{"id":372,"date":"2019-05-20T06:00:13","date_gmt":"2019-05-20T04:00:13","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=372"},"modified":"2019-05-20T11:52:19","modified_gmt":"2019-05-20T09:52:19","slug":"novembre-en-trois-tableaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2019\/05\/20\/novembre-en-trois-tableaux\/","title":{"rendered":"Novembre en trois tableaux"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Un \u00e9loignement qui rapproche, un temps plein sans emploi, une mort qui fait vivre davantage. Dans <em>Novembre<\/em>, Jean Prod\u2019hom rend \u00e9videntes ces v\u00e9rit\u00e9s qui \u00e9chappent \u00e0 la raison. Paru en novembre 2018 aux \u00e9ditions d\u2019Autre Part, ce r\u00e9cit \u00e0 la prose fluide n\u2019est \u00ab\u00a0point une balade, ni une excursion, une randonn\u00e9e, un journal, une errance, une enqu\u00eate ou un voyage, mais un peu de tout cela\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est \u00e9galement et surtout une amiti\u00e9 avec un vieil homme, S., dont la simplicit\u00e9 et la justesse se prolongent jusqu\u2019\u00e0 la fin du livre. S. veut prendre le temps de mourir, humblement, sans pr\u00e9cipitation, seul. On le comprend, en m\u00ealant notre esprit aux mots de Prod\u2019hom, et on part du Riau \u00ab\u00a0le mercredi 8 novembre, un maigre sac sur le dos\u00a0\u00bb, pour se rapprocher \u00ab\u00a0du monde que S. allait quitter\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce monde on le sent, on l\u2019\u00e9coute, on s\u2019y couche, on le ramasse par petits bouts, on s\u2019y fond comme dans une peinture que l\u2019on ferait vivre, un pas apr\u00e8s l\u2019autre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"padding-left: 60px; text-align: justify;\"><em>Le Talent, la Venoge et leurs affluents occupaient le centre du tableau, avec tout autour des lambeaux de brouillard, la terre noire des labours, les fum\u00e9es des feux d\u2019automne. Le tableau penchait du c\u00f4t\u00e9 du lac<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois tableaux, justement, peuvent r\u00e9sumer la force de ce r\u00e9cit\u00a0: une nature morte qui se fait discr\u00e8te, une carte du <em>Seeland\u00a0<\/em>que l\u2019on s\u2019imagine et un \u00ab\u00a0saint Augustin\u00a0\u00bb qui accompagne S. jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re page de sa vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une nature morte au melon et \u00e0 la past\u00e8que<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette nature morte, on la rencontre entre un paysage alpin et le Sacr\u00e9-C\u0153ur, accroch\u00e9e \u00e0 un mur de l\u2019h\u00f4tel de la Croix-Blanche \u00e0 La Sarraz, notre troisi\u00e8me \u00e9tape, dont le bar ressemble \u00e0 une \u00ab\u00a0succursale de Las Vegas\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La peinture renvoie d\u2019abord aux paysages automnaux qu\u2019on traverse pendant les douze jours que durera le voyage. La nature se pr\u00e9pare \u00e0 la longue hibernation, elle suspend le temps et dissimule la vie, elle force l\u2019\u0153il \u00e0 chercher de rares couleurs et l\u2019homme \u00e0 ouvrir son parapluie. Les descriptions de Prod\u2019hom sont empreintes d\u2019un \u00e9tat d\u2019esprit\u00a0: passer et s\u2019\u00e9merveiller. Malgr\u00e9 la fatigue et la pluie, on recherche la vie dans cette nature morte, on est attentifs \u00e0 ces instants, fugitifs mais \u00e9ternels, qui nous projettent brutalement dans le monde\u00a0: passer et s\u2019\u00e9merveiller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nature morte au melon et \u00e0 la past\u00e8que \u00e9voque \u00e9galement un <em>memento mori\u00a0<\/em>(\u00ab\u00a0souviens-toi que tu vas mourir\u00a0\u00bb) qui transpara\u00eet en filigrane tout au long de <em>Novembre<\/em>. Chantemerle, l\u2019\u00e9tablissement m\u00e9dico-social dans lequel S. finit ses jours, revient \u00e0 l\u2019esprit aussi souvent que la consultation quotidienne de la m\u00e9t\u00e9o. <em>Novembre\u00a0<\/em>est un \u00ab\u00a0po\u00e8me de fin de saison\u00a0\u00bb qui nous convie \u00e0 nous rapprocher de son \u00e9vidence, \u00e0 appr\u00e9cier pleinement ce mois difficile et tous ceux qui le pr\u00e9c\u00e8dent\u00a0; avant la fin de l\u2019ann\u00e9e, avant la fin de la vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une carte du Seeland (\u00e0 gratter)<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les habitu\u00e9s du blog <em>lesmarges.net\u00a0<\/em>reconna\u00eetront la justesse avec laquelle Prod\u2019hom capte l\u2019essentiel d\u2019une journ\u00e9e, d\u2019une pens\u00e9e, d\u2019un paysage. C\u2019est en direction de Soleure, dans la r\u00e9gion des Trois-Lacs, que le po\u00e8te nous emm\u00e8ne cette fois\u00a0; vers le nord, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019eau est omnipr\u00e9sente, \u00ab\u00a0l\u00e0 o\u00f9 le pr\u00e9sent b\u00e9gaie, l\u2019avenir h\u00e9site et le pass\u00e9 s\u2019attarde comme un point d\u2019orgue\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019auteur romand reste fid\u00e8le \u00e0 sa recherche de beaut\u00e9 dans les petits riens\u00a0: des brimborions qui condensent la substance du monde, comme dans son premier ouvrage <em>Tesson\u00a0<\/em>(2014), aux chemins que l\u2019on cr\u00e9e, bordant les rivi\u00e8res et la soci\u00e9t\u00e9, comme dans <em>Les Marges\u00a0<\/em>(2015).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le promeneur solitaire donne du relief \u00e0 ce tableau cartographique qu\u2019on reconstitue mentalement, en grattant sa surface pour y d\u00e9celer son histoire et en le coloriant de ses r\u00eaveries\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 60px;\"><em>Le r\u00eave ne m\u00e8ne nulle part\u00a0; il rend au paysage, que nous ne voyons plus de l\u2019avoir trop vu, un visage\u00a0; le r\u00eave offre un peu de jeu, rend au monde ce que l\u2019habitude lui a retir\u00e9, juste assez pour qu\u2019il fr\u00e9misse \u00e0 nouveau.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Novembre\u00a0<\/em>nous prom\u00e8ne au bord des eaux et \u00e0 travers l\u2019histoire du <em>Seeland<\/em>\u00a0; ce microcosme aux m\u00e9andres que les hommes des p\u00e9nitenciers corrigent, comme les p\u00e9nitenciers corrigent les hommes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un \u00ab\u00a0saint Augustin\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la chambre de S, il n\u2019y a qu\u2019une image sur les murs\u00a0: \u00ab\u00a0Saint Augustin\u00a0\u00bb peint par Carpaccio. S. choisit, comme ce mod\u00e8le, de vivre seul cet instant qui ne devrait appartenir qu\u2019\u00e0 soi, cet \u00ab\u00a0art qui ne s\u2019exerce qu\u2019une fois\u00a0\u00bb. Loin d\u2019\u00eatre un sujet funeste, la mort est une libert\u00e9 absolue, une machine \u00e0 souvenirs, une invitation \u00e0 \u00ab\u00a0passer et s\u2019\u00e9merveiller\u00a0\u00bb envoy\u00e9e aux vivants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En marchant avec Prod\u2019hom \u00ab\u00a0sur l\u2019autre versant, la vie \u00e0 port\u00e9e de main\u00a0\u00bb, on babille avec un gamin de Lussery, on surprend une vraie poule d\u2019eau au bord de l\u2019<em>Alte Aare<\/em>, on observe une fillette faire de la balan\u00e7oire dans une zone abandonn\u00e9e de Studen, \u00ab\u00a0il n\u2019y a d\u00e9cid\u00e9ment aucune raison de d\u00e9sesp\u00e9rer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S. est sous le patronage de saint Augustin\u00a0; nous, pendant cette marche, \u00ab\u00a0les jambes lourdes, plomb\u00e9es par des semelles\u00a0\u00bb dont on aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00ab\u00a0qu\u2019elles soient de vent\u00a0\u00bb, on rencontre parfois Rousseau ou Tolsto\u00ef, Louis Favre ou Robert Walser, Michel d\u2019Yvonand ou une vieille dame de Bargen, et on fausse compagnie \u00e0 notre solitude m\u00e9ditative, l\u2019espace d\u2019un instant, pour faire r\u00e9sonner nos pens\u00e9es avec celles des autres habitants de ce monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un dernier tableau<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les trois images convergent et fusionnent en un seul et unique tableau \u2013 l\u00e9gu\u00e9 par S. comme un message ultime, sublime et d\u00e9bordant de sens \u2013 que je laisserai au lecteur le plaisir de d\u00e9couvrir. <em>Novembre <\/em>nous fait quitter le temps de nos horloges pour suivre les traces de ce marcheur automnal qui passe, pense, s\u2019\u00e9merveille et, finalement, vit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Anthony Ramser<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Jean Prod\u2019hom, <em>Novembre<\/em>, Gen\u00e8ve, \u00e9ditions d\u2019Autre Part, 2018, 320 pages, CHF 30.-<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un \u00e9loignement qui rapproche, un temps plein sans emploi, une mort qui fait vivre davantage. 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