{"id":709,"date":"2020-04-13T06:00:53","date_gmt":"2020-04-13T04:00:53","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=709"},"modified":"2020-04-12T14:24:27","modified_gmt":"2020-04-12T12:24:27","slug":"exploration-des-confins-en-revolte-1307-1886","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/04\/13\/exploration-des-confins-en-revolte-1307-1886\/","title":{"rendered":"Exploration des confins en r\u00e9volte : 1307-1886"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Quand Jos\u00e9 Rizal fut fusill\u00e9 en 1896, on dit qu\u2019il refusa de se laisser bander les yeux. Les Espagnols l\u2019avaient pris pour l\u2019un des instigateurs de la r\u00e9volte qui se r\u00e9pandait aux Philippines, les habitants r\u00e9clamant l\u2019ind\u00e9pendance de leur pays. Rizal avait alors 35 ans\u00a0: il s\u2019\u00e9tait sp\u00e9cialis\u00e9 en ophtalmologie et s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait un nom \u00e0 travers quelques romans, des po\u00e8mes et des prises de position qui l\u2019avaient contraint pendant plusieurs ann\u00e9es \u00e0 l\u2019exil. \u00ab\u00a0Qui vient d\u2019une colonie est condamn\u00e9 \u00e0 consacrer sa vie \u00e0 la politique\u00a0\u00bb avait-il \u00e9crit dans l\u2019une de ses lettres. Son ex\u00e9cution lui vaudra la stature de h\u00e9ros national.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e0 cette figure peu connue en Europe que s\u2019est int\u00e9ress\u00e9e la Suissesse Annette Hug pour \u00e9crire son premier roman, apr\u00e8s avoir elle-m\u00eame \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 Manille et y avoir appris le tagalog, la langue des Philippines. <em>R\u00e9volution aux confins<\/em> a \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9 par le Prix suisse de litt\u00e9rature 2017, facilitant sans doute une traduction en fran\u00e7ais rapide, puisque le livre est paru cette ann\u00e9e chez Zo\u00e9, traduit par Camille Luscher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De traduction, il en est d\u2019ailleurs question du d\u00e9but \u00e0 la fin dans ce roman. Quand en automne 1886 Rizal se trouve \u00e0 Leipzig, il re\u00e7oit une mission de son fr\u00e8re\u00a0: traduire une pi\u00e8ce de Schiller pour leurs compatriotes, traduire Schiller en tagalog. Apr\u00e8s avoir \u00e9cart\u00e9 <em>Maria Stuart<\/em>, trop difficile, le choix de Rizal se porte sur une autre pi\u00e8ce, adul\u00e9e par les \u00e9tudiants allemands. On en conna\u00eet \u00e0 vrai dire l\u2019intrigue, sans m\u00eame l\u2019avoir lue\u00a0: il y est question de montagnes, d\u2019une oppression \u00e9trang\u00e8re incarn\u00e9e dans la figure d\u2019un bailli et d\u2019un homme qui refuse de courber l\u2019\u00e9chine, un homme qui manie par ailleurs l\u2019arbal\u00e8te comme nul autre. Les \u00e9v\u00e9nements historiques prennent parfois des contours \u00e9tranges\u00a0: c\u2019est bien le <em>Wilhelm Tell<\/em> que se d\u00e9cide \u00e0 traduire Rizal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R\u00e9volutions aux confins<\/em> se concentre sur ces quelques mois que le Philippin, encore jeune, a consacr\u00e9 \u00e0 cette traduction. Le roman d\u00e9ploie les r\u00e9flexions de Rizal sur les enjeux politiques que rec\u00e8le une traduction et raconte son quotidien, ses d\u00e9ambulations dans la grise ville de Leipzig, ses \u00e9changes \u00e9pistolaires avec des ethnologues passionn\u00e9s par les Philippines, ses r\u00eaves, o\u00f9 sa m\u00e8re lui appara\u00eet inqui\u00e8te \u2013 \u00ab\u00a0Ne va pas te perdre\u00a0\u00bb lui avait-elle \u00e9crit dans une lettre. Traduire le <em>Wilhelm Tell<\/em> le force \u00e0 revenir plus souvent \u00e0 ses souvenirs pour retrouver des vieux mots de tagalog qui lui \u00e9viteraient de passer par l\u2019espagnol\u00a0: sa m\u00e9moire est son seul dictionnaire. Il se rem\u00e9more Calamba o\u00f9 il a laiss\u00e9 sa famille, le petit commerce dont s\u2019occupait sa m\u00e8re, les odeurs qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent vers le Mont Makiling quand la nuit se couche, le lac en contre-bas et les <em>paraw<\/em> qui reviennent au rivage. Il revoit aussi les emprisonnements arbitraires, les insultes des colons, et les coups de feu sur les \u00e9tudiants lors d\u2019un soul\u00e8vement \u00e0 l\u2019Universidad Central \u00e0 Madrid.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire de Guillaume Tell, celle de Rival et de son peuple se confondent. \u00ab\u00a0Tous les hommes libres forment un seul peuple\u00a0\u00bb rappelle, dans la pi\u00e8ce, le baron d\u2019Attinghausen juste avant de mourir. La carte des Philippines et celle des Alpes se superposent, le lac des Quatre-cantons devient une large \u00e9tendue sal\u00e9e aux reflets iris\u00e9s\u00a0: aux confins de l\u2019imaginaire, Annette Hug fa\u00e7onne po\u00e9tiquement un nouveau territoire. Les fronti\u00e8res qui d\u00e9limitaient ne sont plus, c\u2019est un nouvel espace qui s\u2019\u00e9tend d\u00e9sormais, dont l\u2019\u00e9corce est form\u00e9e de r\u00e9cits multiples. Pour l\u2019arpenter, on cherche les similitudes, d\u2019\u00e9ventuels points de rep\u00e8res au milieu de ces d\u00e9calages de lieux, d\u2019\u00e9poques. Et on en trouve, quelques motifs communs assurant \u00e0 ces confins un certain relief. Deux musiques de fond s\u2019y \u00e9l\u00e8vent en particulier et donnent \u00e0 l\u2019\u0153uvre son homog\u00e9n\u00e9it\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a d\u2019abord cette tragique intrigue qui se r\u00e9p\u00e8te d\u2019\u00e9poque en \u00e9poque, universellement\u00a0: celle d\u2019un passage commercial strat\u00e9gique et de sa colonisation par un pouvoir ext\u00e9rieur, puis de la lutte des autochtones pour recouvrir leur libert\u00e9. Et puis on trouve une autre tension, id\u00e9ologique et latente, qui tourne autour de notre rapport \u00e0 la Nature. Annette Hug a d\u00e9cid\u00e9 de lui donner un r\u00f4le central\u00a0: elle y est d\u00e9crite dans son insaisissable splendeur comme dans son indiff\u00e9rence mortif\u00e8re. Cette teinte romantique est renforc\u00e9e par la figure de Guillaume Tell dont le combat est nourri par un d\u00e9sir puissant, celui de vivre tranquillement dans sa montagne, souverainement, loin de la soci\u00e9t\u00e9 et de la politique. Mais Rizal, \u00e0 l\u2019inverse, est d\u00e9peint comme un rationaliste, h\u00e9ritier des Lumi\u00e8res, convaincu par le progr\u00e8s, et par la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9duquer les peuples en vue de leur \u00e9mancipation. En ce sens, le Philippin participe pleinement \u00e0 ce monde moderne qui fait ses premiers \u00e9tirements, et qui, intensifiant ses \u00e9changes, sans le savoir, commence \u00e0 se globaliser, \u00e0 assujettir la Nature.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les <em>confins<\/em> de la R\u00e9volution sont donc multiples. Pris au sens litt\u00e9ral, ils renvoient bien s\u00fbr aux Philippines. Mais ils d\u00e9signent plus g\u00e9n\u00e9ralement ce territoire \u00e0 partir duquel se dessine et s\u2019affermit toute R\u00e9volution. Pour Guillaume Tell, ce territoire n\u2019est autre que l\u2019environnement dans lequel il vit, et son soul\u00e8vement semble aussi naturel et terrible que l\u2019affaissement d\u2019une paroi en montagne. Pour Rizal c\u2019est davantage un territoire fantasmatique, nourri de r\u00eaves, de d\u00e9sirs et de lectures. Que ces deux territoires se soient rencontr\u00e9s l\u00e0-bas, <em>dans<\/em> le livre, lorsqu\u2019on l\u2019a renferm\u00e9 on en a soudain l\u2019intime conviction. Gr\u00e2ce \u00e0 Annette Hug, on y \u00e9tait. Ailleurs. Aux confins.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Annette Hug, <em>R\u00e9volution aux confins<\/em>, Editions Zo\u00e9, trad. C. Luscher, 2019, 207 p., 28,50 CHF.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Illustration\u00a0: Le martyr de Rizal, Botong.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand Jos\u00e9 Rizal fut fusill\u00e9 en 1896, on dit qu\u2019il refusa de se laisser bander les yeux. Les Espagnols l\u2019avaient pris pour l\u2019un des instigateurs de la r\u00e9volte qui se r\u00e9pandait aux Philippines, les habitants r\u00e9clamant l\u2019ind\u00e9pendance de leur pays. 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