{"id":326,"date":"2018-12-03T06:00:25","date_gmt":"2018-12-03T05:00:25","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=326"},"modified":"2018-11-29T10:07:47","modified_gmt":"2018-11-29T09:07:47","slug":"il-revient-obscur-dans-la-nuit-solitaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2018\/12\/03\/il-revient-obscur-dans-la-nuit-solitaire\/","title":{"rendered":"Il revient, obscur, dans la nuit solitaire"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Trois heures et quatorze minutes. Le t\u00e9l\u00e9phone de l\u2019inspecteur Arthur Millet sonne. Dans la montagne, un chasseur a retrouv\u00e9 le corps d\u2019une jeune femme. Les premi\u00e8res pages de <em>La Cagoule\u00a0<\/em>donnent le ton du dernier livre de Bastien Fournier, \u00e0 la fois sombre et lyrique\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La chevelure mi-longue, coup\u00e9e en carr\u00e9, \u00e9tait \u00e9parpill\u00e9e autour de la t\u00eate de la morte. Des cils \u00e9paissis au mascara surlignaient les yeux fig\u00e9s vers le ciel. La peau tr\u00e8s p\u00e2le accentuait la profondeur du rouge \u00e0 l\u00e8vres.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Ces taches, autour de la bouche\u00a0\u2013<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u2013\u00a0Du sang, fit Amandine Copt.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u2013\u00a0Et \u00e7a\u00a0?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u2013\u00a0De la viande.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019enqu\u00eate pi\u00e9tine, l\u2019hiver blanc s\u2019installe sur les cimes, un autre viol est commis. Les chapitres brefs condensent diff\u00e9rents points de vue entrem\u00ealent les r\u00e9cits pour nous plonger dans un roman noir dont les faits rapport\u00e9s rappellent la s\u00e9rie de viols qui eut lieu en Valais entre 1993 et 2000 et dont l\u2019auteur, baptis\u00e9 \u00ab\u00a0le violeur \u00e0 la cagoule\u00a0\u00bb est actuellement toujours recherch\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les m\u00e9dias commen\u00e7aient \u00e0 relever des similitudes entre des faits qui s\u2019\u00e9taient d\u00e9roul\u00e9s une vingtaine d\u2019ann\u00e9es auparavant et ceux qui avaient eu lieu les derniers jours. Plusieurs r\u00e9dactions illustr\u00e8rent leurs articles d\u2019un portrait-robot qu\u2019on avait alors diffus\u00e9\u00a0: visage mince, yeux bleus, sourcils clairs et \u00e9pais. Gu\u00e8re davantage. La cagoule cachait tout, mangeait les traits, tassait, s\u2019il y en avait, les cheveux et la barbe. Cette image plongea les victimes dans des affres d\u00e9j\u00e0 subies, \u00e0 grand-peine d\u00e9pass\u00e9es ou tapies dans l\u2019ombre toutes pr\u00eates \u00e0 ressurgir.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019univers d\u00e9crit est d\u2019autant plus saisissant que Bastien Fournier y glisse une multitude d\u2019allusions qui entrent en r\u00e9sonance avec le r\u00e9el et donnent aux \u00e9l\u00e9ments fictionnels cette impression d\u2019\u00e9trange familiarit\u00e9\u00a0: appel \u00e0 la vigilance de la part de la police, sp\u00e9culations m\u00e9diatiques autour des viols et de leur auteur, rumeurs infond\u00e9es et psychose collective qui gagnent chaque village, r\u00e9cup\u00e9ration politique par les partis de tous bords.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Martial Dumoulin, \u00e9lu de la majorit\u00e9, se f\u00e9licita d\u2019avoir obtenu la cr\u00e9ation d\u2019emplacements r\u00e9serv\u00e9s aux dames pr\u00e8s des issues des parkings souterrains.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Un ministre de l\u2019opposition ironisa sur les amendes dont la police accablait les honn\u00eates gens, accaparant un personnel qui dans le m\u00eame temps n\u00e9gligeait sa mission de protection.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>On stigmatisa la cl\u00e9mence des juges.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Et la presse de boulevard s\u2019en donnait \u00e0 c\u0153ur joie. <\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le roman alterne entre la violence des r\u00e9cits crus de viols et la d\u00e9licatesse apport\u00e9e aux descriptions des paysages qui servent de cadre aux \u00e9v\u00e9nements narr\u00e9s\u00a0; les montagnes et les for\u00eats d\u00e9coup\u00e9es dans un silence obscur apparaissent aussi fascinantes que gla\u00e7antes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Tout \u00e9tait noir au-dehors \u2013 troncs des m\u00e9l\u00e8zes, m\u00e9l\u00e8zes, aiguilles des m\u00e9l\u00e8zes. Un rayon de lune, soudain lib\u00e9r\u00e9 par la course des nuages, laissa deviner les reliefs sur le c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 de la vall\u00e9e. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaque mot est choisi avec pr\u00e9cision et vient redoubler la noirceur qui flotte entre les pages de ce court roman, comme pour mieux nous happer au milieu des ombres inqui\u00e9tantes des conif\u00e8res. L\u2019\u00e9criture travaill\u00e9e ainsi que le rythme balanc\u00e9 des phrases est sans doute l\u2019une des grandes forces de ce polar, et l\u2019on est troubl\u00e9 par l\u2019attention po\u00e9tique que l\u2019auteur porte aux moindres d\u00e9tails.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les globes des r\u00e9verb\u00e8res jetaient leur halo sur les pav\u00e9s humides. Un vent fit osciller trois drapeaux pendus sous trois hampes \u00e0 la fa\u00e7ade de l\u2019h\u00f4tel de ville. Arthur Millet serra l\u2019\u00e9toffe sur sa gorge et s\u2019assit. Un ivrogne descendit la rue, chanta la sant\u00e9 du roi de France et disparut dans une rue adjacente. Arthur Millet prit une cigarette. La flamme du briquet \u00e9claira son visage. Une fum\u00e9e puissante et bleue s\u2019en alla comme une pri\u00e8re en direction du ciel. Deux spectres en contrebas cheminaient main dans la main. Ils s\u2019effac\u00e8rent sous une arcade. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parfois, les mots se d\u00e9robent. Ceux de deuil, murmur\u00e9s pour la femme que l\u2019on aimait en secret, viennent s\u2019\u00e9trangler en un \u00e9clat fun\u00e8bre dans un vers de Catulle\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Elle avait employ\u00e9 les jours suivants \u00e0 parcourir les cimeti\u00e8res de la ville \u00e0 la recherche de sa s\u00e9pulture, l\u2019avait trouv\u00e9e dans un columbarium, avait vers\u00e9 sur elle, \u00e0 la fa\u00e7on des Anciens, des gouttes d\u2019eau et de lait en disant un po\u00e8me qui les avait \u00e9mues toutes deux. Elle r\u00e9p\u00e9ta plusieurs fois le dernier vers\u00a0: \u00ab\u00a0Pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, salut, adieu.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et les mots de douleur entre un p\u00e8re et son fils, les mots pour la m\u00e8re absente, s\u2019effacent dans leurs conversations au profit de tirets et de blancs typographies\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La discussion porta sur les \u00e9tudes d\u2019Arnaud, sur les amis, cousins et connaissances auxquels il avait rendu visite. Puis un silence\u00a0; puis\u00a0:<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Elle \u2013\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Maman \u2013\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>[\u2026]<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Un avion passait dans le ciel, tr\u00e8s haut, signal\u00e9 sur fond noir par les lampes qui clignotaient \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 des ailes.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Elle le \u2013<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u2013 l\u2019aurait.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u2013 Elle souhaitait ton bonheur.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0En vain\u00a0\u00bb, pensa Arthur Millet.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ils \u00e9taient \u00e0 l\u2019immeuble.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La Cagoule\u00a0<\/em>ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 une enqu\u00eate sur une s\u00e9rie de viols sordides\u00a0: c\u2019est aussi un roman qui explore les rapports entre fiction et r\u00e9alit\u00e9 et nous confronte \u00e0 nos peurs, un chant po\u00e9tique qui se glisse \u00e0 travers l\u2019ombre des montagnes et nous fait fr\u00e9mir jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re page.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La Cagoule<\/em>, Bastien Fournier, Vevey, L\u2019Aire, 2018, 86 pages. 18 CHF.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cr\u00e9dits photographiques : Ga\u00e9tan Herold<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Trois heures et quatorze minutes. 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