{"id":500,"date":"2019-05-15T06:00:48","date_gmt":"2019-05-15T04:00:48","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=500"},"modified":"2019-05-13T11:33:33","modified_gmt":"2019-05-13T09:33:33","slug":"rinny-gremaud-prix-michel-dentan-2019","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2019\/05\/15\/rinny-gremaud-prix-michel-dentan-2019\/","title":{"rendered":"Rinny Gremaud, prix Michel-Dentan 2019"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Le 6 mai pass\u00e9, au Cercle litt\u00e9raire de Lausanne, Rinny Gremaud a re\u00e7u le Prix Michel-Dentan, l\u2019une des plus importantes r\u00e9compenses litt\u00e9raires en Suisse romande. Nous reproduisons ci-apr\u00e8s le discours tenu \u00e0 cette occasion par le pr\u00e9sident du jury, le Professeur Thomas Hunkeler.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Litt\u00e9rature et voyage\u00a0: le lien entre les deux est ancien. Ancestral. Des errances d\u2019Ulysse aux qu\u00eates des chevaliers de la table ronde, des p\u00e9r\u00e9grinations de Don Quichotte au p\u00e9riple de Candide, du roman de la route de Jack Kerouac aux exp\u00e9ditions m\u00e9lancoliques de Nicolas Bouvier, la litt\u00e9rature et le voyage ont partie li\u00e9e, ils semblent par moments se confondre. Lire un roman, n\u2019est-ce pas accepter de faire un voyage, imaginaire peut-\u00eatre, mais non moins r\u00e9el, en ce qu\u2019il nous permet de vivre une exp\u00e9rience qui nous \u00ab\u00a0d\u00e9payse\u00a0\u00bb, qui nous fait voir et ressentir les choses diff\u00e9remment, m\u00eame celles que l\u2019on croit conna\u00eetre\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais le voyage est-il encore possible de nos jours\u00a0? Je veux dire, a-t-il encore un sens\u00a0aujourd\u2019hui\u00a0? Claude L\u00e9vi-Strauss, on s\u2019en souvient, commen\u00e7ait son plus c\u00e9l\u00e8bre livre, <em>Tristes tropiques<\/em>, par cette phrase m\u00e9morable\u00a0: \u00ab\u00a0Je hais les voyages et les explorateurs.\u00a0\u00bb Et la premi\u00e8re partie de son livre s\u2019appelait bien \u00ab\u00a0La fin des voyages\u00a0\u00bb. On \u00e9tait alors en 1955, bien avant le tourisme de masse, bien avant que la condition de touriste ne se soit <em>hyperd\u00e9mocratis\u00e9e<\/em>, pour reprendre les mots de Rinny Gremaud. Bien avant la transformation contemporaine du voyage en un bien de consommation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A quoi bon, dans ces conditions, continuer \u00e0 produire des r\u00e9cits de voyage\u00a0? Le danger de la banalit\u00e9 guette \u00e0 chaque \u00e9tape\u00a0: quand une zone de turbulences vient remplacer la temp\u00eate en pleine mer\u00a0; quand le coucher de soleil sur la mer se mue en arri\u00e8re-fond de selfie\u00a0; quand le voyage au bout de la nuit se fait d\u00e9sormais en mode connect\u00e9 gr\u00e2ce au wifi. Que peut-on rencontrer d\u2019autre, lors de ces voyages, qu\u2019un \u00ab\u00a0monde en toc\u00a0\u00bb, comme le dit le titre, brutalement direct, du livre de Rinny Gremaud\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien, on peut prendre le taureau par les cornes, comme on dit. Cette m\u00e9taphore h\u00e9racl\u00e9enne vous semble-t-elle exag\u00e9r\u00e9e lorsqu\u2019il est question d\u2019affronter centres commerciaux et a\u00e9roports\u00a0? C\u2019est que vous n\u2019avez jamais fait le tour du monde dans le seul but de visiter les plus grands malls du monde, du Canada au Maroc en passant par P\u00e9kin, Kuala Lumpur et Duba\u00ef. A quoi bon, me direz-vous\u00a0? En bien, pour raconter ce que tout le monde voit et que pourtant, personne ne regarde en face\u00a0: un monde en toc. Notre monde d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Starbucks, Timberland, Bershka, Bata, Victoria\u2019s Secret, Michael Kors, Geox, Body Shop, Cotton On, Nike, Tumi, Adidas, Zara, Kipling, Gap, Beadbox, Puma, L\u2019Occitane, Forever 21, Guess, Under Armour, Hush Puppies, New Balance, La Senza, Sunglass Hut, H&amp;M, Levi\u2019s, Muji, Bobbie Brown, Topshop, Mothercare, Mango, Van\u2019s, Sephora, Swarowski, Clark\u2019s, Diesel, Uniqlo, Lacoste, Nars, Crocs, Banana Republic, Massimo Dutti, Yves Rocher, Samsung, Sony, Nokia, Lenovo, Toys\u2019R\u2019Us, Samsonite, Promod, Rip Curl, Tommy Hilfiger, Costa, Coffee Bean, Krispy Kreme, Dunkin\u2019 Donuts, Burger King, KFC, McDonalds, Pizza Hut, Subway, H\u00e4agen Dazs, des marques dont on ne sait plus d\u2019o\u00f9 elles viennent, mais qui rassurent le consommateur, signifient que le mall qu\u2019elles gratifient de leur pr\u00e9sence est un \u00e9tablissement de classe mondiale, puisque le monde lui-m\u00eame s\u2019exprime dans ces marques, un monde dig\u00e9r\u00e9, simplifi\u00e9, et restitu\u00e9 en codes couleur, en slogans, d\u00e9sirable, compr\u00e9hensible, pr\u00eat \u00e0 porter. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9fi est de taille\u00a0: faire un voyage pour montrer l\u2019inanit\u00e9 des voyages\u00a0; d\u00e9crire un monde en toc \u00e0 travers ce qui ne sera justement pas un \u00ab\u00a0livre en toc\u00a0\u00bb, dans la mesure o\u00f9 il permettra ce que les sociologues appellent \u00ab\u00a0l\u2019objectivation d\u2019un fait social\u00a0\u00bb. Car il s\u2019agit bien de cela\u00a0: il faut commencer par observer le monde qui est le n\u00f4tre pour \u00eatre en mesure de comprendre les int\u00e9r\u00eats de ceux qui le fa\u00e7onnent ainsi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Rinny Gremaud, tout commence par l\u2019observation du monde qui l\u2019entoure dans son quotidien\u00a0: celui de la ville de Lausanne. Le constat est d\u2019embl\u00e9e implacable\u00a0:\u00a0<em>Aussi loin que remontent mes souvenirs, j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 d\u00e9sol\u00e9e de la laideur de ses rues. Je le dis sans snobisme, car, j\u2019en suis persuad\u00e9e, cette laideur n\u2019est pas relative. Ce n\u2019est pas parce que j\u2019en ai vu des franchement plus belles que je trouve celles-ci si laides. Les rues de Lausanne, et en particulier celles de son centre, ont une laideur intrins\u00e8que, j\u2019irais m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 dire objective.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019auteure, vous l\u2019aurez constat\u00e9, n\u2019y va pas par quatre chemins. Mais ce qu\u2019il faut comprendre, c\u2019est que son constat n\u2019est en rien une d\u00e9claration de d\u00e9samour. Au contraire, c\u2019est avec un regard plein d\u2019affection et de curiosit\u00e9 que Rinny Gremaud est oblig\u00e9 de constater la laideur de sa ville. D\u2019o\u00f9 cela vient-il\u00a0? Lausanne, \u00e0 ce que l\u2019on sache, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 durant la guerre, et aucune catastrophe naturelle, s\u00e9isme ou tsunami du lac L\u00e9man, n\u2019explique le ph\u00e9nom\u00e8ne qu\u2019elle observe. Y aurait-il donc des raisons \u00e9conomiques \u00e0 cet enlaidissement\u00a0? Il faudrait proc\u00e9der \u00e0 une enqu\u00eate dans la longue dur\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il y a bient\u00f4t une d\u00e9cennie, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 observer \u00e0 Lausanne un ph\u00e9nom\u00e8ne tout \u00e0 fait d\u00e9concertant\u00a0: tous les locaux commerciaux vides se transformaient t\u00f4t ou tard en magasins de chaussures. Une enseigne fermait ses portes \u2013 enseigne de n\u2019importe quoi, boucherie, chocolaterie, pr\u00eat-\u00e0-porter, cadeaux-souvenirs, quincaillerie, librairie, mercerie, hi-fi, t\u00e9l\u00e9phonie mobile, meubles d\u00e9co, solderie, que sais-je \u2013 et dans l\u2019ann\u00e9e ouvrait, au m\u00eame emplacement, un magasin de chaussures. M\u00eame les magasins de chaussures \u00e9taient remplac\u00e9s par des magasins de chaussures.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ironie\u00a0? Certes. Mais le souci \u2013 plus\u00a0: la souffrance \u2013 est r\u00e9el. Car ce que l\u2019on observe, \u00e0 Lausanne et ailleurs, rel\u00e8ve des Charybde et Scylla de l\u2019urbanisme contemporain\u00a0: la gentrification avec ses petits commerces \u00e9quitables r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 une client\u00e8le ais\u00e9e d\u2019un c\u00f4t\u00e9\u00a0; le standard du pr\u00eat-\u00e0-porter pr\u00eat-\u00e0-m\u00e2cher pr\u00eat-\u00e0-oublier de l\u2019autre. Le constat, ici encore, ne manque pas de franchise\u00a0: <em>En trente ans, j\u2019ai vu Lausanne troquer sa laideur singuli\u00e8re contre une laideur plan\u00e9taire, qui fait d\u2019elle d\u00e9sormais le clone de la ville d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, et de toutes celles de la m\u00eame taille ailleurs dans le monde. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous l\u2019aurez compris, ce n\u2019est pas avec le regard de celle qui a la chance d\u2019habiter au c\u0153ur du patrimoine mondial de l\u2019UNESCO que Rinny Gremaud est all\u00e9e s\u2019encanailler dans le monde sinistre des plus grands centres commerciaux du monde pour ensuite se r\u00e9fugier chez son petit \u00e9picier du coin de la rue. Ce qu\u2019elle observe, c\u2019est bien notre monde\u00a0: celui qui nous attend, celui qui est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. L\u2019aborder, ce monde, par les centres commerciaux d\u2019un ailleurs lointain, c\u2019est encore, comme le faisaient jadis les Perses de Montesquieu, parler de nous par le truchement de l\u2019autre. De notre m\u00e9galomanie comme de nos \u00e9checs\u00a0; de nos cauchemars comme de nos r\u00eaves\u00a0; de notre d\u00e9sir d\u2019autrui et d\u2019ailleurs comme de notre solitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car oui, ce livre est d\u2019abord un livre de la solitude. Pour qui voyage seul, le monde est d\u2019abord, m\u00eame pas hostile, mais indiff\u00e9rent \u2013 \u00e0 fortiori quand le voyage vous m\u00e8ne en janvier \u00e0 Edmonton, \u00e0 -23 degr\u00e9s, ou dans la moiteur des capitales asiatiques \u00e0 l\u2019heure de fermeture des magasins. Le titre d\u2019un film de Sofia Coppola de 2003 exprime bien ce sentiment d\u2019abandon\u00a0: \u00ab\u00a0Lost in translation\u00a0\u00bb, que je traduirais volontiers, pour l\u2019occasion, par \u00ab\u00a0En d\u00e9calage permanent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le soleil ne se couche jamais au pays du commerce, ce qui, en un sens, pourrait rendre l\u2019adaptation plus ais\u00e9e. Mon exp\u00e9rience d\u00e9montre toutefois que, priv\u00e9 de rythme astronomique, un corps qui vient tout juste de traverser huit fuseaux horaires se trouve comme priv\u00e9 de plancher et condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019apesanteur. Pire\u00a0: \u00e0 l\u2019absence de rep\u00e8res temporels s\u2019ajoute ici la disparition des indices g\u00e9ographiques. Lorsque rien n\u2019est diff\u00e9rent, ni la temp\u00e9rature de l\u2019air, ni les us, ni les espaces, le corps n\u2019est plus tenu \u00e0 aucune adaptation. Livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, il d\u00e9rive sans obstacle, jouissant alors d\u2019une forme de libert\u00e9 inqui\u00e8te qui confine au supplice. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fut un temps o\u00f9 le voyage \u00e9tait dangereux, le retour incertain. Aujourd\u2019hui, dans la majorit\u00e9 des cas, il est devenu simplement \u00e9prouvant. Trouver une bouteille d\u2019eau plate dans un a\u00e9roport, par exemple, et je reprends cet exemple dans la mesure o\u00f9 j\u2019ai fait exactement la m\u00eame exp\u00e9rience d\u00e9risoire dans le m\u00eame a\u00e9roport, trouver une bouteille d\u2019eau plate peut s\u2019av\u00e9rer un v\u00e9ritable d\u00e9fi. La sc\u00e8ne se passe \u00e0 Bangkok\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le terminal des d\u00e9parts ressemble \u00e0 une serre g\u00e9ante, rectiligne et parcourue de travelators, dans laquelle les zones commerciales, organis\u00e9es par th\u00e8mes, se suivent en enfilade. La pr\u00e9sence et l\u2019absence de tapis roulants ont \u00e9t\u00e9 pens\u00e9es de telle sorte que certains secteurs doivent \u00eatre travers\u00e9s \u00e0 pied, notamment celui o\u00f9 se concentre le luxe europ\u00e9en, et la zone duty free. Je marche quinze minutes dans un sens, puis dix minutes dans l\u2019autre, puis quinze minutes encore dans l\u2019autre sens, avant de trouver o\u00f9 acheter une bouteille d\u2019eau plate. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chercher d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de l\u2019eau plate dans un temple d\u00e9di\u00e9 au commerce\u00a0: voil\u00e0 bien une sc\u00e8ne digne du th\u00e9\u00e2tre de l\u2019absurde, celui de notre \u00e8re contemporaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le monde des malls que Rinny Gremaud explore dans son livre avec son regard d\u2019ethnographe, tour \u00e0 tour m\u00e9lancolique et implacable, est un monde o\u00f9 les r\u00f4les respectifs des hommes et des femmes semblent attribu\u00e9s pour de bon. Tandis que les femmes sont soit clientes, soit pr\u00e9pos\u00e9es \u00e0 la vente, \u00e0 l\u2019entretien ou au nettoyage, les rares hommes qu\u2019elle rencontre occupent pour la plupart des postes \u00ab\u00a0\u00e0 responsabilit\u00e9\u00a0\u00bb, comme on dit. Et leur posture s\u2019en ressent. Tel <em>vice-pr\u00e9sident ex\u00e9cutif<\/em>, \u00e0 la <em>gestuelle ample\u00a0<\/em>et sentant l\u2019<em>aftershave de luxe<\/em>, s\u2019installe d\u2019embl\u00e9e <em>en bout de table<\/em>,\u00a0<em>les jambes bien \u00e9cart\u00e9es<\/em>, comme pour signaler <em>qu\u2019il en a une grosse paire<\/em>\u00a0; tel autre r\u00e9pond aux questions envoy\u00e9es par avance par des formules <em>tout en bois et taill\u00e9es en s\u00e9rie\u00a0<\/em>avant de s\u2019affaisser progressivement dans son fauteuil\u00a0: <em>Plus il parle, plus je pense \u00e0 un batracien griffu coassant sur un n\u00e9nuphar<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le regard sur les femmes est un brin plus tendre, mais gu\u00e8re moins d\u00e9sabus\u00e9. Comme lors de cette rencontre avec une jeune \u00e9pouse et m\u00e8re laiss\u00e9e seule par son mari, qui travaille probablement dans le p\u00e9trole. Elle tue le temps, <em>au moins trois cent soixante fois dans l\u2019ann\u00e9e<\/em>, en visitant le West Edmonton Mall et en y d\u00e9pensant, selon ses propres dires, entre 300 et 1500 dollars canadiens \u2013 par jour. <em>L. porte, ouverte sur un large d\u00e9collet\u00e9, une parka courte, cintr\u00e9e et orange fluo de la marque Canada Goose, dont le capuchon \u00e0 fourrure donne l\u2019illusion de tr\u00e8s larges \u00e9paules. L. a une carrure de souris, sur laquelle elle a choisi de coller une paire de seins en silicone trop grande pour elle. Son visage est recouvert d\u2019une \u00e9paisse couche de maquillage o\u00f9 quatre rang\u00e9es de faux cils spectaculaires ach\u00e8vent de lui donner un air de poup\u00e9e gonflable.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui transpara\u00eet derri\u00e8re ce portrait en apparence cruel est en r\u00e9alit\u00e9 la vie d\u2019une victime, consentante peut-\u00eatre. D\u2019une femme qui, sous cette \u00e9paisse couche de maquillage, de v\u00eatements, d\u2019accessoires et sans doute de stup\u00e9fiants, cache si mal le sentiment d\u2019un vide abyssal. Celui de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, dans laquelle <em>les images fabriquent les images, qui fabriquent le conformisme, qui fabrique les images<\/em>. Quelque cinquante ans apr\u00e8s les <em>Choses\u00a0<\/em>de Perec et la <em>Soci\u00e9t\u00e9 du spectacle\u00a0<\/em>de Debord, les pires pr\u00e9dictions de ces deux livres semblent s\u2019\u00eatre r\u00e9alis\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ajoutons que l\u2019auteure n\u2019est gu\u00e8re tendre avec elle-m\u00eame. Plus le voyage avance, et plus elle a de la peine \u00e0 se supporter\u00a0: <em>Je suis une touriste europ\u00e9enne. Je viens du continent qui a invent\u00e9 le tourisme. Je pense que celui que je pratique \u2013 p\u00e9destre, culturel, \u00e9coresponsable \u2013 est le seul qui vaille. Je pense que mon mode de vie \u2013 citadin, sillonn\u00e9 de pistes cyclables et de coul\u00e9es vertes \u2013 est le seul qui vaille. <\/em><em>[\u2026]\u00a0<\/em><em>Je persiste \u00e0 faire comme si je d\u00e9tenais la seule v\u00e9ritable mani\u00e8re \u00e0 faire usage du monde.\u00a0<\/em>L\u2019allusion \u00e0 la Bible des voyageurs du <em>boboland post-soixante-huitard\u00a0<\/em>n\u2019est \u00e9videmment pas fortuite. Qu\u2019aurait pens\u00e9 Nicolas Bouvier de ce voyage \u00e0 travers le monde du commerce globalis\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ecoresponsable, le tour du monde des malls effectu\u00e9 par Rinny Gremaud ne l\u2019est gu\u00e8re. Elle cumule les kilom\u00e8tres de vol, plus de 38&rsquo;000, pour s\u00e9journer dans des environnements constamment climatis\u00e9s\u00a0; elle y observe les touristes qui s\u2019aventurent dans le domaine skiable du Mall of the Emirates, en plein d\u00e9sert, affubl\u00e9s d\u2019une combinaison bleue, rouge et noire, de gants et d\u2019une paire de bottes\u00a0; elle assiste, m\u00e9dus\u00e9e, au divertissement propos\u00e9 par le m\u00eame Mall of the Emirates qui permet aux badauds, pour l\u2019\u00e9quivalent de 340 euros, d\u2019aller nager pendant dix minutes, v\u00eatus d\u2019une combinaison en neopr\u00e8ne, avec les pingouins dans leur aquarium r\u00e9frig\u00e9r\u00e9. Tout cela pour rentrer enfin en Suisse, \u00e9puis\u00e9e et d\u00e9prim\u00e9e. <em>Le tour du monde du gigantisme commercial assorti d\u2019un d\u00e9calage horaire continu sur vingt-trois jours est ce que l\u2019on peut souhaiter de plus cruel \u00e0 son pire ennemi. Faut-il que je ne m\u2019aime pas beaucoup. Voyager pour prendre le pouls d\u2019une humanit\u00e9 livr\u00e9e au lib\u00e9ralisme le moins \u00e9clair\u00e9 a tout du suicide moral. Je ne crois plus en rien, et je ne vois plus tr\u00e8s clair.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On est loin, au bout de ce voyage, de son \u00e9lan initial\u00a0: <em>Je fais le tour du monde, je suis journaliste.\u00a0<\/em>En parlant de journalisme, une question pourrait \u00eatre soulev\u00e9e. De quoi s\u2019agit-il ici, dans ce livre\u00a0? D\u2019un reportage\u00a0? D\u2019un r\u00e9cit de voyage\u00a0? D\u2019un roman, puisque ce genre, aujourd\u2019hui, englobe toutes les pratiques d\u2019\u00e9criture, y compris les moins fictionnelles\u00a0? La collection Fiction &amp; Compagnie au Seuil accueille, on le sait, des ouvrages tr\u00e8s divers, dont le seul trait de caract\u00e8re r\u00e9current est probablement qu\u2019ils remettent en cause, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, la notion de fiction. Les Anglo-saxons, eux, ne s\u2019embarrassent pas de pr\u00e9cautions. Ils parlent \u00e0 ce sujet simplement de <em>non-fiction<\/em>, un terme vaste qui englobe toutes sortes de pratiques d\u2019\u00e9criture qui mettent l\u2019accent sur les faits, sur tout ce qui peut \u00eatre v\u00e9rifi\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je peine \u00e0 croire qu\u2019il y ait des gens qui aient envie d\u2019aller v\u00e9rifier ce que Rinny Gremaud d\u00e9crit dans son livre. D\u2019ailleurs, est-ce vraiment n\u00e9cessaire\u00a0? Le monde qu\u2019elle d\u00e9crit est le n\u00f4tre, et nous le reconnaissons dans la mesure m\u00eame o\u00f9 nous y participons. Le Starbucks le plus proche, je vous le rappelle mais vous le savez tr\u00e8s bien, se trouve \u00e0 cent m\u00e8tres \u00e0 peine du Cercle litt\u00e9raire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019avion qui l\u2019emm\u00e8ne de Vancouver \u00e0 P\u00e9kin, l\u2019auteure se demande comment elle pourrait d\u00e9crire le projet qui est le sien. Comment en effet r\u00e9pondre au businessman chinois assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, et qui veut savoir ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 P\u00e9kin\u00a0? Avant de couper court \u00e0 toute discussion, sans doute inutile, en affirmant simplement qu\u2019elle voyage \u00ab\u00a0pour affaires\u00a0\u00bb, voici une r\u00e9ponse possible, mais qu\u2019elle gardera pour elle \u2013 et pour ses lecteurs\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je dois lui dire que j\u2019\u00e9cris un livre sur l\u2019ennui. Sur la r\u00e9p\u00e9tition, le d\u00e9j\u00e0-vu, la copie, les b\u00e9gaiements du paysage construit, le monde en toc qui se r\u00e9tr\u00e9cit, et la disparition du voyage romantique, cette invention europ\u00e9enne. [\u2026] Je dois lui dire que j\u2019\u00e9cris un livre sur la fabrique de la monotonie qui mod\u00e8le les villes et nous anesth\u00e9sie tous, classes moyennes consommatrices de tous les pays. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019aucuns se demandent peut-\u00eatre s\u2019il ne s\u2019agit pas ici, au fond, d\u2019un reportage plus que de litt\u00e9rature au sens traditionnel. Mais c\u2019est un combat d\u2019arri\u00e8re-garde que de vouloir d\u00e9limiter \u00e0 tout prix les fronti\u00e8res du domaine de la litt\u00e9rature. J\u2019ai m\u00eame envie de dire que la litt\u00e9rature se trouve surtout l\u00e0 o\u00f9 sa d\u00e9finition est en jeu, o\u00f9 ses fronti\u00e8res sont mises en question. \u00ab\u00a0Voir pour \u00e9crire, c\u2019est voir autrement. C\u2019est <em>distinguer\u00a0<\/em>des objets, des individus, des m\u00e9canismes et leur conf\u00e9rer valeur d\u2019existence.\u00a0\u00bb Ces lignes, bien qu\u2019elles s\u2019appliquent parfaitement \u00e0 son projet, ne sont pas de Rinny Gremaud. Je les tire du r\u00e9cit <em>Regarde les lumi\u00e8res mon amour\u00a0<\/em>qu\u2019Annie Ernaux a consacr\u00e9 \u00e0 un sujet similaire, en apparence tout aussi anti-litt\u00e9raire\u00a0: \u00e0 ses visites \u00e0 l\u2019hypermarch\u00e9 Auchan au centre commercial des Trois-Fontaines, pr\u00e8s de Cergy o\u00f9 elle vit. Ici encore, il est question de commerce\u00a0; ici encore, il s\u2019agit de faire acc\u00e9der un monde parfaitement connu et cependant invisible, <em>omni-absent\u00a0<\/em>en quelque sorte, \u00e0 la dignit\u00e9 de la repr\u00e9sentation. Je la cite encore\u00a0: \u00ab\u00a0Nous choisissons nos objets et nos lieux de m\u00e9moire ou plut\u00f4t l\u2019air du temps d\u00e9cide de ce dont il vaut la peine qu\u2019on se souvienne. Les \u00e9crivains, les artistes, les cin\u00e9astes participent de l\u2019\u00e9laboration de cette m\u00e9moire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Un monde en toc\u00a0<\/em>de Rinny Gremaud est un livre de litt\u00e9rature, il n\u2019y a pas de doute sur ce point. Reportage, r\u00e9cit de voyage ou roman, peu importe. L\u2019essentiel, c\u2019est que ce livre contribue \u00e0 nous ouvrir les yeux, et le cerveau, et le c\u0153ur. C\u2019est l\u00e0 sa force\u00a0; c\u2019est l\u00e0 sa litt\u00e9rarit\u00e9. Et c\u2019est l\u00e0 ce que le jury du Prix Michel-Dentan a voulu distinguer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Cr\u00e9dits photographiques:\u00a0Ski Dubai, c\/o Rinny Gremaud<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 6 mai pass\u00e9, au Cercle litt\u00e9raire de Lausanne, Rinny Gremaud a re\u00e7u le Prix Michel-Dentan, l\u2019une des plus importantes r\u00e9compenses litt\u00e9raires en Suisse romande. Nous reproduisons ci-apr\u00e8s le discours tenu \u00e0 cette occasion par le pr\u00e9sident du jury, le Professeur Thomas Hunkeler. *** Litt\u00e9rature et voyage\u00a0: le lien entre les deux est ancien. Ancestral. 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