{"id":318,"date":"2018-11-26T06:00:11","date_gmt":"2018-11-26T05:00:11","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=318"},"modified":"2018-11-21T14:26:39","modified_gmt":"2018-11-21T13:26:39","slug":"des-mots-empreintes-a-agota","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/11\/26\/des-mots-empreintes-a-agota\/","title":{"rendered":"Des mots \u00ab\u00a0empreint\u00e9s\u00a0\u00bb \u00e0 Agota"},"content":{"rendered":"<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><b><i>Na\u00eetre jouer marcher parler avancer rire <\/i><\/b><b><i><\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\">Alors que l\u2019\u00e9t\u00e9 semble \u00e9tendre sans fin sa chaleur, \u00e0 la Chaux-de-Fonds, le froid presque piquant de septembre nous rappelle que l\u2019automne est l\u00e0 avec, aux bouts des branches des arbres, un \u00e9clatement orang\u00e9 et \u00e9carlate, et la promesse d\u2019un tapis bruissant de feuilles mortes sous nos pieds.<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\">Nous p\u00e9n\u00e9trons dans l\u2019antre du Temple Allemand pour trouver un peu de chaleur peut-\u00eatre, mais surtout parce que c\u2019est ici que ce soir nous avons rendez-vous. Nous attendons, le regard pos\u00e9 sur les murs l\u00e9zard\u00e9s et ocres \u2013 traces d\u2019une vie d\u2019avant que le temps n\u2019a pas tout \u00e0 fait su effacer \u2013, le corps enlumin\u00e9 par les multiples lustres qui \u00e9clairent le foyer.<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\">Puis, c\u2019est le noir et le silence. Ils absorbent les corps avant qu\u2019ils ne se trouent de sons venant de nulle part, venant de partout. Des voix se donnent \u00e0 nos oreilles dans une mat\u00e9rialit\u00e9 brute. Elles se d\u00e9couvrent \u00e0 elles-m\u00eames avant d\u2019\u00e9clore au monde, et de s\u2019incarner : le corps d\u00e9couvre la lumi\u00e8re et celle-ci le d\u00e9voile dans une curiosit\u00e9 toute enfantine avant de conna\u00eetre, avec Debussy, un <span class=\"None\"><i>embrassement intemporel<\/i><\/span>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><b><i>Se quitter souffrir voyager oublier se rider se vider se fatiguer, et mourir\u00a0?<\/i><\/b><i><\/i><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ainsi que d\u00e9bute\u00a0<span class=\"None\"><i>L\u2019Empreinte<\/i><\/span>, une cr\u00e9ation de la compagnie Bin\u00b0oculaire, sous l\u2019impulsion de la harpiste Manon Pierrehumbert. Cependant de la harpe ne demeure qu\u2019une corde traversant la sc\u00e8ne, d\u00e9coupant et cr\u00e9ant l\u2019espace \u2013 corde sensible vibrant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9clatement. Fine barri\u00e8re entre l\u2019avant et l\u2019apr\u00e8s, entre hier et demain, entre la vie et la mort. Corde hurlante, celle qui annonce que rien ne sera jamais plus comme avant : \u00ab\u00a0vous avez cinq taches dans le cerveau\u00a0\u00bb. Se d\u00e9voile avec pudeur une histoire personnelle qui se conjugue au singulier pluriel, tendant vers l\u2019exp\u00e9rience universelle\u00a0: le basculement soudain d\u2019une existence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>toute la vie est un long couloir sombre mes pas bruyant me reviennent en \u00e9cho [\u2026] de plus en plus immense est la peur jamais jamais ils n\u2019en finissent les marches les barreaux les murs les ann\u00e9es<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019empreinte c\u2019est cette marque du temps. La trace du vivant. C\u2019est les courbes laiss\u00e9es par un corps dans un drap qu&rsquo;il vient de quitter. C\u2019est une cicatrice sur un genou. C\u2019est parfois invisible. Une rupture. Un deuil. Ce sont nos pas sur le sable. Le corps absent de l\u2019amant-e entre nos bras. C\u2019est une radiographie. L\u2019\u00e9corce sous nos doigts. La m\u00e9moire. C\u2019est \u00eatre vivant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>Depuis que je t\u2019ai embrass\u00e9 je ne peux pas baisser mes bras <\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><b>Pas mourir, pas encore, trop t\u00f4t, je m\u2019aime encore<\/b><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\">Cette exp\u00e9rience de vie, \u00e0 la fois singuli\u00e8re et plurielle,\u00a0nous est donn\u00e9e \u00e0 voir dans une sc\u00e9nographie de blancheur imagin\u00e9e par Coline Vergez. Sur sc\u00e8ne, des draps se m\u00e9tamorphosent, d\u2019un lit \u00e0 un canap\u00e9, en une \u00e9tendue de blancheur d\u2019o\u00f9 \u00e9mergent, comme par magie, des arbres tendus vers le ciel. C\u2019est aussi ce qui enveloppe, prot\u00e8ge, ou encore la peau-cocon dont il faut parfois savoir se d\u00e9faire pour muer, et rena\u00eetre au monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>les brouillards cotonneux blanchissent les champs gel\u00e9s<\/i><i><\/i><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>au matin la neige fra\u00eeche tombe au-del\u00e0<\/i><i><\/i><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>des montagnes flottantes l\u2019automne dispara\u00eet la ville devient prostr\u00e9e et silencieuse<\/i><i><\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\">Quant aux textes, qui accompagnent les cr\u00e9ations musicales de Julien M\u00e9groz et Moritz M\u00fcllenbach, ils se sont impos\u00e9s \u00e0 Manon Pierrehumbert\u00a0: il s\u2019agit de po\u00e8mes d\u2019Agota Kristof tir\u00e9s du recueil bilingue <span class=\"None\"><i>Clous\u00a0<\/i><\/span>publi\u00e9 chez Zo\u00e9 en 2016. Des po\u00e8mes qu\u2019elle n\u2019avait pour la plupart pas traduits du hongrois, et qu\u2019elle avait d\u00fb laisser derri\u00e8re elle lors de son exil vers le pays de la \u00ab\u00a0langue ennemie\u00a0\u00bb dans laquelle pourtant elle a \u00e9crit une grande part de son \u0153uvre. Ces po\u00e8mes laiss\u00e9s l\u00e0-bas, elle les a retrac\u00e9s, de m\u00e9moire, le soir, \u00e0 Neuch\u00e2tel, puis r\u00e9unis et confi\u00e9s \u00e0 Marlyse Pietri et Caroline Couteau quelque temps avant son d\u00e9c\u00e8s. L\u2019exp\u00e9rience, puis les mots avaient laiss\u00e9 une empreinte dans sa m\u00e9moire que le temps n\u2019a pas pu rendre \u00e0 l\u2019oubli, et elle leur a redonn\u00e9 vie\u00a0; un nouveau souffle d\u2019encre et de papier. Et c\u2019est quelque chose d\u2019un m\u00eame geste que nous retrouvons sur la sc\u00e8ne du Temple Allemand. La blancheur des pages sur lesquelles les \u00e9v\u00e8nements sont gard\u00e9s en m\u00e9moire par l\u2019\u00e9criture a \u00e9t\u00e9 simplement remplac\u00e9e par celle des draps. L\u2019existence vient s\u2019y imprimer, proposant une \u00e9criture autre, faite de gestes et de mouvements, de sons et de voix et \u00e9galement, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9quipe cr\u00e9ation-technique compos\u00e9e de J\u00e9r\u00f4me Bueche et Laurent Schaer, d\u2019images et de lumi\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\">Si les deux exp\u00e9riences, celle d\u2019Agota Kristof et celle de la protagoniste sont bien diff\u00e9rentes, nous n\u2019avons cependant jamais l\u2019impression, qu\u2019il s\u2019agisse des mots de la po\u00e9tesse ou de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue et partag\u00e9e, d\u2019assister \u00e0 une trahison.\u00a0 Au contraire, nous sommes face \u00e0 la puissance des mots et \u00e0 leur pouvoir de cr\u00e9er des images qui ne s\u2019annulent pas mais qui s\u2019ouvrent vers de vastes univers sans cesse en mouvement, vers une v\u00e9rit\u00e9 qui serait celle de la justesse.<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><span class=\"None\"><i>L\u2019Empreinte\u00a0<\/i><\/span>nous invite \u00e0 consid\u00e9rer la lecture comme une rencontre, entre des mots et leurs r\u00e9ceptions\u00a0: se dire, au plus pr\u00e8s de soi, avec les mots d\u2019une autre, se d\u00e9voiler dans les pas de l\u2019autre. Ainsi Manon, en toute g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, nous offre sa lecture des textes d\u2019Agota Kristof au travers des tableaux sc\u00e9niques, tout en nous invitant \u00e0 nous les approprier. Ensemble nous participons \u00e0 maintenir en vie des traces d\u2019avant, \u00e0 leur offrir nos r\u00e9alit\u00e9s, nos images, nos sons, nos odeurs en \u00e9chos, tout comme il est possible de transformer, sans les nier, <span class=\"None\"><i>je sais tu es toujours ici,\u00a0<\/i><\/span>nos cicatrices \u2013 mati\u00e8re morte \u2013 en mati\u00e8re organique vivante.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>D\u2019o\u00f9 je suis partie peu importe <\/i><i><\/i><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>la route sera aussi longue que la vie<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\">M\u00eame si les \u00e9v\u00e8nements sur sc\u00e8ne sont souvent sombres, il demeure, comme dans les po\u00e8mes d\u2019Agota Kristof, une sorte de lumi\u00e8re et de vie \u00e0 saisir. L\u2019empreinte n\u2019est pas que la trace d\u2019un hier fig\u00e9, un \u00e7a a \u00e9t\u00e9, c&rsquo;est aussi une signifcation en devenir, le sourire que laisse sur nos l\u00e8vres un moment partag\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>de ce qui \u00e9tait encore \u00e0 venir elle s\u2019en\u00a0 fichait<\/i><i><\/i><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>car beaucoup de choses ont eu lieu et sont pass\u00e9es <\/i><i><\/i><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>pass\u00e9es comme si quelqu\u2019un d\u2019autre les avait v\u00e9cues<\/i><i><\/i><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>\u00e0 sa place sauf leur poids de plus en plus lourd<\/i><i><\/i><\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>au bout du pied<\/i><i><\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><span class=\"None\"><i>L\u2019Empreinte\u00a0<\/i><\/span>\u2013 ce que les po\u00e8mes ont laiss\u00e9 comme traces \u2013 tout comme <span class=\"None\"><i>Clous<\/i><\/span>, trouve sa force, et sa vie, dans sa capacit\u00e9 \u00e0 dire le monde et \u00e0 trouer les silences.<\/p>\n<p class=\"Default\" style=\"text-align: justify;\"><i>L&rsquo;Empreinte,\u00a0<\/i>une cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale et musciale propos\u00e9e par Manon Pierrehumbert et sa compagnie Bin\u00b0oculaire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Agota Kristof, <span class=\"None\"><i>Clous<\/i><\/span>, trad. Maria Ma\u00eflat, Editions Zo\u00e9, 2016, 208 pages, 29.50 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Na\u00eetre jouer marcher parler avancer rire Alors que l\u2019\u00e9t\u00e9 semble \u00e9tendre sans fin sa chaleur, \u00e0 la Chaux-de-Fonds, le froid presque piquant de septembre nous rappelle que l\u2019automne est l\u00e0 avec, aux bouts des branches des arbres, un \u00e9clatement orang\u00e9 et \u00e9carlate, et la promesse d\u2019un tapis bruissant de feuilles mortes sous nos pieds. 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