{"id":658,"date":"2019-12-02T06:00:25","date_gmt":"2019-12-02T05:00:25","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=658"},"modified":"2019-11-28T14:26:57","modified_gmt":"2019-11-28T13:26:57","slug":"frontieres-des-mots-mots-des-frontieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2019\/12\/02\/frontieres-des-mots-mots-des-frontieres\/","title":{"rendered":"Fronti\u00e8res des Mots &#8211; Mots des Fronti\u00e8res"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>J&rsquo;ai travers\u00e9 la ruelle jusqu&rsquo;au b\u00e2timent principal, jusqu&rsquo;\u00e0 la cuisine o\u00f9 j&rsquo;ai d\u00e9ball\u00e9 le boudin de ma m\u00e8re et accroupie par terre j&rsquo;ai mang\u00e9 fr\u00e9n\u00e9tiquement, rempli ce corps qui m&rsquo;\u00e9touffait, me bourrant jusqu&rsquo;\u00e0 suffoquer, et plus j&rsquo;ingurgitais plus je me d\u00e9go\u00fbtais, plus mes l\u00e8vres s&rsquo;agitaient, plus ma langue triturait, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ivre de boudin je m&rsquo;effondre et que mon ventre se torde et r\u00e9gurgite une bouillie acide\u00a0<\/em><em>sur mes cuisses.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Des mots percutants, \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0presque odorants, \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0qui prennent aux tripes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La prose d\u2019Elisa Shua Dusapin se tisse dans une tension sublime entre grossier et po\u00e9tique, d\u00e9go\u00fbt et \u00e9merveillement. Jamais mi\u00e8vres, d\u2019un caract\u00e8re flamboyant, les phrases s\u2019empilent et forment des strates qui se rejoignent dans une tortueuse construction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-663 alignleft\" src=\"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/veliadusapin-227x300.png\" alt=\"\" width=\"227\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/veliadusapin-227x300.png 227w, https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/veliadusapin.png 333w\" sizes=\"(max-width: 227px) 100vw, 227px\" \/>Rencontr\u00e9e au festival <em>Fureur de lire<\/em>, elle m&rsquo;appara\u00eet comme je l&rsquo;imaginais : naturelle et p\u00e9tillante, \u00e0 l&rsquo;image de ses textes. Et j&rsquo;en tire l&rsquo;impression de discuter avec une sorte de grande s\u0153ur litt\u00e9raire adoptive. Son humanit\u00e9 et sa simplicit\u00e9 sont d\u00e9salt\u00e9rantes, dans un monde de l&rsquo;\u00e9criture qui semble parfois vieillissant, apathique et scl\u00e9ros\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans<em> Hiver \u00e0 Sokcho,<\/em> elle raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;une jeune femme franco-cor\u00e9enne qui fait la connaissance d&rsquo;un auteur normand venu chercher l&rsquo;inspiration dans l&rsquo;hiver fig\u00e9 de la petite ville portuaire de Sokcho. Ce roman d\u00e9veloppe le lien fragile qui se tisse entre deux \u00eatres aux cultures diff\u00e9rentes. Dans l&rsquo;ombre des mots se dessinent des th\u00e9matiques sous-jacentes : la chirurgie esth\u00e9tique et le rapport au corps.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il a \u00e9cart\u00e9 mon bras pour soulever mon pull. Mes seins se sont tendus. Sa main, glac\u00e9e, plong\u00e9e dans ma chair. Il ne le disait pas mais je sentais qu&rsquo;il me jugeait, comparait, pesait, mesurait. Il s&rsquo;est lev\u00e9, s&rsquo;est scrut\u00e9 dans le miroir, a dit qu&rsquo;on lui \u00e9pargnerait probablement la chirurgie mais au besoin, il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 se refaire le nez, le menton et les yeux. Il s&rsquo;est retourn\u00e9 vers moi. En ce moment d&rsquo;ailleurs, les cliniques faisaient des soldes, cela valait la peine que je me renseigne. Il me ram\u00e8nerait des catalogues de visages.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elisa Shua Dusapin commence l&rsquo;\u00e9criture de ce texte \u00e0 l&rsquo;adolescence, \u00e0 une p\u00e9riode o\u00f9 elle explique se sentir mal dans sa peau. \u00c0 cette \u00e9poque, elle voyage beaucoup en Cor\u00e9e o\u00f9 elle d\u00e9couvre une \u00e9norme pression de l&rsquo;excellence et du corps parfait qui p\u00e8se sur la jeunesse. La Cor\u00e9e, m&rsquo;apprend-t-elle, fait partie des pays dans lesquels il y a le plus d&rsquo;op\u00e9rations esth\u00e9tiques, mais \u00e9galement l&rsquo;un des plus hauts taux de suicide chez les jeunes. De plus, une majorit\u00e9 de la population souffre de troubles alimentaires. Lors d&rsquo;un \u00e9change linguistique, elle y d\u00e9couvre des femmes obs\u00e9d\u00e9es par leur poids. Elle rel\u00e8ve un probl\u00e8me dans l&rsquo;image et la conception de soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce texte, <em>Hiver \u00e0 Sokcho<\/em>, c&rsquo;est celui d&rsquo;une narratrice qui est tellement mal dans sa peau qu&rsquo;elle ne peut pas concevoir qu&rsquo;un homme la regarde. Il questionne notre soci\u00e9t\u00e9, une soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle la chirurgie esth\u00e9tique, les cosm\u00e9tiques, les r\u00e9gimes minceurs sont omnipr\u00e9sents et conditionnent les individus d\u00e8s leur plus jeune \u00e2ge. Le lire, c&rsquo;est se questionner sur l&rsquo;identit\u00e9, qui prend aussi bien corps dans notre apparence physique, que dans les codes sociaux qui nous sont inject\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ses textes, Elisa Shua Dusapin r\u00e9fl\u00e9chit \u00e9galement \u00e0 la dimension double de son identit\u00e9 franco-cor\u00e9enne. Elle explique que ce tiraillement identitaire est \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;\u00e9criture et mentionne le d\u00e9sir de tendre un pont entre ses deux cultures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lors de l&rsquo;\u00e9criture des<em> Billes du Pachinko<\/em>, son second roman, elle s&rsquo;est rendue \u00e0 de nombreuses reprises au Japon. Elle s&rsquo;y est sentie mal \u00e0 l&rsquo;aise et a ressenti une violence vis-\u00e0-vis de son origine cor\u00e9enne : l\u00e0-bas, elle se confronte \u00e0 l&rsquo;histoire qui oppose les deux pays. Cela la fait r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ses grands-parents cor\u00e9ens qui ont v\u00e9cu l&rsquo;occupation japonaise et, petit \u00e0 petit, l&rsquo;impression de ne pas avoir le droit d&rsquo;appr\u00e9cier sa pr\u00e9sence au Japon la saisit. Elle se demande\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi l&rsquo;histoire n&rsquo;avance-t-elle pas ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au cours de l&rsquo;\u00e9criture d&rsquo;<em>Hiver \u00e0 Sokcho<\/em>, la probl\u00e9matique du rapport \u00e0 la langue se pr\u00e9sente \u00e0 elle pour la premi\u00e8re fois : elle \u00e9crit en fran\u00e7ais, alors que les personnages parlent anglais ou cor\u00e9en. Cette \u00ab auto-traduction \u00bb permanente fait na\u00eetre une tension dans le rapport \u00e0 la langue, qu&rsquo;elle d\u00e9veloppe ensuite dans<em> Les<\/em> <em>Billes du Pachinko<\/em>. \u00ab Ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;on peut se comprendre linguistiquement parce qu&rsquo;on parle la m\u00eame langue, que l&rsquo;on communique. Certains refusent de parler, d&rsquo;autres disent un mot mais celui-ci en sugg\u00e8re un autre. C&rsquo;est un \u00e9l\u00e9ment que j&rsquo;ai d\u00e9guis\u00e9 de mon autobiographie, parce qu&rsquo;avec mes grands-parents, je pourrais parler suisse allemand, une langue que je ma\u00eetrise bien, mais ils refusent et me parlent le cor\u00e9en que je connais peu. \u00c0 travers mes livres, j&rsquo;ai l&rsquo;impression de communiquer avec eux. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>Ne r\u00e9sonne qu&rsquo;un \u00e9cho. Celui des langues qui se confondent.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Finalement, <em>Les Billes du Pachinko<\/em>, c&rsquo;est une rencontre des cultures, une connivence entre les langues. Les mots prennent leur envol et d\u00e9passent le simple cadre des pages cartonn\u00e9es, imprim\u00e9es en fran\u00e7ais, pour acqu\u00e9rir un caract\u00e8re plus universel, transcendant leur identit\u00e9 originelle. Ses romans ont d&rsquo;ailleurs \u00e9t\u00e9 traduits en allemand et en cor\u00e9en, langue dans laquelle ses grands-parents ont pu les d\u00e9couvrir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 Union \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0des \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0ethnies.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00c9clatement \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 des \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0fronti\u00e8res.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Velia Ferracini<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai travers\u00e9 la ruelle jusqu&rsquo;au b\u00e2timent principal, jusqu&rsquo;\u00e0 la cuisine o\u00f9 j&rsquo;ai d\u00e9ball\u00e9 le boudin de ma m\u00e8re et accroupie par terre j&rsquo;ai mang\u00e9 fr\u00e9n\u00e9tiquement, rempli ce corps qui m&rsquo;\u00e9touffait, me bourrant jusqu&rsquo;\u00e0 suffoquer, et plus j&rsquo;ingurgitais plus je me d\u00e9go\u00fbtais, plus mes l\u00e8vres s&rsquo;agitaient, plus ma langue triturait, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ivre de boudin je [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":28,"featured_media":662,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/658"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/28"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=658"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/658\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":665,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/658\/revisions\/665"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/662"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=658"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=658"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=658"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}