{"id":731,"date":"2020-05-11T15:05:47","date_gmt":"2020-05-11T13:05:47","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=731"},"modified":"2020-05-11T15:05:47","modified_gmt":"2020-05-11T13:05:47","slug":"resoudre-cette-equation-quest-le-poete-pour-un-renouveau-editorial-de-charles-racine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/05\/11\/resoudre-cette-equation-quest-le-poete-pour-un-renouveau-editorial-de-charles-racine\/","title":{"rendered":"R\u00e9soudre cette \u00e9quation qu\u2019est le po\u00e8te : pour un renouveau \u00e9ditorial de Charles Racine"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Charles Racine, vingt-cinq ans apr\u00e8s sa mort, figure toujours au panth\u00e9on des po\u00e8tes morts en silence. \u00ab\u00a0Impubliable\u00a0\u00bb pour les uns, \u00ab\u00a0au c\u00f4t\u00e9 de Baudelaire\u00a0\u00bb pour les autres, son \u0153uvre et sa personnalit\u00e9 se d\u00e9robent autant que le fugitif qu\u2019il f\u00fbt au tableau des \u00ab\u00a0grands\u00a0\u00bb du second vingti\u00e8me si\u00e8cle. Dans le Paris des ann\u00e9es soixante \u00e0 quatre-vingt, Paul Celan \u00e9tait son ami, Jacques Dupin son relai, Martine Broda sa porte-voix. Ga\u00ebtan Picon l\u2019a accueilli au <em>Mercure de France<\/em>, tandis que Claude Esteban lui disputait la publication de ses po\u00e8mes. Michel Deguy disposera de quelques in\u00e9dits pour le premier num\u00e9ro de sa revue <em>Po&amp;sie<\/em>. Claude Royet-Journoud lui a offert sa casquette et il ramena d\u2019une exp\u00e9dition avec Jean Daive un pot d\u2019\u00e9chappement, stock\u00e9 sans g\u00eane dans une chambre d\u2019h\u00f4tel lou\u00e9e au <em>Moli\u00e8re<\/em>, h\u00f4tel du c\u0153ur de Saint-Germain, celui du spectacle, de la litt\u00e9rature et des bourgeois. A Zurich o\u00f9 il vivait, la <em>Bodega, <\/em>la galerie Maeght et le <em>Cabaret Voltaire<\/em> sont devenus le triangle g\u00e9ographique autour duquel il gravitait, avare d\u2019un verre et d\u2019une discussion dans laquelle il n\u2019\u00e9tait pas rare qu\u2019il s\u2019emporte. Il fut ramen\u00e9 plus d\u2019une fois par les veilleurs de nuit Froschaugasse 20, appartement sombre et recouvert de po\u00e8mes du sol au plafond. Sa vie d\u2019artiste au travail, celle d\u2019un homme sans concession, tout entier tourn\u00e9 vers cette \u0153uvre qu\u2019il appelait son \u00ab\u00a0chantier de lettres\u00a0\u00bb, lui vaudra la reconnaissance de ce canton, de celui de Berne et de Pro Helvetia. Georges Poulet et Jean Starobinski ont \u0153uvr\u00e9 en sous-main \u00e0 la r\u00e9ception de son \u0153uvre \u00ab\u00a0de grande valeur\u00a0\u00bb, sans jamais pourtant r\u00e9ussir \u00e0 \u00ab\u00a0assurer la s\u00e9curit\u00e9 mat\u00e9rielle\u00a0\u00bb du po\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette \u0153uvre unanimement reconnue comme celle d\u2019une voix vive et dont les traces ont maintenant \u00e9t\u00e9 \u00e9tablies par un effort \u00e9ditorial consid\u00e9rable n\u2019a suscit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019un timide \u00e9lan critique, \u00e9lan dans lequel s\u2019inscrit la parution du volume <em>Lichtbruch \/ Bris de lumi\u00e8re<\/em>. Comment expliquer la disparition litt\u00e9raire de l\u2019un de ceux qui aurait pu \u00eatre, pour reprendre le mot de Martine Broda, \u00ab\u00a0le plus grand po\u00e8te contemporain de France\u00a0\u00bb\u00a0? Sa personnalit\u00e9 r\u00e9fractaire \u00e0 la dynamique institutionnelle de la litt\u00e9rature, sa posture de solitude sacrificielle, de po\u00e8te en qu\u00eate d\u2019un absolu, comme la teneur de son \u0153uvre, labyrinthe en champ d\u2019\u00e9chos, peuvent expliquer le silence de la critique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019obsession orphique de Charles Racine pour la po\u00e9tique, le sujet et la possibilit\u00e9 du dire inscrivent son travail dans le renouveau lyrique contemporain. La rupture consomm\u00e9e par les guerres avec la civilisation de l\u2019<em>Aufkl\u00e4rung<\/em> fait traverser au langage, et plus g\u00e9n\u00e9ralement aux r\u00e9gimes de repr\u00e9sentation, une crise sans \u00e9gal, une \u00ab\u00a0\u00e8re du soup\u00e7on\u00a0\u00bb dont chaque \u00e9crivain devra, en solitaire, assumer les cons\u00e9quences. Redoubl\u00e9e par la position d\u2019effraction dans laquelle il place le regard de son lecteur, l\u2019intensit\u00e9 frontale de l\u2019\u00e9piphanie de sa voix fait de lui l\u2019un des po\u00e8tes privil\u00e9gi\u00e9s de la conscience fragment\u00e9e du monde contemporain, t\u00e9moin actif de cette p\u00e9riode o\u00f9 la po\u00e9sie se cherche, comme disait Paul Celan, \u00ab des chants \u00e0 chanter au-del\u00e0 des hommes \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le volume paru cet hiver aux \u00e9ditions Limmat Verlag pr\u00e9tend faire entendre \u00e0 nouveau du po\u00e8te son \u00ab\u00a0n\u00e9faste concert\u00a0\u00bb. Il contient un ensemble dont la constitution par son traducteur et ami, F.P. Ingold, refl\u00e8te la diversit\u00e9 des chemins emprunt\u00e9s par la voix du po\u00e8te jurassien. Issus tant du seul recueil paru de son vivant<a href=\"applewebdata:\/\/4AA49E45-9C5B-46ED-BAB8-D9E67C611BCB#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, que de ses parutions en revue et plus tard de ses \u0153uvres compl\u00e8tes, les po\u00e8mes proposent un parcours dans une \u00ab\u00a0for\u00eat de lettres\u00a0\u00bb o\u00f9 le lecteur trouvera, non sans errance, la clart\u00e9 qu\u2019il recherche. L\u2019amiti\u00e9 entre les deux hommes aura sans doute influenc\u00e9 cette traduction pr\u00e9cise et claire dans l\u2019\u00e9preuve des n\u00e9ologismes fr\u00e9quents dont Racine se servait pour \u00e9loigner un peu plus le langage de ses habitudes amoindrissantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9ditions Limmat ont veill\u00e9 \u00e0 proposer une \u0153uvre accessible \u00e0 ceux qui ne conna\u00eetraient pas encore Charles Racine. Effort louable pour une \u0153uvre qui ne tend pas la main \u00e0 ses lecteurs. Toutefois, nous pourrions regretter que ce geste ait amen\u00e9 une double disparition, non sans importance. \u00c0 la fronti\u00e8re de ce que d\u2019autres ont appel\u00e9 l\u2019\u00e9cripeinture, Racine avait pour habitude de composer sur de grandes feuilles blanches accroch\u00e9es aux murs, comme pour mieux donner aux vers l\u2019espace \u00e0 travers lequel ils semblaient s\u2019exprimer. Cette dimension graphique est consubstantielle \u00e0 son \u0153uvre, de la sorte qu\u2019en plus de proc\u00e9der \u00e0 des \u00e9clatements des strophes et des vers sur la page, sa langue fut r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e de multiples \u00e9l\u00e9ments graphiques (signes math\u00e9matiques, lignes de points, traits, etc.) dont aucun des po\u00e8mes ici pr\u00e9sent\u00e9s ne sont pourvus. Une disparition probl\u00e9matique mais laissant libres les lecteurs volontaires d\u2019aller puiser \u00e0 la source de ses \u0153uvres compl\u00e8tes. Par ailleurs, Racine avait pour habitude d\u2019inscrire sous tous ses po\u00e8mes une date, ou plusieurs, afin d\u2019indiquer la couture entre l\u2019instant, le po\u00e8te et la page.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u00e9jour clair<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">les miroirs blas\u00e9s du ciel<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">disputent les blanches vanit\u00e9s aux naturels<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">d\u2019Outre Pont, se satisfont le teint lav\u00e9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">et assagis, moqueurs que l\u2019on sache, r\u00e9fugi\u00e9s<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">dans leur inconnu de rouille o\u00f9 ils ont cach\u00e9 leurs yeux<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">O\u00f9, es-tu Radon\u00a0? Dis-tu poussi\u00e8re qui est l\u00e0,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">autre paille qui n\u2019est plus dans la main,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">champs de bl\u00e9 frelat\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">O\u00f9, es-tu Radon\u00a0? Et le pain que tu disais<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">pour l\u2019Autre jour\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1953<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant o\u00f9 et Radon franchissent<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">la ponctuation se rejoignent<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1963<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin d\u2019\u00eatre un \u00e9l\u00e9ment p\u00e9riph\u00e9rique, ou une indication personnelle, ces dates v\u00e9hiculent au lecteur l\u2019acharnement du po\u00e8te \u00e0 se constituer, ann\u00e9es apr\u00e8s ann\u00e9es, un corps po\u00e9tique. Elles ont d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es dans le recueil paru en 1975. Leur absence dans <em>Lichtbruch \/ Bris de lumi\u00e8re<\/em> att\u00e9nue cette dimension d\u2019un texte tress\u00e9, constitu\u00e9 par le retour permanent du po\u00e8te dans le corps de son \u0153uvre. Une notice justifiant leur absence propose de r\u00e9aliser \u00e0 posteriori le projet de Racine d\u2019aboutir \u00e0 un \u00ab\u00a0temps unique\u00a0\u00bb, sans dates. Or le po\u00e8te indique lui-m\u00eame<a href=\"applewebdata:\/\/4AA49E45-9C5B-46ED-BAB8-D9E67C611BCB#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> dans une interview sur France Culture en 1976 n\u2019avoir jamais pu s\u2019y r\u00e9soudre. L\u2019audace de l\u2019hommage \u00e9ditorial est un parti pris dont il fut bien venu d\u2019en informer les lecteurs, maintenant bien conscients d\u2019entrer, au seuil de l\u2019\u0153uvre et de l\u2019homme, dans une traduction.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>Lichtbruch \/ Bris de lumi\u00e8re<\/em>, trad. F.P. Ingold, Z\u00fcrich, Limmat Verlag, 2019<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Photographie : Charles Racine \u00a9 Jean-Pierre Scialom<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/4AA49E45-9C5B-46ED-BAB8-D9E67C611BCB#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Le Sujet est la clairi\u00e8re de son corps, Paris, Maeght, 1975<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/4AA49E45-9C5B-46ED-BAB8-D9E67C611BCB#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Interview France Culture de Charles Racine par Jean Daive, cit. in Racine, C. (2017) : <em>Po\u00e9sie ne peut finir<\/em>, Montpellier, Gr\u00e8ges, p. 17 : \u00ab [&#8230;] en 1972 j\u2019ai tent\u00e9 le diable. C\u2019est-\u00e0-dire (&#8230;) obtenir un ensemble po\u00e9tique (&#8230;) priv\u00e9 de dates, c\u2019est-\u00e0-dire t\u00e9moignant d\u2019un temps unique, d\u2019un temps monochrome, d\u2019une monochronie. Et alors, je m\u2019y suis fait beaucoup de mal et j\u2019ai d\u00fb y renoncer. Et je me suis aper\u00e7u qu\u2019il fallait mettre (&#8230;) ces bornes, y inscrire une date. D\u00e9sespoir. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour aller plus loin :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Racine, C. (1964) : <em>Buffet d\u2019orgue<\/em>, Z\u00fcrich, H\u00fcrlimann<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Racine, C. (1975) : <em>Le sujet est la clairi\u00e8re de son corps,<\/em> Paris, Maeght, coll. <em>Argile<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Racine, C. (1998) : <em>Ciel \u00c9tonn\u00e9<\/em>, Paris, Fourbis<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Racine, C. (2001) : <em>Ciel \u00c9tonn\u00e9 \/ Stupore Celeste<\/em>, trad. G. Isella, Lugano, G. Casagrande<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Racine, C. (2013) : <em>L\u00e9gende Posthume<\/em>, Montpellier, Gr\u00e8ges<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Racine, C. (2015) : <em>Y-a-t-il lieu d\u2019\u00e9crire,<\/em> Montpellier, Gr\u00e8ges<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Racine, C. (2017) : <em>Po\u00e9sie ne peut finir<\/em>, Montpellier, Gr\u00e8ges<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Charles Racine, vingt-cinq ans apr\u00e8s sa mort, figure toujours au panth\u00e9on des po\u00e8tes morts en silence. \u00ab\u00a0Impubliable\u00a0\u00bb pour les uns, \u00ab\u00a0au c\u00f4t\u00e9 de Baudelaire\u00a0\u00bb pour les autres, son \u0153uvre et sa personnalit\u00e9 se d\u00e9robent autant que le fugitif qu\u2019il f\u00fbt au tableau des \u00ab\u00a0grands\u00a0\u00bb du second vingti\u00e8me si\u00e8cle. 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