{"id":225,"date":"2018-07-02T06:00:16","date_gmt":"2018-07-02T04:00:16","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=225"},"modified":"2018-06-28T08:19:03","modified_gmt":"2018-06-28T06:19:03","slug":"loeuvre-a-la-racine-romancer-le-poete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/07\/02\/loeuvre-a-la-racine-romancer-le-poete\/","title":{"rendered":"L\u2019\u0153uvre \u00e0 la racine, romancer le po\u00e8te"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Chronique d\u2019une vie fraternelle<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Madeleine et Gustave vivent dans la ferme familiale avec quelques chats. Les saisons passent, les \u00e9t\u00e9s sont trop courts et les feuilles tombent plus vite que Gustave Roud, po\u00e8te du Jorat d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 1976, ne remplit les pages de son grand projet\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Assis \u00e0 son bureau qui croule sous des kilos de papier, il relit ce qu\u2019il a \u00e9crit ce matin, le nom des fleurs qui vont mourir. C\u2019est ce qu\u2019il doit faire, une fois de plus\u00a0: extraire quelques morceaux du petit pactole de ses journ\u00e9es et de ses nuits et tenter de leur donner une forme, juste \u00e7a. Il verrait bien une fiction\u00a0: une histoire simple et lumineuse b\u00e2tie autour d\u2019un personnage central qu\u2019on suivrait le long d\u2019une ligne tendue tout enti\u00e8re vers un rebondissement final. Il sait qu\u2019il en est incapable. Il s\u2019en tiendra aux lumi\u00e8res, aux saisons, aux faits et gestes.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>A la lumi\u00e8re de la plume<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le soleil br\u00fble les torses de travailleurs agricoles et impressionne la pellicule dans l\u2019appareil photo de Gustave. Dans <em>L\u00e0-bas, ao\u00fbt est un mois d\u2019automne<\/em>, Bruno Pellegrino manie les lumi\u00e8res naturelles, les r\u00e9fl\u00e9chit et rend palpable l\u2019atmosph\u00e8re d\u00e9su\u00e8te de la ferme Roud, isol\u00e9e dans la campagne vaudoise des ann\u00e9es soixante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Architecture entre lettres et terreau<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les saisons rythment l\u2019ouvrage, du printemps attendu au prochain printemps, on regarde \u00e9clore les fleurs dont Madeleine et Gustave connaissent les noms sur le bout des doigts. Enfant, Gustave faisait des discours aux plantes, raconte Madeleine. Adulte, il tente de cartographier en po\u00e9sie la g\u00e9ographie secr\u00e8te de l\u2019univers, inscrite au creux des plaines du Jorat. Il en tire une \u00ab\u00a0\u0153uvre mince gagn\u00e9e pied \u00e0 pied sur le territoire du doute, arrach\u00e9e in extremis aux dangereuses zones de silence qui toujours menacent\u00a0\u00bb. Bruno Pellegrino s\u2019empare de cet univers m\u00e9taphorique qui lie la cr\u00e9ation litt\u00e9raire \u00e0 la nature. Les pages sont des feuilles, les id\u00e9es fleurissent puis fl\u00e9trissent, Gustave \u00e9crit sous les arbres et, de ses mots, balise le paysage \u2013 les vers passent de la terre aux strophes des po\u00e8mes. Si ce lien est pertinent pour parler de Gustave Roud, on reprochera \u00e0 l\u2019auteur d\u2019insister parfois un peu trop sur cette parent\u00e9\u00a0; les lectrices et lecteurs auraient sans doute plaisir \u00e0 se sentir plus libres de leurs associations d\u2019id\u00e9es.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Des calques de temps<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bruno Pellegrino nous pr\u00e9sente une composition de faits qui, de 1969 \u00e0 1972, rythment la vie retir\u00e9e de ce dr\u00f4le d\u2019oiseau vout\u00e9 et de cette grande femme au dos droit et \u00e0 la t\u00eate haute. Dans sa d\u00e9marche narrative, l\u2019auteur ne prend pas de sentier lin\u00e9aire. Fascin\u00e9 par la mani\u00e8re dont ses personnages savent \u00ab\u00a0\u00e9prouver l\u2019\u00e9paisseur des jours\u00a0\u00bb, il r\u00e9ussit \u00e0 poser sur leurs journ\u00e9es des calques de pass\u00e9s et de futurs \u2013 le bruit des chars sous celui des moteurs des voitures, la femme confirm\u00e9e dans la robe de f\u00eate de ses vingt ans. Bruno Pellegrino d\u00e9montre un v\u00e9ritable talent pour tresser ces couches de temps, ou d\u2019action\u00a0; par exemple quand il raconte le suicide d\u2019un ami de Gustave en m\u00eame temps que le refus du congr\u00e8s am\u00e9ricain de poursuivre le financement du Boeing 2707. Des liens inattendus surgissent et les deux th\u00e9matiques s\u2019enrichissent mutuellement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>Travaux manuels<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pellegrino insiste sur les gestes transmis que Madeleine et Gustave ex\u00e9cutent et qui les placent dans une rythmique collective et intemporelle. Ainsi, les mains sont omnipr\u00e9sentes tout au long de l\u2019ouvrage\u00a0; rassurantes, v\u00e9g\u00e9tales et v\u00e9n\u00e9neuses ou violettes et bless\u00e9es, toutes semblent faire \u00e9cho aux mains de l\u2019\u00e9crivain qui travaillent.<br \/>\nSi l\u2019on pense naturellement aux mains de Pellegrino, il y a aussi celles de Gustave et Madeleine Roud. \u00ab\u00a0Ce roman est une \u0153uvre collective\u00a0\u00bb, d\u00e9clare l\u2019auteur dans sa note d\u2019accompagnement. Membre du collectif litt\u00e9raire l\u2019AJAR, Bruno Pellegrino est un travailleur des formes et son livre contient tout \u00e0 la fois un travail d\u2019hommage, d\u2019archiviste, de recueil de t\u00e9moignages et de cr\u00e9ation litt\u00e9raire. En plus de s\u2019\u00eatre impr\u00e9gn\u00e9 du po\u00e8te avec sensibilit\u00e9, l\u2019auteur a lu les carnets archiv\u00e9s de la s\u0153ur et du fr\u00e8re. Il en a extrait des brins de phrases, il a aussi s\u00e9lectionn\u00e9 des anecdotes glan\u00e9es aupr\u00e8s de Doris Jakubec ou Daniel Maggetti et arrang\u00e9 le tout avec une d\u00e9licatesse d\u2019orf\u00e8vre et un v\u00e9ritable talent litt\u00e9raire. En position de narrateur, Bruno Pellegrino reste en retrait, osant quelques apparitions par lesquelles il rappelle la place de l\u2019imagination dans ce r\u00e9cit d\u2019hommage, r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019autofiction tout en offrant une magnifique place \u00e0 la secr\u00e8te Madeleine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Bouquet r\u00e9ussi<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hommage libre au po\u00e8te et \u00e0 sa s\u0153ur, le roman propose une r\u00e9flexion m\u00e9lancolique sur le temps qui file et se d\u00e9file, sur la solitude, sur la face cach\u00e9e des gens que l\u2019on croit conna\u00eetre, sur l\u2019\u00e9criture. Il y a une tentation de placer ce roman dans la tradition po\u00e9tique des \u00ab\u00a0tombeaux\u00a0\u00bb, un tombeau de facture nouvelle, v\u00e9g\u00e9tal et sans grandiloquence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Emma Schneider<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bruno Pellegrino,\u00a0<em>L\u00e0-bas, ao\u00fbt est un mois d\u2019automne,\u00a0<\/em>\u00c9ditions Zo\u00e9, 25\u00a0CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chronique d\u2019une vie fraternelle Madeleine et Gustave vivent dans la ferme familiale avec quelques chats. 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