{"id":283,"date":"2018-10-22T06:00:39","date_gmt":"2018-10-22T04:00:39","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=283"},"modified":"2018-10-20T13:53:57","modified_gmt":"2018-10-20T11:53:57","slug":"daussi-loin-que-me-revient-la-memoire-des-jours-anciens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/10\/22\/daussi-loin-que-me-revient-la-memoire-des-jours-anciens\/","title":{"rendered":"D\u2019aussi loin que me revient la m\u00e9moire des jours anciens"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Voil\u00e0<\/em>. C\u2019est avec cette pr\u00e9position que d\u00e9bute <em>Apprends-moi \u00e0 danser<\/em>, le troisi\u00e8me ouvrage de Louis de Saussure, paru cet automne aux \u00c9ditions de l\u2019Aire. <em>Voil\u00e0<\/em>\u00a0c\u2019est \u00e0 la fois l\u2019introduction d\u2019un r\u00e9cit encore vif et palpable \u2013 \u00ab\u00a0Voil\u00e0 ce que je vous pr\u00e9sente, tout est l\u00e0, juste sous vos yeux\u00a0\u00bb \u2013 et la conclusion d\u2019une \u00e9poque d\u00e9finitivement pass\u00e9e \u2013 \u00ab\u00a0Voil\u00e0 en quoi consiste mon histoire, tout est dit, tout est r\u00e9volu\u00a0\u00bb. Mais <em>mon\u00a0<\/em>histoire, nous dit l\u2019auteur, c\u2019est surtout <em>leur\u00a0<\/em>histoire, <em>notre <\/em>histoire\u00a0: <em>le souvenir de toute la famille russe\u00a0<\/em>; une <em>vaste histoire de vie<\/em>. C\u2019est Babou la grand-m\u00e8re, Nissim l\u2019oncle juif, tante Nina et tant d\u2019autres, un p\u00e8re et une m\u00e8re, l\u2019un genevois, l\u2019autre russe, tous deux de bonne famille, tous deux <em>unis par une profonde aversion de la superficialit\u00e9<\/em>. \u00c0 travers ces visages, Louis de Saussure raconte le poids de la guerre, celui de l\u2019exil, la force des liens familiaux, les questions d\u2019un enfant, les constats d\u2019un adulte, ceux qu\u2019on oublie, ceux qui restent, ce que l\u2019on oublie et ce qu\u2019il reste\u00a0<em>: Il fallait donc red\u00e9couvrir cette histoire, peu \u00e0 peu, la reconstituer morceau par morceau car, dans mon enfance, les noms, les lieux, les \u00e9pisodes, n\u2019\u00e9taient l\u00e2ch\u00e9s qu\u2019\u00e0 l\u2019avenant, au hasard d\u2019une conversation qui prenait soudain un tour inattendu<\/em>. En red\u00e9couvrant son pass\u00e9, l\u2019auteur l\u2019accepte, s\u2019en lib\u00e8re, tout en en faisant le socle de son pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le souvenir du souvenir<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La m\u00e9moire est trop \u00e9troite<\/em>. Et pourtant Saussure se rappelle. Les autres aussi se rappellent. Le souvenir forme une cha\u00eene aux maillons infinis\u00a0: <em>elle qui se souvient de ceux qui se souviennent de tout ce qui fut perdu<\/em>. Il impr\u00e8gne les objets, les sons, les odeurs et, avec des allures de madeleine proustienne, le souvenir \u00e9merge dans les go\u00fbts des plats partag\u00e9s (<em>Ma Russie \u00e9tait tr\u00e8s culinaire<\/em>). \u00c0 aucun moment l\u2019auteur n\u2019a la pr\u00e9tention d\u2019offrir une v\u00e9rit\u00e9, une histoire \u00e0 laquelle il faut absolument croire. Il reconstruit la sienne, \u00e0 sa mani\u00e8re, offrant au lecteur non pas le statut de t\u00e9moin, mais celui de partenaire actif dans la reconstruction d\u2019un pass\u00e9 rendu pr\u00e9sent par l\u2019\u00e9criture. L\u2019impr\u00e9cision, le hasard du surgissement et le d\u00e9sordre sont rois\u00a0:\u00a0<em>Je ne connais les d\u00e9tails de l\u2019exil que par quelques paroles glan\u00e9es, quelques anecdotes parvenues jusqu\u2019\u00e0 moi et qui se m\u00e9langent, perdent leur chronologie<\/em>. La r\u00e9miniscence n\u2019est jamais pr\u00e9sent\u00e9e comme un retour au point A depuis le point d\u2019arriv\u00e9e B, mais toujours comme un ensemble de courbes qui s\u2019entrecroisent, se superposent et, surtout, se dessinent encore. Hier refait surface mais Saussure l\u2019int\u00e8gre dans l\u2019aujourd\u2019hui, encourage le lecteur \u00e0 retracer ses propres lignes et \u00e0 les diriger vers un avenir ma\u00eetris\u00e9\u00a0: <em>Il aurait fallu&#8230; Mais que faire\u00a0?\u00a0<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Entre deux langues<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais que faire avec des mots\u00a0? Comment dire le souvenir d\u2019un lieu, d\u2019un pays sans \u00e9galement dire sa langue\u00a0? Le lecteur sera probablement d\u00e9\u00e7u qu\u2019un linguiste ne cherche pas \u00e0 l\u2019initier \u00e0 la subtilit\u00e9 des sonorit\u00e9s russes, qu\u2019il ne lui donne pas \u00e0 voir l\u2019exotisme de cette langue. Mais Saussure traduit (<em>Il fait d\u00e9j\u00e0 nuit quand j\u2019arrive rue Basseina\u00efa (rue de la piscine)<\/em>), Saussure fait entendre la po\u00e9sie de Pouchkine, il d\u00e9finit des termes et les r\u00e9utilise plus tard, par connivence avec son lecteur. Il donne m\u00eame \u00e0 lire du russe, tout en montrant la distance qui s\u00e9pare la langue h\u00e9rit\u00e9e de sa m\u00e8re de celui de son p\u00e8re\u00a0: <em>Comment rendre le g\u00e9nie de ces mots russes tout simples en fran\u00e7ais\u00a0? Impossible. <\/em>Alors comment raconter son histoire en langue fran\u00e7aise\u00a0? Comment offrir sa Russie, celle qui, par sa simple \u00e9vocation, implique que la vie se remplisse <em>de myst\u00e8res, d\u2019histoires inou\u00efes, de co\u00efncidences absurdes, d\u2019aventures implausibles et pourtant r\u00e9elles\u00a0<\/em>? Il faut tenter de dire, dire diff\u00e9remment, oser dire ce qu\u2019on ne dit pas et trouver son ton, le ton le plus \u00e0 m\u00eame de reproduire son attache \u00e0 la langue qui nous a habit\u00e9 et qui r\u00e9sonne encore en nous, maintenant que tout a chang\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Trouver son ton<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La tonalit\u00e9 juste, Saussure l\u2019a trouv\u00e9e, notamment dans les \u00e9chos qu\u2019il propose. Le d\u00e9but et la fin du r\u00e9cit offrent ce m\u00eame passage\u00a0<em>: Et repassant par l\u00e0, l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s ou dans cent ans, le parfum rencontr\u00e9 nous rappelle ce jour d\u2019autrefois [&#8230;].\u00a0<\/em>Il en est de m\u00eame pour le lecteur qui, au d\u00e9tour d\u2019une page, se souvient d\u2019un propos, d\u2019une image, comme si les canaux internes de la m\u00e9moire se creusaient \u00e9galement entre les lignes, l\u2019\u00e9garant aussi bien dans les m\u00e9andres du texte que dans ses souvenirs personnels. Si l\u2019\u00e9motion enfantine de celui qui se rappelle est parfois merveilleusement transpos\u00e9e, le c\u00f4t\u00e9 trop doucereux de l\u2019expression vient fr\u00e9quemment affaiblir la subtilit\u00e9 du souvenir. L\u2019auteur n\u2019a pas su r\u00e9sister \u00e0 quelques tournures kitsch et trop pleines de bons sentiments \u2013 <em>Ces lectures sont de f\u00e9briles d\u00e9gustations de l\u2019eau vive qui irrigue l\u2019humanit\u00e9\u00a0;\u00a0Son discours est comme une musique qui embrasse tendrement tout l\u2019auditoire<\/em>\u2013, ce qui est fort regrettable quand se pr\u00e9sentent des descriptions aussi efficaces que ce Hilton\u00a0<em>laid comme un p\u00e2t\u00e9 renvers\u00e9 sur une nappe blanche<\/em>. Certains passages dressent si bien les portraits, d\u2019une mani\u00e8re \u00e0 la fois singuli\u00e8re et suffisamment caricaturale pour que chacun puisse y reconna\u00eetre l\u2019un des siens\u00a0: <em>Il fumait des Gauloises ou des Caporal, bref des choses tr\u00e8s fran\u00e7aises, et en somme il se voulait tr\u00e8s parisien dans son ind\u00e9pendance d\u2019esprit, son rire de fumeur buveur blagueur de zinc du coin de la rue, ses habitudes et sa mani\u00e8re d\u2019imiter ce qu\u2019il croyait \u00eatre l\u2019accent suisse (lui qui avait une pointe d\u2019accent russe) devant mon p\u00e8re que cela guindait encore plus, lui qui se revendiquait plus parisien encore (et n\u2019avait pas l\u2019ombre d\u2019un accent d\u2019ailleurs)<\/em>. V\u00e9ritable palimpseste, <em>Apprends-moi \u00e0 danser <\/em>consiste en la somme de toutes <em>nos\u00a0<\/em>histoires, la <em>leur<\/em>, celle de Saussure comme celle du lecteur, mais \u00e9galement celles des Russes exil\u00e9s, des Suisses, des Parisiens, des vivants et des morts\u00a0; en somme, le support d\u2019un unique r\u00e9cit aux multiples embranchements\u00a0: celui de l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Louis de Saussure,\u00a0<em>Apprends-moi \u00e0 danser<\/em>, \u00c9ditions de l&rsquo;Aire, 2018, 156 p., 25.-.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voil\u00e0. C\u2019est avec cette pr\u00e9position que d\u00e9bute Apprends-moi \u00e0 danser, le troisi\u00e8me ouvrage de Louis de Saussure, paru cet automne aux \u00c9ditions de l\u2019Aire. 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