{"id":207,"date":"2018-06-25T06:00:38","date_gmt":"2018-06-25T04:00:38","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=207"},"modified":"2018-06-26T10:21:09","modified_gmt":"2018-06-26T08:21:09","slug":"le-dernier-camenisch-neige-rechauffee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/06\/25\/le-dernier-camenisch-neige-rechauffee\/","title":{"rendered":"Le dernier Camenisch &#8211; Neige r\u00e9chauff\u00e9e ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Dans le dernier opus du Grisonnais Arno Camenisch <em>Der letzte Schnee<\/em>, on apprend plein de choses \u2013 et pourtant, il ne se passe rien. \u00c0 l\u2019image du remonte-pente qui continue de s\u2019\u00e9branler alors qu\u2019il n\u2019a rien \u00e0 transporter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les voil\u00e0 donc, les deux montagnards grisonnants qui attendent joyeusement les touristes. L\u2019un s\u2019appelle Paul, l\u2019autre Georg et c\u2019est \u00e0 eux que revient l\u2019honorable t\u00e2che de surveiller le plus vieux remonte-pente du monde. \u00ab\u00a0Un bel engin, hein dis,\u00a0\u00bb s\u2019exclame Paul rempli de fiert\u00e9, \u00ab\u00a0nous \u00e9tions les premiers, le plus vieux t\u00e9l\u00e9ski du monde, c\u2019est nous qui l\u2019avions, ici dans notre canton, c\u2019est ici que tout a commenc\u00e9.\u00a0\u00bb Puis il ajoute: \u00ab\u00a0nous sommes au nombril du monde\u00a0\u00bb<span id='easy-footnote-1-207' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/06\/25\/le-dernier-camenisch-neige-rechauffee\/#easy-footnote-bottom-1-207' title='\u00ab Ein sch\u00f6nes Ding, gell. Wir waren die ersten, den allerersten Skilift der Welt, den hatten wir hier im Kanton, hier hat alles angefangen.[\u2026] Wir sind am Nabel der Welt. \u00bb'><sup>1<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais au nombril du monde, il ne se passe plus rien. La neige ne tombe pas et les touristes se font attendre. Le suppos\u00e9 anc\u00eatre du t\u00e9l\u00e9ski ne sert plus \u00e0 rien. Paul et Georg ne servent plus \u00e0 rien. Pourtant, ils refusent de l\u2019accepter et remplissent consciencieusement leur t\u00e2che : ils tassent des petites piles de billets, ils installent des panneaux, comptent les arbal\u00e8tes et tiennent r\u00e9guli\u00e8rement un <em>chournal<\/em>. Toujours en rythme avec leur raison d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vide de l\u2019attente est combl\u00e9 par les anecdotes villageoises de Paul le bavard, et par les repas et les notes de Georg le silencieux. Tout s\u2019est d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9 en dehors de la narration, on pense au th\u00e9\u00e2tre \u00e9pique de Brecht. Peut-\u00eatre aussi parce qu\u2019on ne ressent aucune compassion pour les deux montagnards.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Po\u00e9sie du pass\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce nouveau r\u00e9cit <em>Der letzte Schnee (La derni\u00e8re neige), <\/em>Arno Camenisch revient au sch\u00e9ma dont il avait d\u00e9j\u00e0 us\u00e9 dans sa <em>B\u00fcndner<\/em> <em>Trilogie\u00a0<\/em><span id='easy-footnote-2-207' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/06\/25\/le-dernier-camenisch-neige-rechauffee\/#easy-footnote-bottom-2-207' title='Les deux premiers tomes de la &lt;em&gt;Trilogie &lt;\/em&gt;ont \u00e9t\u00e9 traduits en fran\u00e7ais par Camille Luscher aux \u00e9ditions d\u2019en bas : &lt;em&gt;Sez Ner&lt;\/em&gt;(2010) et &lt;em&gt;Derri\u00e8re la gare&lt;\/em&gt;(2012), pour lequel elle a re\u00e7u le prix de traduction litt\u00e9raire Terra nova de la Fondation Schiller.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>,\u0153uvre qui l\u2019a fait conna\u00eetre. Il reste, une fois de plus, fid\u00e8le \u00e0 sa contr\u00e9e natale tant sur un plan g\u00e9ographique que linguistique. La langue des montagnards est truff\u00e9e d\u2019expressions romanches et italiennes. Le dialecte grisonnais transpara\u00eet de temps en temps. Ainsi que le fran\u00e7ais. Et l\u2019anglais. A la longue, cela a un effet sur-construit et mani\u00e9riste, renforc\u00e9 par les rimes internes comme \u00ab\u00a0Ferdinand avec son turban\u00a0\u00bb, les allit\u00e9rations \u00ab\u00a0la radio radote\u00a0\u00bb<span id='easy-footnote-3-207' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/06\/25\/le-dernier-camenisch-neige-rechauffee\/#easy-footnote-bottom-3-207' title='\u00ab Ferdinand mit dem Kopfverband \u00bb, \u00ab das Radio rauscht \u00bb'><sup>3<\/sup><\/a><\/span> et autres jeux de mots. Ces artifices raffin\u00e9s pourraient avoir un effet rafraichissant. Mais ils ont plut\u00f4t tendance \u00e0 compromettre la cr\u00e9dibilit\u00e9 du texte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette rage compositionnelle r\u00e9v\u00e8le, n\u00e9anmoins, le concept g\u00e9n\u00e9rique de l\u2019\u0153uvre. Le texte d\u00e9crit un lieu prisonnier de son pass\u00e9 qui, lentement, dispara\u00eet dans le n\u00e9ant. Georg r\u00e9ajuste sans cesse sa casquette, les billets sont sans cesse recompt\u00e9s et sans cesse, on louche du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019horloge. Ces r\u00e9p\u00e9titions sont les points forts du texte, elles transmettent au lecteur cet engourdissement g\u00e9n\u00e9ral et quand, soudain, elles s\u2019arr\u00eatent, l\u2019inqui\u00e9tude se r\u00e9pand. Le tic-tac de l\u2019horloge se fige et le t\u00e9l\u00e9ski s\u2019immobilise : ce lieu r\u00e9gi par les r\u00e8gles du pass\u00e9 s\u2019approche de sa fin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pourtant, il se passe quelque chose\u2026<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Der letzte Schnee\u00a0<\/em>ennuie et pourtant captive. Les anecdotes du village que Paul raconte sont tellement ordinaires qu\u2019on se bloquerait presque la m\u00e2choire. Pas l\u2019ombre d\u2019une p\u00e9rip\u00e9tie. L\u2019h\u00e9b\u00e9tude de Georg et sa p\u00e9danterie approximative ne donnent aucun relief \u00e0 son personnage. N\u00e9anmoins, la tension augmente au fil de l\u2019\u0153uvre. Au d\u00e9but, Paul raconte des petites farces anodines sur les villageois, par exemple \u00ab\u00a0Alfons, un sacr\u00e9 footballeur, il avait une pompe aussi puissante qu\u2019un moteur diesel, il \u00e9tait increvable.\u00a0\u00bb<span id='easy-footnote-4-207' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/06\/25\/le-dernier-camenisch-neige-rechauffee\/#easy-footnote-bottom-4-207' title='\u00ab der Alfons, das war ein guter Fussballer, der hatte eine Pumpe wie ein Dieselmotor, bekamst den nicht tot. \u00bb'><sup>4<\/sup><\/a><\/span> Mais plus le r\u00e9cit avance, plus les anecdotes deviennent macabres. \u00c0 la fin, Paul r\u00e9v\u00e8le au lecteur\u00a0: \u00ab\u00a0Pour Beni de la Pinte, en tout cas, le pot de cl\u00f4ture fut sa derni\u00e8re demeure, apr\u00e8s qu\u2019on lui eut arrach\u00e9 son existence comme on arrache l\u2019\u00e2me du corps, le glas g\u00e9mit dans la vall\u00e9e un dimanche de janvier, Beni s\u2019\u00e9tait pendu au petit matin.\u00a0\u00bb<span id='easy-footnote-5-207' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/06\/25\/le-dernier-camenisch-neige-rechauffee\/#easy-footnote-bottom-5-207' title='\u00ab F\u00fcr den Beni von der Beiz war die Ustrinkata jedenfalls der letzte Ort auf Erden, nachdem man ihm seine Existenz wie die Seele aus dem Leib gerissen hatte, klagte am Sonntagmorgen im Januar die Totenglocke durchs Tal, der Beni hatte sich in den fr\u00fchen Morgenstunde erh\u00e4ngt. \u00bb'><sup>5<\/sup><\/a><\/span> Le d\u00e9clin du village transpara\u00eet jusque dans les blagues de mani\u00e8re mena\u00e7ante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur 99 pages, on assiste \u00e0 la chute d\u2019un village tout entier. Les commerces disparaissent, l\u2019\u00e9cole br\u00fble, des gens meurent. Le brouillard se l\u00e8ve.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Camenisch et sa zone de confort<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La critique de l\u2019urbanisation et de la pollution est \u00e9vidente. Derri\u00e8re un voile d\u2019exp\u00e9riences subjectives, <em>Der letzte Schnee\u00a0<\/em>raconte le destin r\u00e9el des villageois grisonnais. L\u2019auteur, une fois de plus, r\u00e9ussit avec justesse \u00e0 d\u00e9crire son pays natal. La langue et la th\u00e9matique sont du Camenisch pur jus. Et c\u2019est justement l\u00e0 qu\u2019est nich\u00e9e la faiblesse de ce texte. En accumulant les artifices stylistiques et les auto-r\u00e9f\u00e9rences, Camenisch renvoie manifestement \u00e0 la <em>Trilogie<\/em>. \u00c0 tel point qu\u2019aucune \u00e9volution n\u2019est visible. <em>Der letzte Schnee\u00a0<\/em>est un r\u00e9cit qui lui m\u00eame perp\u00e9tue ce qu\u2019on ne conna\u00eet que trop bien. En soi, la narration se tient. Mais quand on sert \u00e0 une lectrice de Camenisch pour la quatri\u00e8me fois le m\u00eame menu, les saveurs deviennent fades.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Mia Jenni<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">[Traduit de l&rsquo;allemand par Camille Hongler]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le dernier opus du Grisonnais Arno Camenisch Der letzte Schnee, on apprend plein de choses \u2013 et pourtant, il ne se passe rien. \u00c0 l\u2019image du remonte-pente qui continue de s\u2019\u00e9branler alors qu\u2019il n\u2019a rien \u00e0 transporter. Les voil\u00e0 donc, les deux montagnards grisonnants qui attendent joyeusement les touristes. L\u2019un s\u2019appelle Paul, l\u2019autre Georg [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":18,"featured_media":217,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/207"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/18"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=207"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/207\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":223,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/207\/revisions\/223"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/217"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=207"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=207"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=207"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}