{"id":408,"date":"2019-06-03T06:00:20","date_gmt":"2019-06-03T04:00:20","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=408"},"modified":"2019-05-07T16:19:18","modified_gmt":"2019-05-07T14:19:18","slug":"florian-eglin-mise-double-alors-bide-ou-jackpot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2019\/06\/03\/florian-eglin-mise-double-alors-bide-ou-jackpot\/","title":{"rendered":"Florian Eglin mise double\u00a0: alors, bide ou jackpot\u00a0?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Florian Eglin\u00a0? Jamais entendu\u00a0? Eh bien, ce n\u2019est pas grave. Pas besoin de savoir qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9, entre 2013 et 2015, une trilogie consacr\u00e9e \u00e0 Solal Aronowicz. Solal Aronowicz\u00a0? Oui, ce personnage aussi \u00ab\u00a0brutal et improbable\u00a0\u00bb que l\u2019annon\u00e7ait le titre du premier opus. Ne retenez pas non plus qu\u2019il a publi\u00e9 un quatri\u00e8me livre, <em>Ciao connard<\/em>, en 2016. Tout ce que vous devez savoir, c\u2019est que l\u2019\u00e9crivain genevois mise double\u00a0en ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e 2019\u00a0: publier deux bouquins presqu\u2019au m\u00eame moment. Mais il se tire une balle dans le pied, me direz-vous\u00a0! Pas si s\u00fbr, et ce pour plusieurs raisons. Jouons donc avec Eglin\u00a0: les cinq d\u00e9s du <em>Yahtzee\u00a0<\/em>en sont jet\u00e9s\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Premier point, que je marque. J\u2019ai lu pour vous <em>Il prononcera ton nom<\/em>, le premier des deux livres. Une th\u00e9matique ancestrale, celle d\u2019un jeune couple, dont une ado jeune, tr\u00e8s jeune, trop jeune, qui en son ventre porte un enfant de lui. Bien entendu, ils ne sont pas d\u2019accord sur son sort\u00a0: elle veut le garder, lui veut l\u2019avorter. Alors, dans ma position de lecteur masculin moderne, je me sens un peu froiss\u00e9. Pourquoi toujours ce m\u00eame refrain, vu et revisit\u00e9, du gar\u00e7on ignoble, cru, froid, vomissant d\u2019injures, et de la jeune fille si \u00ab\u00a0candide\u00a0\u00bb, si irr\u00e9prochable et \u00ab\u00a0gentille\u00a0\u00bb\u00a0? Mais l\u2019astuce est l\u00e0, justement\u00a0! Il aurait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 trop \u00ab\u00a0d\u00e9licat\u00a0\u00bb, trop antif\u00e9ministe de mettre en sc\u00e8ne un jeune papa fier de l\u2019\u00eatre, reprochant \u00e0 son amie de vouloir jouir librement de son corps, m\u00eame au prix du meurtre d\u2019un f\u0153tus. Non, ici, Eglin inverse une seconde fois cette inversion des clich\u00e9s, pour nous projeter \u00e0 nouveau dans le sch\u00e9ma \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb du m\u00e9chant jeune homme et de la bonne adolescente. De la sorte, il montre avec plus de vigueur que ce combat est <em>aussi\u00a0<\/em>un combat de femmes contre femmes. Alexandra, la jeune ado de cette pi\u00e8ce \u2013 car, oui, c\u2019est une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre \u2013 se rebelle contre <em>certaines\u00a0<\/em>\u00ab\u00a0Effigies\u00a0\u00bb, de petites statuettes f\u00e9ministes ou f\u00e9minines qui constellent la pi\u00e8ce. Et en particulier contre l\u2019Effigie de \u00ab\u00a0Simone Veil, Celle qui surv\u00e9cut, et qui donna son OK pour liquider des non-n\u00e9s\u00a0\u00bb. Oui, Alexandra n\u2019a que \u00e7a en t\u00eate\u00a0: faire reconna\u00eetre \u00e0 tous, et surtout \u00e0 son copain, et aux amis de celui-ci, que l\u2019enfant qu\u2019elle porte est bien un enfant, et non un \u00ab\u00a0sac de cellules\u00a0\u00bb, quoi qu\u2019en dise le droit suisse. Mais jetez donc les d\u00e9s, car le temps passe\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois fois quatre points\u00a0; vous menez\u00a0! L\u2019originalit\u00e9 de la composition. Nous avons donc affaire \u00e0 une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, avec des personnages. Mais encore\u00a0? Une didascalie qui s\u2019exprime librement et \u00e9met des jugements de valeurs. Une <em>Voix-Off\u00a0<\/em>qui semble \u00eatre un m\u00e9lange de pens\u00e9es int\u00e9rieures d\u2019Alexandra, de quelques-unes d\u2019Eglin, d\u2019un narrateur peut-\u00eatre, de celles des spectateurs et des lecteurs semble-t-il. Cette voix qui est en eux, et qu\u2019ils taisent, cette voix qui peut \u00eatre seulement entendue, parfois par Alexandra, et surtout par la didascalie, avec laquelle la <em>Voix-Off\u00a0<\/em>dialogue et se frite la fraise. On y trouve aussi des \u00ab\u00a0<em>kuroko<\/em>\u00a0\u00bb, machinistes du th\u00e9\u00e2tre traditionnel japonais, qui ici nous rappellent en permanence que la pi\u00e8ce est fausse, truqu\u00e9e, \u00e0 l\u2019instar d\u2019un Brecht, et tout \u00e0 la fois qu\u2019elle se m\u00eale \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, que la r\u00e9alit\u00e9 est finalement aussi crue que la pi\u00e8ce repr\u00e9sent\u00e9e. \u00c0 mon tour de tirer les d\u00e9s\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mauvaise donne\u00a0; d\u00e9cid\u00e9ment, je suis conquis\u00a0! Le deuxi\u00e8me livre d\u2019Eglin, <em>En pleine lumi\u00e8re<\/em>, pr\u00e9sente la vie de Luca, un \u00e9colier du secondaire I qui aime \u00ab\u00a0faire le con\u00a0\u00bb, comme il le dit lui-m\u00eame, pour se faire gicler de la classe. Car \u00e0 ce niveau, il fait la comp\u00e9tition avec un camarade\u00a0: chaque exclusion leur vaut un point, et ils sont pratiquement toujours \u00e0 \u00e9galit\u00e9\u00a0! Jeu de \u00ab\u00a0cons\u00a0\u00bb, peut-\u00eatre. Pas bien m\u00e9chant me direz-vous\u00a0? Eh bien en fait, si\u00a0! On suit Luca dans l\u2019univers violent des adolescents, un univers qui est le sien et dans lequel pourtant rien ne lui pla\u00eet. \u00c0 l\u2019exception du dessin et du MMA, bien s\u00fbr, mix d\u2019arts martiaux, qu\u2019il visionne sur Internet, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, et surtout qu\u2019il r\u00eave de pratiquer\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, mais c\u2019est pas vrai\u00a0! Trois fois le chiffre cinq\u00a0! Vous allez me plumer \u00e0 ce jeu\u00a0! D\u2019accord, d\u2019accord, j\u2019avoue\u00a0! Le bouquin a plus de relief qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Non, ce n\u2019est pas un livre pour ados, selon moi. C\u2019est un livre d\u2019ados pour adultes. Pourquoi \u00e7a\u00a0? Parce que je suis persuad\u00e9 que les ados qui aiment lire ne l\u2019aimeraient pas, pour la plupart, car beaucoup trop violent dans ses termes, ses expressions. Et les ados qui pourraient s\u2019identifier \u00e0 Luca et aux autres personnages du livre seraient sans doute eux aussi des passionn\u00e9s de combats sanglants, d\u2019insultes en tous genres, de jeux vid\u00e9os brutaux, de t\u00e9l\u00e9 et, tout comme Luca lui-m\u00eame, ils n\u2019aimeraient sans doute pas la lecture en g\u00e9n\u00e9ral. Finalement, un peu comme le r\u00e9v\u00e8le Kevin dans <em>Il prononcera ton nom<\/em>, les ados de cette trempe ne lisent pas, ou alors ils s\u2019en cachent, de honte (mais bien s\u00fbr, comme Kevin, les cas particuliers existent toujours\u00a0!) Et alors, pourquoi donc ce livre qui, on ne va pas se mentir, comporte de nombreux lieux communs, un peu faciles, serait-il susceptible d\u2019int\u00e9resser un adulte\u00a0? Parce que, en tant qu\u2019ancien enseignant d\u2019allemand pour des apprentis en difficult\u00e9 scolaire, j\u2019ai personnellement \u00e9t\u00e9 touch\u00e9. Parce qu\u2019Eglin est lui-m\u00eame enseignant de fran\u00e7ais au secondaire I, \u00e0 Gen\u00e8ve, qu\u2019il est lui-m\u00eame ceinture noire de judo et qu\u2019il sait de quoi il parle. Parce que des tas d\u2019adultes, parents, tantes ou enseignants, ne savent plus comment r\u00e9agir face aux r\u00e9actions impossibles de leurs ados. Lieux communs, oui. Th\u00e9matique antique, certes. Mais dialogues modernes, d\u2019une violence verbale r\u00e9aliste et tout aussi surprenante. Alors, pour toutes celles et ceux qui s\u2019appr\u00eatent \u00e0 enseigner, ou pour les parents qui ne savent plus comment r\u00e9agir, ce livre peut s\u2019av\u00e9rer int\u00e9ressant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 180px;\"><em>Il a pass\u00e9 la main sur son visage. \u00c7a lui a d\u00e9form\u00e9 la figure. Ses yeux \u00e9taient rouge sang.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 210px;\"><em>\u2013 Tu vas te calmer, Luca\u00a0?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 180px;\"><em>J\u2019ai hauss\u00e9 les \u00e9paules. Je l\u2019ai pas regard\u00e9. Toujours pas.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 210px;\"><em>\u2013 Je pense.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 210px;\"><em>\u2013 Pas moi.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 180px;\"><em>J\u2019ai pas vu venir la baffe. Les beignes de mon p\u00e8re, je les voyais jamais venir.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 mon tour\u00a0! Et\u2026. <em>Yahtzee<\/em>\u00a0! Je gagne la partie, et le droit d\u2019abattre ma derni\u00e8re carte\u00a0! Quand j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame un jeune ado, j\u2019\u00e9tais un fan inconditionnel de <em>Prince of Persia\u00a0: Sands of Time<\/em>, le c\u00e9l\u00e8bre jeu vid\u00e9o qui par la suite a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 au cin\u00e9ma. Mais lorsqu\u2019est sorti le deuxi\u00e8me opus, <em>Warrior Within<\/em>, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9\u00e7u. Il ne s\u2019agissait plus de vaincre des cr\u00e9atures des sables, mais de tuer des \u00eatres humains r\u00e9els, avec des jets de sang \u00e0 profusion. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019avoir achet\u00e9 du sang. L\u2019ennui, c\u2019est que, avec Eglin, il me reste dans les mains le m\u00eame sang chaud qui me glace l\u2019\u00e9chine (au moins, pas d\u2019indiff\u00e9rence\u00a0!) Malgr\u00e9 toutes les originalit\u00e9s que l\u2019on peut trouver \u00e0 ces deux livres, tous deux sont d\u2019une extr\u00eame violence, qui aurait parfois de quoi rivaliser avec celle de <em>Daesh<\/em>. <em>En pleine lumi\u00e8re\u00a0<\/em>est d\u2019une violence plus simple, plus directe, une violence verbale surtout, physique aussi. Pr\u00e8s de quatre mots sur cinq sont des insultes abruptes, si bien qu\u2019on se demande par quel g\u00e9nie la phrase demeure encore compr\u00e9hensible. Dans <em>Il prononcera ton nom<\/em>, la violence se fait graduelle. D\u2019abord pr\u00e9visible, elle d\u00e9borde ensuite totalement de la limite du supportable et nous donne \u00e0 voir ce que nous pr\u00e9f\u00e8rerions ne pas voir. S\u2019il s\u2019agissait de la r\u00e9alit\u00e9, on interviendrait, on s\u2019interposerait, on d\u00e9noncerait l\u2019acte \u00e0 la police. Mais ici, que faire\u00a0? D\u00e9noncer un \u00eatre fictif\u00a0? Oui, Eglin veut nous d\u00e9ranger, veut bousculer notre amour \u00ab\u00a0suisse\u00a0\u00bb de la passivit\u00e9, de l\u2019inaction. Une forme de <em>catharsis<\/em>. Certes. Et oui, dans chacun de ces deux r\u00e9cits, le v\u00e9cu de l\u2019auteur se sent \u00e0 pleins poumons, ce qui ajoute une bonne dose de r\u00e9alisme. Mais il faut tout de m\u00eame appr\u00e9cier la cruaut\u00e9 la plus inf\u00e2me pour lire ces bouquins. Or je sais que certains de mes contemporains sont ainsi, et je conclurai donc en disant que ces ouvrages s\u2019adressent \u00e0 celles et ceux qui, \u00e0 la violence des actes, aiment joindre la violence des mots.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais en fait, je ne peux pas vous laisser sans r\u00e9pondre \u00e0 la question initiale\u00a0: bide ou jackpot\u00a0? Contrairement \u00e0 ce qu\u2019on pourrait penser, publier deux livres \u00e0 la fois peut \u00eatre une vraie id\u00e9e de g\u00e9nie (surtout lorsqu\u2019ils sont aussi petits et, j\u2019imagine, si rapidement \u00e9crits). Et pourquoi donc\u00a0? Parce que, comme la pieuvre d\u2019<em>Il prononcera ton nom<\/em>, Eglin attire ainsi dans ses tentacules un lectorat composite, form\u00e9 des lecteurs de ses pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages, des adolescents fous de MMA, des couples adolescents, de celles et ceux qui se posent des questions sur l\u2019avortement, des parents et enseignants qui ne savent plus que faire avec leur ado, et bien entendu des critiques litt\u00e9raires tels que moi, qui \u00e9criront de bonnes ou mauvaises choses, vraies ou fausses, subjectives en tous les cas, et qui finalement (et c\u2019est tant mieux) n\u2019auront pas un impact fou sur le succ\u00e8s ou l\u2019insucc\u00e8s de ses \u0153uvres\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00c9ric Bonvin<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 lire, donc, selon vos affinit\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify;\">Florian Eglin, <em>En pleine lumi\u00e8re<\/em>, Lausanne, Giuseppe Merrone \u00c9diteur (BSN Press, Uppercut), 2019, 70 pages, 13 CHF.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Florian Eglin, <em>Il prononcera ton nom\u00a0: myst\u00e8re contemporain<\/em>, Gen\u00e8ve, \u00c9ditions la Baconni\u00e8re, 2018, 128 pages, 20 CHF.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Florian Eglin\u00a0? 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