{"id":412,"date":"2019-06-10T06:00:41","date_gmt":"2019-06-10T04:00:41","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=412"},"modified":"2019-05-27T11:38:02","modified_gmt":"2019-05-27T09:38:02","slug":"jean-francois-haas-et-lhistoire-des-peuples","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2019\/06\/10\/jean-francois-haas-et-lhistoire-des-peuples\/","title":{"rendered":"Jean-Fran\u00e7ois Haas et l\u2019Histoire des peuples"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Parfois, je me demande si je te raconte ou si je me raconte, si je te d\u00e9couvre ou si je me d\u00e9couvre\u00a0; mais c\u2019est peut-\u00eatre tout un. C\u2019est toi que je cherche, et tu me donnes de me mettre au jour\u2026 car ce que sont les autres, c\u2019est nous<\/em>. Le nouveau roman de Jean-Fran\u00e7ois Haas s\u2019ouvre sur les souvenirs d\u2019enfance du narrateur, Jonas, le petit-neveu trentenaire de Tobie Ruau (personnage principal d\u00e9c\u00e9d\u00e9 au moment du r\u00e9cit). Jonas va raconter \u00e0 Tobie sa propre vie qui se d\u00e9roule de 1895 \u00e0 2003. \u00c0 travers des flashbacks de Jonas et de Tobie enfant, le d\u00e9cor est rapidement plant\u00e9\u00a0: le lecteur apprend que ce dernier est le fils b\u00e2tard d\u2019un meurtrier involontaire et d\u2019une jeune femme fribourgeoise. \u00c0 partir de l\u00e0, l\u2019histoire ne cesse de se compliquer car Haas m\u00eale un grand nombre d\u2019intervenants tant\u00f4t indispensables, tant\u00f4t secondaires dans la vie du protagoniste principal. Cette pl\u00e9thore d\u2019individus nous pousse \u00e0 recourir \u00e0 des astuces mn\u00e9motechniques ou \u00e0 nous r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019index des personnages dispos\u00e9 en d\u00e9but de roman.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 Jonas, apr\u00e8s avoir introduit la relation entre Tobie et lui-m\u00eame, il entreprend de reconstituer la vie mouvement\u00e9e de son grand-oncle \u00e0 l\u2019aide de documents ou de r\u00e9cits qu\u2019il a pu recevoir quand il \u00e9tait jeune. Il avouera combler les vides gr\u00e2ce \u00e0 son imagination marqu\u00e9e par un questionnement incessant : <em>tu as pris le train, peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 le vendredi pr\u00e9c\u00e9dent, ou le samedi, j\u2019en suis r\u00e9duit \u00e0 imaginer tout \u00e7a, j\u2019aimerais savoir quels \u00e9taient les horaires, combien de temps cela prenait, tu m\u2019as seulement dit que c\u2019\u00e9tait un long voyage<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour nous aider \u00e0 ne pas perdre le fil de ce r\u00e9cit qui entrem\u00eale la vie de Tobie \u00e0 celle d\u2019un autre personnage, Isaac, les chapitres indiquent au lecteur en quelle ann\u00e9e il se trouve et, pour les f\u00e9rus d\u2019histoire, permettent de corroborer histoire et Histoire qui sont indissociablement li\u00e9es dans l\u2019\u00e9criture de Haas. En effet, \u00e0 travers Tobie et les 469 pages de ce roman, nous sommes amen\u00e9s \u00e0 revisiter le long XX<sup>\u00e8me\u00a0<\/sup>si\u00e8cle et \u00e0 porter un jugement pessimiste sur la nature de l\u2019Homme. Ce r\u00e9capitulatif \u2013 non exhaustif \u2013 prend autant l\u2019apparence de petits clins d\u2019\u0153il que de longs expos\u00e9s bien document\u00e9s et appuy\u00e9s par de nombreuses r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires et populaires indiqu\u00e9es en fin de livre. En plus, l\u2019auteur ne s\u2019est pas content\u00e9 d\u2019aborder les grands massacres entres nations blanches (1<sup>\u00e8re\u00a0<\/sup>et 2<sup>\u00e8me\u00a0<\/sup>Guerres mondiales) mais, s\u2019\u00e9loignant de l\u2019eurocentrisme et de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie anglo-am\u00e9ricaine de l\u2019Histoire, s\u2019est aussi aventur\u00e9 \u00e0 parler des g\u00e9nocides africains, des massacres asiatiques et des r\u00e9gimes dictatoriaux de l\u2019Am\u00e9rique du Sud qui p\u00e8sent eux aussi dans le d\u00e9compte des victimes\u00a0; \u00e0 croire en l\u2019existence d\u2019un concours officieux dont la population ignorerait tout\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au milieu de ces guerres, l\u2019antis\u00e9mitisme est un th\u00e8me r\u00e9current \u2013 clin d\u2019\u0153il \u00e0 la mont\u00e9e de ce ph\u00e9nom\u00e8ne en Europe ces derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0? Telle une sorte de leitmotiv ent\u00eatant, une place centrale lui est accord\u00e9e au travers non seulement du personnage d\u2019Isaac Milstein d\u2019Odessa, Juif \u00e0 la raison vacillante rencontr\u00e9 par Tobie lors de ses p\u00e9r\u00e9grinations hors de Suisse, mais aussi par l\u2019\u00e9vocation des haines collectives ou individuelles qui \u00e9maillent le r\u00e9cit et l\u2019Histoire. Isaac, d\u00e9positaire d\u2019une sagesse proph\u00e9tique tir\u00e9e de sa foi en Dieu et en l\u2019humanit\u00e9, nous plonge parfois dans des r\u00e9flexions philosophiques ou, c\u2019est selon, dans un profond ennui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e0 se trouve la limite de ce roman\u00a0: ses parenth\u00e8ses philosophico-religieuses se transforment facilement en digressions interminables sur la solidarit\u00e9 humaine et l\u2019amour de l\u2019Autre. Elles nous rappellent ce que chacun devrait mettre en \u0153uvre afin de vivre dans un monde en paix mais ne servent finalement qu\u2019\u00e0 nous impatienter. S\u2019il y en avait seulement quelques-unes, nous accepterions ais\u00e9ment cette marotte mais, plus le r\u00e9cit avance, plus les envol\u00e9es lyrico-humanistes s\u2019intensifient et le roman se transforme presque en trait\u00e9. En prenant en compte cette tendance et la th\u00e9matique de ses anciens romans, nous arrivons au c\u0153ur de la critique que l\u2019on doit faire \u00e0 l\u2019auteur fribourgeois\u00a0: une trop grande redondance qui risque de lasser son lecteur fan de la premi\u00e8re heure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutefois, on pardonne ce c\u00f4t\u00e9 moralisateur car Jean-Fran\u00e7ois Haas a \u00e9crit un livre de grande qualit\u00e9 et, loin d\u2019\u00e9tendre ses connaissances historiques et litt\u00e9raires, il les utilise pour d\u00e9tourner ce livre qu\u2019on aurait pu prendre de prime abord pour un roman\u00a0\u00ab\u00a0am\u00e9ricain\u00a0\u00bb mais qui devient ici un roman \u00ab\u00a0humain\u00a0\u00bb. En effet, Tobie est t\u00e9moin du d\u00e9but de la mondialisation des transports et des contacts en \u00e9cumant l\u2019Europe, parcourant les Etats-Unis \u00e0 la recherche de son g\u00e9niteur. Gr\u00e2ce \u00e0 ces p\u00e9r\u00e9grinations, il fait la rencontre d\u2019innombrables personnalit\u00e9s et cultures, sublim\u00e9es par leurs particularit\u00e9s et diff\u00e9rences mais n\u00e9anmoins tenaill\u00e9es par les m\u00eames avatars de haine. Pourtant, on ne trouve aucune trace de manich\u00e9isme facile dans ces lignes mais une triste compr\u00e9hension de ce qui pousse les hommes \u00e0 ha\u00efr leur prochain\u00a0: <em>Cette force de destruction, qui nous d\u00e9truit nous-m\u00eames, qui d\u00e9truit ces enfants sur la photo, c\u2019est le refus d\u2019autrui et de la diff\u00e9rence, le refus de comprendre celui qui est diff\u00e9rent et ce qui nous rend diff\u00e9rent<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce livre est avant tout l\u2019histoire d\u2019un individu au parcours prodigieux, ballott\u00e9 par l\u2019Histoire, qui assiste aux effets de celle-ci sur ses proches tel Daniel, son neveu, embrigad\u00e9 et fourvoy\u00e9 par les th\u00e9ories fascistes parti combattre en Espagne : <em>Tu continuais de subir les \u00e9v\u00e9nements, de t\u2019y adapter. L\u2019Histoire te portait, tel un de ces copeaux que tu t\u2019amusais, enfant, \u00e0 jeter dans le ruisseau<\/em>. Tobie \u2013 que sa femme et ses amis rendent meilleur \u2013 repr\u00e9sente un homme imparfait, pouss\u00e9 \u00e0 \u00e9migrer d\u00e8s son adolescence dans le but de combler une absence qui le hante toute sa vie. Il incarne aussi plus largement une facette de la r\u00e9alit\u00e9 sociale de la Suisse du d\u00e9but du si\u00e8cle, un \u00e9tat o\u00f9 les prestations sociales n\u2019existaient pas encore et o\u00f9 la migration \u00e9tait la seule possibilit\u00e9 pour survivre \u00e0 la pauvret\u00e9 ambiante.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Marie Maury<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Fran\u00e7ois Haas, <em>Tu \u00e9criras mon nom sur les eaux<\/em>, Editions du Seuil, 2019, 480 p., 22\u20ac \/ 37,40 CHF<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Couverture\u00a0tir\u00e9e du site des \u00e9ditions du Seuil<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parfois, je me demande si je te raconte ou si je me raconte, si je te d\u00e9couvre ou si je me d\u00e9couvre\u00a0; mais c\u2019est peut-\u00eatre tout un. C\u2019est toi que je cherche, et tu me donnes de me mettre au jour\u2026 car ce que sont les autres, c\u2019est nous. 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