{"id":626,"date":"2019-11-18T06:00:05","date_gmt":"2019-11-18T05:00:05","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=626"},"modified":"2019-10-29T18:09:41","modified_gmt":"2019-10-29T17:09:41","slug":"babiller-pour-fuir-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2019\/11\/18\/babiller-pour-fuir-le-monde\/","title":{"rendered":"Babiller pour fuir le monde"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pour son premier r\u00e9cit qui pr\u00e9sente tous les aspects d\u2019un roman d\u2019apprentissage, Demian Lienhard prend le risque de combiner psychodrame et \u00e9tude sociologique, ce qui s\u2019annonce prometteur. Mais la longueur d\u00e9mesur\u00e9e du texte dessert sa r\u00e9ussite.<\/strong><\/p>\n<div class=\"csColumnGap\" style=\"margin: 0px; padding: 5px; float: left; width: 100%;\"><img style=\"border: none;\" src=\"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-content\/plugins\/advanced-wp-columns\/assets\/js\/plugins\/views\/img\/1x1-pixel.png\" \/><\/div>\n<div class=\"csColumn\" style=\"margin: 0px; padding: 5px; float: left; width: 100%; font-size: 11pt; line-height: 1.5em; letter-spacing: 0.5px; background-color: #d8d8d8;\" data-csstartpoint=\"543\" data-csendpoint=\"945\" data-cswidth=\"41.9%\" data-csid=\"82f3d651-5f92-fb39-a486-fe676ebb0a5b\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Demian Lienhard<\/strong> est n\u00e9 en 1987 \u00e0 Baden (CH) et obtenu un doctorat en arch\u00e9ologie classique \u00e0 Cologne. Il est chercheur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Goethe de Francfort. Lienhard a obtenu plusieurs bourses et prix pour ses pr\u00e9c\u00e9dents textes non-publi\u00e9s. Il a particip\u00e9 deux fois \u00e0 la finale de l\u2019Open Mike \u00e0 Berlin. <em>Ich bin die, vor der mich meine Mutter gewarnt hat<\/em> est son premier roman.<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier ouvrage de Demian Lienhard <em>Je suis celle contre laquelle ma m\u00e8re m\u2019a mise en garde<\/em> (<em>Ich bin die, vor der mich meine Mutter gewarnt hat) <\/em>se d\u00e9roule dans les ann\u00e9es 1980, pendant la p\u00e9riode tumultueuse des \u00e9meutes de la jeunesse zurichoise, entre le monde triste des petites villes et agglom\u00e9rations suisses et un centre autog\u00e9r\u00e9 par des jeunes. Mais tout cela n\u2019a pas beaucoup d\u2019importance. Cette p\u00e9riode historique n\u2019est, en r\u00e9alit\u00e9, qu\u2019une coulisse. On \u00e9coute la radio de Schawinski, on lance des pav\u00e9s et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, on \u00e9voque <em>Space Invaders<\/em>. Le r\u00e9cit se passe surtout dans la t\u00eate de la narratrice Alba peu fiable mais pour le moins bavarde. Lienhard compl\u00e8te occasionnellement le contexte historique comme dans ce dialogue autour d\u2019une table entre l\u2019ami d\u2019Alba, Ren\u00e9, surnomm\u00e9 Jack, et sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9videmment que tu jettes des pav\u00e9s. T\u2019as jet\u00e9 des pav\u00e9s l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re devant l\u2019op\u00e9ra et puis tu as jet\u00e9 des pav\u00e9s en septembre devant le Centre autog\u00e9r\u00e9 puis sur la Helvetiaplatz.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette fa\u00e7on de fournir quelques dates cl\u00e9s pour v\u00e9hiculer un savoir historique avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 moqu\u00e9e dans le biopic parodique <em>Walk Hard<\/em>. Les personnages y disent des choses telles que\u00a0: \u00ab\u00a0The Sixties are an important and exciting time\u00a0!\u00a0\u00bb Cependant, Lienhard tente d\u2019att\u00e9nuer cette forme de sch\u00e9matisme avec des blocs d\u2019explications d\u00e9taill\u00e9es. Mais ni les longues descriptions d\u2019un trajet en tram ni celles d\u2019une journ\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole ne parviennent \u00e0 donner du relief \u00e0 l\u2019abondance de d\u00e9tails, car ce qui manque, en r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est un \u0153il aiguis\u00e9 pour ce qui est singuli\u00e8rement pr\u00e9gnant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La narration devient plus concr\u00e8te au moment o\u00f9 Alba commence \u00e0 prendre de l\u2019h\u00e9ro\u00efne et dispara\u00eet dans le parc de Platzspitz. L\u2019auteur montre alors enfin qu\u2019il est sensible \u00e0 ce temps et \u00e0 ces espaces, et qu\u2019il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ce que voit sa protagoniste lorsque celle-ci ouvre les yeux. Alba semble donc, paradoxalement, ne devenir lucide que lorsqu\u2019elle est sous l\u2019emprise des drogues. Dans ce passage, Lienhard prouve qu\u2019il sait \u00e9crire car il ma\u00eetrise manifestement diff\u00e9rents registres allant du tragicomique \u00e0 l\u2019horreur brute<strong>.<\/strong> Au cours de ces 400 pages, on devine les contours d\u2019un r\u00e9cit envo\u00fbtant, brillant m\u00eame, qui aurait pu voir le jour si quelqu\u2019un avait eu le courage, l\u2019exigence ou la modestie de diviser le nombre de pages du roman par quatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le probl\u00e8me structurel de cet ouvrage est que le grand \u00e9cart entre le drame psychologique d\u2019une narratrice absolument introvertie et l\u2019\u00e9tude d\u2019un milieu social ne fonctionne pas comme pr\u00e9vu. Ce qui aurait pu cr\u00e9er une grande tension est souvent chancelant. C\u2019est bien dommage, car l\u2019auteur a cisel\u00e9 son personnage jusque dans les moindres d\u00e9tails. Elle a m\u00eame sa propre tonalit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Sinon, avec Jack, on tra\u00eene \u00e0 la plage ou dans nos chambres, on mange des crevettes \u00e0 tout moment de la journ\u00e9e et, de temps en temps, on part dans l\u2019arri\u00e8re-pays regarder de vieilles ruines, des tas de pierres et puis, aussi, une n\u00e9cropole \u00e9trusque.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet <em>inachev\u00e9 <\/em>oral est pr\u00e9cis\u00e9ment observ\u00e9 : un devenir encore flou qui se manifeste dans le flux des phrases et la syntaxe. Mais cela n\u2019est pas vraiment nouveau. On le retrouve d\u00e9j\u00e0 chez Irmgard Keun en 1932\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis ce matin, tout le monde est au courant pour L\u00e9o et moi \u2013 et personne ne me pince plus. On se contente de me tourner autour, plus ou moins pr\u00e8s, et de prendre des airs entendus quand on me parle. Le moine comme les autres.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> Cette d\u00e9sinvolture ludique, effront\u00e9e, sans g\u00eane, cette volont\u00e9 de manier la syntaxe de toutes les mani\u00e8res possibles, que personne ne pouvait sanctionner, cherchait alors des \u00e9chappatoires dans un monde r\u00e9pressif. Le roman de Lienhard t\u00e9moigne rarement d\u2019un tel regard sociologique. Apr\u00e8s le suicide de trois jeunes de sa classe qui se jettent du haut d\u2019un pont en \u00e0 peine neuf mois, Alba se dit\u00a0: \u00ab\u00a0On pourrait penser que \u00e7a fait pas mal de morts tout de m\u00eame, mais non, je ne le pense pas, dans la vall\u00e9e d\u2019o\u00f9 je viens, c\u2019est normal.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On aurait bien voulu en savoir un peu plus sauf que ce taux de suicide n\u2019est qu\u2019un effet sensationnaliste servant de pr\u00e9texte pour souligner les d\u00e9lires de la protagoniste. Dommage que cette vall\u00e9e soit incolore. Les tendances suicidaires qui, l\u00e0-bas, semblent pr\u00e9dominer n\u2019ont aucune profondeur. Ce ne sont que des taches sombres qui forment un nuage abstrait de n\u00e9gativit\u00e9, sans temps ni espace, qui mine sans raison le moral des Argoviens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais m\u00eame de telles objections passent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du principal sujet du livre. Alba Doppler, le personnage \u00e0 qui Lienhard consacre son livre, fuit le monde en babillant sans tr\u00eave. La plupart du temps, elle parle de crevettes ou d\u2019examens de chimie alors que l\u2019histoire prend un tout autre tournant. Par exemple une digression sur la polenta qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre, tout \u00e0 la fin du livre, le r\u00e9cit d\u2019un suicide. Les m\u00e9canismes avec lesquels le langage joue en cr\u00e9ant des superpositions ou d\u00e9calages sont int\u00e9ressants mais pas assez originaux pour \u00eatre utilis\u00e9s de la sorte. On s\u2019habitue \u00e0 Alba, mais ne devrait-on pas plut\u00f4t s\u2019attacher \u00e0 elle\u00a0? Encore une fois\u00a0: quelques coupes seraient les bienvenues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les m\u00e9taphores manquent \u00e9galement d\u2019originalit\u00e9\u00a0: quand on lit que \u00ab\u00a0les mains \u00e9taient pos\u00e9es sur la couverture du lit comme des voitures parqu\u00e9es en marche arri\u00e8re\u00a0\u00bb,<a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> ce n\u2019est pas original, au contraire, cela passe violemment \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sujet. Cela se confirme plus loin, lorsqu\u2019un personnage est retrouv\u00e9 pendu et que la corde \u00ab\u00a0entoure son cou comme une \u00e9charpe en d\u00e9cembre\u00a0\u00bb\u00a0:<a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftn6\" name=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> on assiste ici \u00e0 un cynisme inconsid\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien que ce genre de remarques s&rsquo;explique par la psychologie des personnages, cela traduit surtout un certain bel esprit mani\u00e9r\u00e9. Mais m\u00eame de ce point de vue, les m\u00e9taphores restent quelconques et n\u2019apportent pas grand-chose aux raisonnements d\u2019Alba. Sentimentalisme et mani\u00e9risme se retrouvent dans une relation narcissique et constituent une forme vaniteuse d\u2019autor\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9 qui conviendrait mieux \u00e0 un expos\u00e9 de s\u00e9minaire. Je ne recommande pas ce roman, pire je vous mets en garde contre lui\u00a0; mais quelque chose me dit que le prochain sera bien meilleur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Marco Neuhaus<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">[Traduit de l&rsquo;allemand par Camille Hongler]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Demian Lienhard,\u00a0<em>Ich bin die, vor der mich meine Mutter gewarnt hat,<\/em>\u00a0360 p., Frankfurt a.M.,<\/strong><strong>\u00a0Frankfurter Verlagsanstalt 2019, env<\/strong><strong>. 28 CHF<\/strong><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0Nat\u00fcrlich wirfst du Steine. Vor dem Opernhaus letztes Jahr hast du Steine geworfen und vor dem AJZ hast du Steine geworfen im September und dann am Helvetiaplatz.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0Sonst liegen wir am Strand herum und in unserem Zimmer, Jack und ich, wir essen Crevetten zu jeder erdenklichen Tageszeit und ab und an fahren wir auch ins Hinterland, alte Ruinen schauen wir uns an und Steinhaufen und dann auch so eine etruskische Totenstadt.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0Aber seit heute morgen wussten alle von Leo und mir \u2013 da kniff mich keiner mehr. Sie schlugen nur noch weite und nahe Bogen und taten Bildung in ihre Sprache mit mir. Auch der M\u00f6nch.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Traduction de l\u2019allemand par Dominique Autrand : <em>La jeune fille en soie artificielle<\/em>, Balland 1982, p. 58.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0Ganz sch\u00f6n viele Tote auf einmal, k\u00f6nnte man jetzt denken, aber das denke ich nicht. Im Tal, aus dem ich komme, ist das normal.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0r\u00fcckw\u00e4rts eingeparkte Autos\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/6647AA19-81B8-4C97-9E43-5A76088DADE8#_ftnref6\" name=\"_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0eng um seinen Hals liegt wie ein Schal im Dezember\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour son premier r\u00e9cit qui pr\u00e9sente tous les aspects d\u2019un roman d\u2019apprentissage, Demian Lienhard prend le risque de combiner psychodrame et \u00e9tude sociologique, ce qui s\u2019annonce prometteur. Mais la longueur d\u00e9mesur\u00e9e du texte dessert sa r\u00e9ussite. Demian Lienhard est n\u00e9 en 1987 \u00e0 Baden (CH) et obtenu un doctorat en arch\u00e9ologie classique \u00e0 Cologne. 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