/em> revisite une th\u00e9matique qui l\u2019a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises, et \u00c9lodie Glerum ne d\u00e9construit rien cette fois-ci. Il est vrai que la mati\u00e8re de <em>Llandudno<\/em>, soit la d\u00e9ception existentielle rencontrant l\u2019amour malheureux, surabonde en litt\u00e9rature. Mais, le prisme par lequel l\u2019auteure l\u2019aborde ainsi que la particularit\u00e9 des d\u00e9tails qui affleure dans la narration font toute la diff\u00e9rence. En effet, il est rare de trouver un banquier zurichois ayant \u00ab la gueule du Suisse toto typique \u00bb parmi les grandes figures romantiques litt\u00e9raires. De son c\u00f4t\u00e9, <em>Jean-Marc le robot<\/em> a pour lui le d\u00e9faut d\u2019\u00eatre d\u2019une trop grande l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 en regard des autres textes. D\u2019une certaine gratuit\u00e9, cette nouvelle laisse perplexe ainsi que sa mise en exergue en quatri\u00e8me de couverture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 ces quelques (rares) b\u00e9mols, \u00c9lodie Glerum s\u2019impose avec <em>Erasmus<\/em> comme l\u2019une des nouvelles voix de la litt\u00e9rature suisse romande \u00e0 suivre avec attention. D\u00e9j\u00e0 auteure d\u2019un premier ouvrage <em>La Belle \u00c9poque<\/em> (Paulette \u00e9ditrice), elle participe \u00e9galement au collectif AJAR. On ne peut qu\u2019attendre avec impatience ces prochaines cr\u00e9ations, en esp\u00e9rant qu\u2019elle ne se d\u00e9partisse pas de cet humour acidul\u00e9 qui caract\u00e9rise son \u00e9criture.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9lodie Glerum, <em>Erasmus<\/em>, \u00e9ditions d\u2019autre part, 2018, 158 pages 25 CHF \/ 20 euros.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Il \u00e9carquille les yeux. \u2018Parce que tu es suisse\u2026\u2019 [\u2026] En plus, \u00e7a veut dire quoi, \u00eatre suisse ? Parce qu\u2019en Suisse, on est cens\u00e9 \u00eatre plus discret, plus taiseux, moins curieux ? 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