{"id":586,"date":"2019-10-07T06:00:00","date_gmt":"2019-10-07T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=586"},"modified":"2019-09-16T09:05:00","modified_gmt":"2019-09-16T07:05:00","slug":"quand-auront-fondu-les-banquises","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2019\/10\/07\/quand-auront-fondu-les-banquises\/","title":{"rendered":"Quand auront fondu les banquises"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>De mon ordinateur \u00e9clair\u00e9, branch\u00e9 \u00e0 l&rsquo;alimentation \u00e9lectrique de mon immeuble urbain, je tape ces lignes, confortablement install\u00e9e, grignotant des produits probablement import\u00e9s de l&rsquo;autre bout de mon monde. Mais pourrais-je encore le faire dans dix ans ?<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors que Baptiste Ott prend son bain, sa baignoire est emport\u00e9e par un fleuve. Une fois \u00e9chou\u00e9, il d\u00e9cide de partir vers Calaigues o\u00f9 il retrouve sa famille. La ville \u00e9tant sur le point d&rsquo;\u00eatre engloutie, ils prennent la mer sur le Sablier, un bateau auquel la baignoire de Baptiste est solidement amarr\u00e9e. Mais le voyage devient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 mesure qu&rsquo;ils d\u00e9couvrent que la terre enti\u00e8re est recouverte d&rsquo;eau. Finalement, l&#8217;embarcation s&rsquo;immobilise dans une mare de d\u00e9chets, et ses passagers d\u00e9cident d&rsquo;actionner la pompe \u00e0 sable dans l&rsquo;espoir de cr\u00e9er une \u00eele salvatrice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>Liqu\u00e9faction<\/em>, la plume d&rsquo;Alain Freudiger est fluide, ondoyante. La forme se d\u00e9fige et se brouille. D\u00e8s les premi\u00e8res pages, la d\u00e9multiplication des personnes initie une lente valse au rythme de laquelle le narrateur s&rsquo;\u00e9vapore :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Comme Baptiste Ott se glisse dans son bain, je me glisse dans la peau de Baptiste Ott<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les mots sont soigneusement choisis, les images pr\u00e9cis\u00e9es dans une description scrupuleuse de la mati\u00e8re :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les contrastes entre ces \u00e9tats de la mati\u00e8re contribuent \u00e0 la richesse de l&rsquo;exp\u00e9rience du bain. Superposition d&rsquo;\u00e9tats \u2013 souple sur solide dans liquide surmont\u00e9 de gazeux. <\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu \u00e0 peu, l&rsquo;\u00e9criture prend une forme particuli\u00e8re : la structure romanesque est revisit\u00e9e par l&rsquo;insertion directe de fragments, dans une intertextualit\u00e9 flottante qui devient texte. Et dans cette construction morcel\u00e9e, la casquette de critique cin\u00e9matographique d&rsquo;Alain Freudiger ressurgit et une esth\u00e9tique du montage se dessine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour renforcer la liquidit\u00e9, la parole est fr\u00e9quemment donn\u00e9e \u00e0 Baptiste qui r\u00e9sume son aventure. Ainsi, au fil de son voyage aquatique, un r\u00e9cit du r\u00e9cit s&rsquo;ins\u00e8re dans le texte, augmentant au rythme de la crue et disposant, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, quelques points d&rsquo;ancrage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A travers son aventure farfelue, Alain Freudiger adopte \u00e9galement un regard de critique qui pense le r\u00e9chauffement climatique et la fin (potentielle) du monde. Par cette m\u00e9taphore du d\u00e9luge, il touche \u00e0 divers sujets tels l&rsquo;\u00e9conomie, la surconsommation ou la politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9crivain s&rsquo;inspire de la notion de \u00ab modernit\u00e9 liquide \u00bb de Zygmunt Bauman : \u00ab La vie liquide est pr\u00e9caire, v\u00e9cue dans des conditions d&rsquo;incertitude constante \u00bb. Pour le sociologue, nos soci\u00e9t\u00e9s individualis\u00e9es fragilisent les liens intimes et sociaux, sur le principe des liquides qui ne peuvent conserver leur forme lorsqu&rsquo;ils sont press\u00e9s par une force ext\u00e9rieure. Notre soci\u00e9t\u00e9 est donc en perp\u00e9tuel mouvement et se d\u00e9pouille progressivement de ce qui constituait son identit\u00e9. Alain Freudiger reprend cette id\u00e9e et propose des solutions, d&rsquo;abord esquiss\u00e9es &#8211; reconstruire un monde de sable, s&rsquo;habituer \u00e0 vivre sous l&rsquo;eau, puis affirm\u00e9es &#8211; la r\u00e9appropriation culturelle de la langue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Solidifier le fluide <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A mesure que le r\u00e9cit se d\u00e9roule, des r\u00e9flexions sur la langue se tissent. Sur le Sablier, par exemple, les passagers d\u00e9cident d&rsquo;organiser des cours de fran\u00e7ais,<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pour Lionel, cela participait bien s\u00fbr de la lutte contre l&rsquo;\u00e9rosion du langage et de la parole.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">et des ateliers peinture :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<em>L&rsquo;art \u00e9tait la seule chose qui puisse sauver l&rsquo;humanit\u00e9 du d\u00e9luge.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durant tout leur p\u00e9riple, les personnages semblent sur le point de perdre la langue qui se liqu\u00e9fie progressivement :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La parole devient plus p\u00e2teuse qu&rsquo;avant, l&rsquo;\u00e9rosion des consonnes se poursuivait. <\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais alors que le lecteur s&rsquo;attend \u00e0 ce qu&rsquo;elle perde toute sa mati\u00e8re et son sens, \u00e0 la fa\u00e7on du monologue de Lucky de Beckett, le r\u00e9cit prend un tournant inopin\u00e9 : en attendant que leur \u00eele de sable soit construite, les protagonistes d\u00e9cident de conter des histoires sur le mod\u00e8le du <em>D\u00e9cam\u00e9ron\u00a0<\/em>de Boccace ou des <em>Mille et Une Nuits<\/em>. Un besoin de rassembler les m\u00e9moires individuelles pour se refonder \u00e9merge alors :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ce ne sont plus les \u00e9crits qui restent mais la parole. Nous avons failli perdre la parole, \u00e0 force de broutilles linguistiques mais nous avons encore la possibilit\u00e9 de reconqu\u00e9rir le langage, de r\u00e9articuler, de reprendre les consonnes perdues. <\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et finalement, le r\u00e9cit se contient en lui-m\u00eame \u00e0 la mani\u00e8re du liquide amniotique d&rsquo;une femme enceinte qui baigne son propre corps dans une piscine d&rsquo;eau fra\u00eeche&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Nous n&rsquo;avons pas \u00e0 nous adapter au flux, nous produisons du flux. A tous les moments importants de la vie, tristesse, rire, douleur, jouissance, \u00e9motion, effort physique, naissance, mort, maladie. Nous sommes nous-m\u00eames un flux, nous-m\u00eames fluides. Comme la mer appelle l&rsquo;art du cordage, nos \u00eatres de chair et de sang ont besoin de tresser des r\u00e9cits, ils sont notre lien mais ils sont fluides aussi. Tout ce que vous avez racont\u00e9 en t\u00e9moigne, les narrations sont des flux. Or, tout comme les flux, les narrations sont soumises \u00e0 la m\u00e9canique des fluides. Ainsi, si je devais raconter Baptiste, je commencerais par un r\u00e9cit immersif, autofiction, plut\u00f4t immobile, en bassine, empli, stagnant, narration subjective, avec quelques mouvements et tourbillons qui retombent et redeviennent rapidement calmes.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Velia Ferracini<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"right\">Alain Freudiger, <i>Liqu\u00e9faction<\/i>, H\u00e9lice H\u00e9las (Y), 2019, 264 pages, 24.-<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Photographie de Sebastian Copeland (<a href=\"http:\/\/sebastiancopelandadventures.com\">http:\/\/sebastiancopelandadventures.com<\/a>)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De mon ordinateur \u00e9clair\u00e9, branch\u00e9 \u00e0 l&rsquo;alimentation \u00e9lectrique de mon immeuble urbain, je tape ces lignes, confortablement install\u00e9e, grignotant des produits probablement import\u00e9s de l&rsquo;autre bout de mon monde. 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