{"id":598,"date":"2019-10-14T06:00:46","date_gmt":"2019-10-14T04:00:46","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=598"},"modified":"2019-09-18T09:02:34","modified_gmt":"2019-09-18T07:02:34","slug":"descente-dans-les-entrailles-dun-ours","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2019\/10\/14\/descente-dans-les-entrailles-dun-ours\/","title":{"rendered":"Descente dans les entrailles d&rsquo;un ours"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pour provoquer son propre bonheur, est-on en droit de sacrifier celui des autres\u00a0? Telle est la question que le Lucernois Niko Stoifberg pose avec <em>Dort\u00a0<\/em>(\u00ab\u00a0L\u00e0-bas\u00a0\u00bb), son premier roman. Par chance, il n\u2019en reste pas l\u00e0, et poursuit son exploration avec des interrogations plus profondes. <\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gr\u00e2ce \u00e0 son concept <em>Nature directe, <\/em>Sebi, un horticulteur \u00e0 la mode, est en passe de devenir internationalement reconnu. Son id\u00e9e est pourtant simple\u00a0: en proposant de relier, au moyen de passerelles en bois, des maisons \u00e0 la nature environnante, il agit en parfait accord avec l\u2019esprit minimaliste dominant. Tout comme Sebi, fils d\u2019un pilote militaire, Lydia est issue d\u2019une bonne famille. Sa m\u00e8re est h\u00f4teli\u00e8re et son p\u00e8re, d\u00e9c\u00e9d\u00e9, \u00e9tait un architecte de renom. Elle vit dans le quartier bourgeois de la ville et poursuit un projet similaire \u00e0 celui de Sebi, bien que dans un autre domaine\u00a0: elle photographie des aliments crus. Mais leurs projets d\u2019avenir et la monotonie de leur vie (#minimalism) seront bient\u00f4t sensiblement troubl\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ils se croisent un soir, Sebi est soudain frapp\u00e9 de certitude\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est elle, c\u2019est elle qui me manquait\u00a0\u00bb. Voulant simuler un acte h\u00e9ro\u00efque, il pousse le petit fr\u00e8re de Lydia dans le lac, pr\u00eat \u00e0 sauter \u00e0 sa suite. Mais sa tentative de sauvetage \u00e9choue et le petit gar\u00e7on meurt. Lydia lui est n\u00e9anmoins reconnaissante d\u2019avoir tent\u00e9 de le secourir et cherche \u00e0 se rapprocher du pr\u00e9tendu sauveur. Hant\u00e9 par la culpabilit\u00e9, il confesse son acte \u00e0 mots couverts\u00a0; cette imprudente confidence, tomb\u00e9e dans la mauvaise oreille, aura des cons\u00e9quences insoup\u00e7onn\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Divulguer ici la suite de l\u2019intrigue serait trahir la dramaturgie de ce livre, aussi surprenante que savamment \u00e9labor\u00e9e. Mais on peut encore d\u00e9voiler ceci\u00a0: cette noyade provoqu\u00e9e n\u2019est que le d\u00e9but d\u2019une longue s\u00e9rie de retournements et d\u2019amplifications qui font de ce r\u00e9cit un thriller haletant. Stoifberg zigzague entre cauchemar et cauchemar \u00e9veill\u00e9. Sebi est toujours contraint de se demander\u00a0: \u00ab\u00a0Suis-je en train de r\u00eaver\u00a0?\u00a0\u00bb Il vivra p\u00eale-m\u00eale une descente dans les entrailles d\u2019un ours, un internement dans un bunker et des rencontres avec des ouvrier\u00b7\u00e8re\u00b7s l\u00e9preux\u00b7ses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si dans la trame, myst\u00e8res et divagations s\u2019accumulent, la langue de Stoifberg fonctionne elle aussi par intensification. Dans les descriptions comme dans les dialogues, plus aucune trace de l\u2019\u00e9l\u00e9gance et de la concision de <em>nature directe\u00a0<\/em>: les parataxes se superposent. Interjections, flux de conscience effr\u00e9n\u00e9s et rires sataniques emp\u00eachent toute contemplation moralisatrice de l\u2019acte de Sebi, et r\u00e9v\u00e8lent d\u2019autres niveaux d\u2019analyse. La question de savoir si, pour son propre bonheur, on est en droit de sacrifier le bonheur des autres devrait d\u00e8s lors \u00eatre remplac\u00e9e par la suivante\u00a0: est-on vraiment toujours ma\u00eetre de son propre destin\u00a0? Il en va de m\u00eame pour les jugements simplistes des lifestyles minimalistes\u00a0: Stoifberg se gausse de cette tendance \u2013 ainsi que de toutes celles qui vantent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 \u2013\u00a0comme d\u2019une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de restaurer, via des sch\u00e9mas r\u00e9ducteurs et st\u00e9riles, un sujet d\u00e9j\u00e0 bien morcel\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la quatri\u00e8me de couverture, on peut lire un commentaire de Rolf Dobelli, auteur \u00e0 succ\u00e8s dans le domaine du coaching et employeur r\u00e9gulier de Stoifberg. Si son avis peut se r\u00e9v\u00e9ler trompeur, la question de la culpabilit\u00e9 et de l\u2019expiation est heureusement tout aussi superficielle\u00a0: c\u2019est bien plus une r\u00e9flexion approfondie autour de l\u2019inconscient et de ce que l\u2019on nomme \u00ab\u00a0les ab\u00eemes de l\u2019esprit\u00a0\u00bb que sous-tend cette intrigue palpitante. L\u00e0 r\u00e9side toute la radicalit\u00e9 de ce livre, v\u00e9ritable \u00e9v\u00e8nement de lecture.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Dino Tsamilakis<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">[Traduit de l&rsquo;allemand par Camille Logoz]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Niko Stoifberg,\u00a0<em>Dort,\u00a0<\/em>Z\u00fcrich, Nagel &amp; Kimche 2019, 328 p., env. 36 CHF<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour provoquer son propre bonheur, est-on en droit de sacrifier celui des autres\u00a0? 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