{"id":290,"date":"2018-10-29T06:00:43","date_gmt":"2018-10-29T05:00:43","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=290"},"modified":"2018-10-27T11:41:02","modified_gmt":"2018-10-27T09:41:02","slug":"un-monde-en-catastrophe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/10\/29\/un-monde-en-catastrophe\/","title":{"rendered":"Un monde en catastrophe"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et l\u2019id\u00e9e de la voir s\u2019effondrer, cette ville, avec toutes ses pierres, ses voitures et ses habitants, l\u2019id\u00e9e du vide qui viendrait apr\u00e8s sa mort, du n\u00e9ant repli\u00e9 sur toutes ses rues et ses existences, alors, me hante.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s la premi\u00e8re page, Thomas Flahaut annonce l\u2019enjeu\u00a0de son premier roman, la catastrophe. Un tremblement de terre provoque un accident \u00e0 la centrale nucl\u00e9aire de Fessenheim, en Alsace. Les villes sont abandonn\u00e9es petit \u00e0 petit, les paysages se vident. Le narrateur, No\u00ebl, et son fr\u00e8re, F\u00e9lix, font partie des \u00e9vacu\u00e9s de Belfort, plac\u00e9s dans un camp \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la ville. L\u2019errance des deux personnages commence dans un pays d\u00e9sert et marqu\u00e9 par la catastrophe omnipr\u00e9sente. En voiture jusqu\u2019\u00e0 Strasbourg o\u00f9 tous leurs rep\u00e8res ont disparu, les deux fr\u00e8res essaient de trouver un sens \u00e0 leur voyage et \u00e0 leur existence dans un monde soudainement transform\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>I am the passenger, I stay under glass<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En \u00e9pigraphe du livre, un extrait de <em>The Passenger\u00a0<\/em>d\u2019Iggy Pop, \u00e0 l\u2019image du narrateur, passif devant les \u00e9v\u00e9nements. Le r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne nous plonge dans la subjectivit\u00e9 de No\u00ebl, maladroit, inactif et pourtant parfaitement apte \u00e0 saisir le monde qui l\u2019entoure. Sa personnalit\u00e9 fragile et timide suscite l\u2019empathie et on se prend souvent \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 lui, comme \u00e0 son malaise et \u00e0 sa jalousie face au succ\u00e8s de Marie en bo\u00eete de nuit, une jolie rousse au sujet de laquelle les deux fr\u00e8res sont en comp\u00e9tition\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne veux pas danser, parler sourire. Ce que je veux, c\u2019est \u00eatre jaloux du rougeaud qui ne s\u2019\u00e9carte pas de Marie pendant que F\u00e9lix la serre dans ses bras, qu\u2019elle glisse un mot dans son oreille.\u00a0\u00bb No\u00ebl ne s\u2019impose pas\u00a0; il pr\u00e9f\u00e8re partir en esp\u00e9rant qu\u2019elle le retiendra.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pense \u00e0 Meursault dans <em>L\u2019\u00c9tranger\u00a0<\/em>de Camus. C\u2019est vrai, No\u00ebl lui ressemble un peu. Mais il est plong\u00e9 dans une r\u00e9alit\u00e9 changeante\u00a0: un avant et un apr\u00e8s catastrophe, deux r\u00e9alit\u00e9s o\u00f9 il tente de s\u2019affirmer, de se cr\u00e9er une identit\u00e9. Cependant il reste souvent comme le passager d\u2019Iggy Pop, derri\u00e8re une vitre, \u00e0 voir se d\u00e9rouler le paysage vide, sans agir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une r\u00e9alit\u00e9 en d\u00e9cadence<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien que divis\u00e9 en six parties, le livre laisse entrevoir une structure en trois temps. Le premier, avant la catastrophe\u00a0: la relation d\u00e9licate entre No\u00ebl et F\u00e9lix, m\u00e9lange de rivalit\u00e9 et attachement. Mais aussi l\u2019enfance \u00e0 Belfort, la fermeture des usines Alstom, la classe ouvri\u00e8re. Le second temps, dans le camp\u00a0: tout est en suspens. Les informations ne passent plus, la vie du monde ext\u00e9rieur encore moins. En compagnie des d\u00e9tenus \u00e9vacu\u00e9s de la prison de Belfort, les r\u00e9fugi\u00e9s attendent et se d\u00e9shumanisent, entour\u00e9s de militaires silencieux. La chasse \u00e0 l\u2019\u00e9vad\u00e9 est applaudie lorsqu\u2019un des prisonniers tente de s\u2019enfuir. Et puis le troisi\u00e8me temps, l\u2019errance des deux fr\u00e8res dans l\u2019ancienne Golf de leur p\u00e8re. Belfort abandonn\u00e9e, puis Strasbourg, ne restent que les vestiges d\u2019un pass\u00e9 qui semble leur \u00e9chapper.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce monde \u00e0 la fois inatteignable et en d\u00e9composition est mis en \u00e9vidence par une \u00e9criture simple et \u00e9pur\u00e9e, presque s\u00e8che. Les dialogues sont rapides, les personnages au fond n\u2019ont rien \u00e0 se dire. La r\u00e9alit\u00e9 est rendue froidement, m\u00eame lorsqu\u2019il est question d\u2019un viol\u00a0: \u00ab\u00a0Elle recule \u00e0 chaque pas des soldats, jusqu\u2019\u00e0 se retrouver dos au mur. Ses cris ressemblent \u00e0 des hoquets. Ils l\u2019empoignent, la soul\u00e8vent, l\u2019allongent sur le banc. Elle pleure mais son corps est rigide et immobile comme celui d\u2019une morte. Ils ne parlent pas.\u00a0\u00bb Le lecteur, comme le narrateur, y assiste, impuissant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ostwald\u00a0<\/em>place le lecteur dans cette position de passager, t\u00e9moin d\u2019une catastrophe et des vagabondages de deux fr\u00e8res en qu\u00eate de sens et d\u2019identit\u00e9. De l\u2019exploration de la psych\u00e9 de No\u00ebl \u00e0 l\u2019exploration des villes d\u00e9sert\u00e9es, c\u2019est l\u2019histoire de deux rejetons d\u2019une classe ouvri\u00e8re d\u00e9laiss\u00e9e que nous offre Thomas Flahaut\u00a0; l\u2019exploration de deux individus qui se r\u00e9alisent dans un monde en crise, en catastrophe. Un premier roman remarquable qui sait captiver par son m\u00e9lange de tendresse et de violence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Thomas Flahaut,\u00a0<em>Ostwald<\/em>, \u00c9ditions de l&rsquo;Olivier, 18.90 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Et l\u2019id\u00e9e de la voir s\u2019effondrer, cette ville, avec toutes ses pierres, ses voitures et ses habitants, l\u2019id\u00e9e du vide qui viendrait apr\u00e8s sa mort, du n\u00e9ant repli\u00e9 sur toutes ses rues et ses existences, alors, me hante.\u00a0\u00bb D\u00e8s la premi\u00e8re page, Thomas Flahaut annonce l\u2019enjeu\u00a0de son premier roman, la catastrophe. 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