{"id":747,"date":"2020-05-25T08:57:04","date_gmt":"2020-05-25T06:57:04","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=747"},"modified":"2020-05-25T08:57:04","modified_gmt":"2020-05-25T06:57:04","slug":"un-eprouvant-casse-tete-litteraire-lexecrable-de-laplace","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/05\/25\/un-eprouvant-casse-tete-litteraire-lexecrable-de-laplace\/","title":{"rendered":"Un \u00e9prouvant casse-t\u00eate litt\u00e9raire : \u00ab\u00a0L&rsquo;Ex\u00e9crable\u00a0\u00bb de Laplace"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s <em>Plaine des H\u00e9ros<\/em>, Yves Laplace publie en 2020 un nouveau r\u00e9cit m\u00ealant autobiographie et essai, o\u00f9, sous une couverture rouge \u00e0 la fois singuli\u00e8re et d\u00e9rangeante, il tente de retrouver celui qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0l\u2019Ex\u00e9crable\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">[\u2026] j\u2019annonce mon intention d\u2019\u00e9voquer, \u00e0 mon tour, l\u2019ali\u00e9nation verbale, dans un roman construit autour de Montandon. Ce projet devrait me conduire, par ailleurs, \u00e0 aborder ou \u00e0 interroger, en regard de l\u2019actualit\u00e9, le destin de notre g\u00e9n\u00e9ration, \u00ab\u00a0notre destin\u00a0\u00bb et donc notre jeunesse, y compris de mani\u00e8re tr\u00e8s personnelle, et en remontant aux ann\u00e9es du Grand-Sac\u2026<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Montandon\u00a0? Cela ne vous dit rien\u00a0? C\u2019est pourtant celui que nous supposions, au premier abord, \u00eatre le sujet central de cette \u0153uvre. Cet anthropologue neuch\u00e2telois qui, apr\u00e8s avoir offici\u00e9 aupr\u00e8s du CICR durant la Guerre civile russe, s\u2019en alla en France pour y devenir un des th\u00e9oriciens du racialisme nazi, l\u2019auteur vous le pr\u00e9sentera par fragments au fil des chapitres. L\u2019homme a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 durant la Seconde Guerre mondiale, mais pour Laplace, son spectre demeure bien pr\u00e9sent au XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Si la haine n\u2019est plus incarn\u00e9e par ce collaborateur originaire de Cortaillod, elle a su prendre d\u2019autres visages que l\u2019auteur tente de d\u00e9voiler\u00a0: des formes vari\u00e9es qui prennent des \u00eatres proches et des inconnus, qui brisent des destins, endeuillent, d\u00e9truisent, estropient des existences. Drogues, djihadisme, suicide, etc.\u00a0: tout ce qui incarne une haine des autres, du syst\u00e8me, de soi, tout ce qui bouleverse des vies. Ces \u00e9l\u00e9ments peuplent un texte en qu\u00eate de l\u2019horreur humaine o\u00f9 l\u2019Ex\u00e9crable n\u2019est qu\u2019une figure \u00e0 la fois vague et famili\u00e8re, entour\u00e9e de personnages, de lieux et de souvenirs de toutes sortes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Plus proche de l\u2019essai que de la fiction, truff\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires, de citations de trait\u00e9s antis\u00e9mites et de figures historiques souvent oubli\u00e9es, le livre se veut une sorte d\u2019enqu\u00eate que tout un chacun ne peut pr\u00e9tendre manier ais\u00e9ment. Si certains seront captiv\u00e9s par le texte, d\u2019autres lecteurs devront se munir de patience, \u00e9ventuellement de la fameuse encyclop\u00e9die en ligne et peut-\u00eatre m\u00eame de volont\u00e9 pour venir \u00e0 bout des 345 pages qui composent ce texte sans \u00eatre d\u00e9courag\u00e9s. C\u2019est que, si nous ne sommes pas familiers de l\u2019Histoire et de la Litt\u00e9rature, que Duras est un nom vague enfoui dans notre m\u00e9moire ou qu\u2019en entendant Cendrars, notre esprit h\u00e9site, l\u2019ouvrage devient vite indigeste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est ainsi que les allers-retours entre notre \u00e9poque et celle de l\u2019Occupation tr\u00e9buchent parfois sur les ann\u00e9es de jeunesse de l\u2019auteur qu\u2019il ne cesse de mettre en avant. Il faut parfois se munir de patience face \u00e0 des lignes o\u00f9 le point se fait attendre, o\u00f9 les id\u00e9es se superposent alors que leurs connecteurs logiques nous \u00e9chappent. C\u2019est ainsi que nous croisons Marguerite Duras avant de nous enfoncer dans la Seconde Guerre mondiale pour revenir subitement au XXI<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle. Nazis, juifs, djihadistes, victimes, Saigon, Paris, ailleurs, partout, tout le monde et personne. Des noms, des lieux viennent et d\u00e9filent avant de disparaitre, embrouillant les esprits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La couverture montrant une statue sculpt\u00e9e sous l\u2019Occupation et les quelques lignes de pr\u00e9sentation nous permettraient d\u2019imaginer un de ces longs romans historiques qu\u2019on d\u00e9vore en quelques heures, de ceux qu\u2019on ach\u00e8te en pr\u00e9vision des vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 ou pour combler l\u2019ennui des weekends pluvieux. Il n\u2019en est rien et une lecture peut-\u00eatre trop rapide de la quatri\u00e8me de couverture nous entrainerait \u00e0 le croire. Quelque part entre la vie de l\u2019auteur, les drames de notre \u00e9poque et les r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires, l\u2019Histoire se glisse et Montandon vient hanter l\u2019\u00e9crivain. Un sentiment \u00e9trange s\u2019ancre \u00e0 la lecture de la premi\u00e8re partie. Les vagues d\u2019attentats djihadistes qu\u2019a connues l\u2019Occident, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te avec l\u2019anthropologie antis\u00e9mite de Montandon, mises en parall\u00e8le comme des faits qui, au final, se feraient \u00e9chos les uns des autres. Un certain d\u00e9plaisir apparait et grandit jusqu\u2019au malaise final. Peut-on comparer le nazisme et ses savants aux djihadistes\u00a0? Peut-on comparer l\u2019antis\u00e9mitisme, vieux d\u00e9mon des soci\u00e9t\u00e9s occidentales, \u00e0 ce que pr\u00f4ne l\u2019E.I.\u00a0? Peut-on cr\u00e9er un parall\u00e8le entre la destruction syst\u00e9matique, industrialis\u00e9e et programm\u00e9e d\u2019une population et le syst\u00e8me de gu\u00e9rillas men\u00e9es par des fanatis\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de la violence, des parties du roman sont consacr\u00e9es \u00e0 des souvenirs d\u2019enfance et de jeunesse. La marraine de l\u2019auteur, Nadine, occupe une place importante dans ces retours vers l\u2019\u00e2ge tendre qu\u2019il fait en pens\u00e9e. Toutefois, la pr\u00e9sence de certains de ces souvenirs ne fait qu\u2019alourdir le texte, allongeant le roman dont on peut parfois attendre la fin. Quel rapport entre sa marraine et Montandon\u00a0? Il a s\u00fbrement \u00e9t\u00e9 mentionn\u00e9 quelque part, mais l\u2019enchev\u00eatrement des noms et des places, de la fiction et du r\u00e9cit, du pr\u00e9sent et du pass\u00e9 a laiss\u00e9 l\u2019information se perdre dans une n\u00e9buleuse vague. La forme autobiographique du second \u00ab\u00a0Acte de parole\u00a0\u00bb pourrait sembler plus l\u00e9g\u00e8re\u00a0: ici les phrases sont courtes, mais les r\u00e9f\u00e9rences multiples viennent \u00e0 nouveau lester le contenu des pages. Montandon\u00a0dispara\u00eet presque : l\u2019auteur b\u00e2tit un chapitre \u00e0 sa propre gloire en le parsemant des r\u00e9f\u00e9rences avec lesquelles seuls ceux qui poss\u00e8dent le bon capital culturel se sentiront en connivence. De m\u00eame, les nombreuses mentions des personnages de son dernier roman, <em>Plaine des h\u00e9ros<\/em>, marquent une redondance\u00a0: c\u2019est \u00e0 se demander s\u2019il ne s\u2019agirait pas d\u2019une forme de publicit\u00e9 intempestive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Au troisi\u00e8me \u00ab\u00a0Acte de parole\u00a0\u00bb, enfin, nous retrouvons Montandon sur plusieurs pages. Les phrases s\u2019encha\u00eenent\u00a0: sur l\u2019anthropologue, sur Laplace, sur sa famille, sur Fabrice A., des \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb se succ\u00e8dent, Gen\u00e8ve, P\u00e9kin, la Russie, des lieux encore et des noms. En \u00e9crivant l\u2019histoire de ceux qui font le Mal, leur sert-on d\u2019avocat, se questionne Laplace. R\u00e9ponse\u00a0: \u00ab\u00a0N\u00e9gatif\u00a0\u00bb. Retour soudain au quotidien de l\u2019auteur, \u00e0 ses souvenirs\u00a0: la mort de sa m\u00e8re, les mots de cette derni\u00e8re et, subitement, un paragraphe sur une peine de blasph\u00e8me au Pakistan. Tout est li\u00e9 et pourtant la coh\u00e9rence est difficile \u00e0 rep\u00e9rer, \u00e0 retrouver, si notre esprit se distrait trop longtemps de sa lecture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019\u0153uvre m\u00eale tout, ne nous laisse pas de r\u00e9pit. Les chapitres d\u00e9filent, courts, mais l\u2019impression qu\u2019on tente d\u2019\u00e9tirer au mieux une id\u00e9e pour combler les espaces vides se renforce. Des pages se succ\u00e8dent sur un ami d\u2019enfance dipl\u00f4m\u00e9 de linguistique quand soudain, un ast\u00e9risque appara\u00eet, et sans rapport aucun, un paragraphe sur la maison de L\u00e9nine \u00e0 Carouge se d\u00e9roule pour arriver \u00e0 une conclusion vide\u00a0: \u00ab\u00a0Contrairement \u00e0 <em>Wladimir<\/em>, Montandon n\u2019ignorait rien des plantes m\u00e9dicinales. Il savait que la baie comestible de l\u2019alk\u00e9kenge s\u2019appelait cerise de juif \u2013 outre son surnom d\u2019amour-en-cage\u00a0\u00bb. Pourquoi\u00a0? Quel int\u00e9r\u00eat\u00a0? L\u2019auteur pr\u00e9sente au lecteur un savoir qui ne sert qu\u2019\u00e0 justifier une th\u00e9matique que le seul premier chapitre aurait suffi \u00e0 couvrir. L\u2019existence de l\u2019anthropologue neuch\u00e2telois est rab\u00e2ch\u00e9e, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, r\u00e9it\u00e9r\u00e9e \u00e0 chaque occasion, au point que cela devient banal, ennuyant m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pour conclure\u00a0? Eh bien pour conclure, nous pourrions avancer que ce livre est un conglom\u00e9rat d\u2019id\u00e9es, fait de violence, de r\u00e9f\u00e9rences, d\u2019\u00e9criture du soi et d\u2019\u00e9criture de l\u2019Humain, de souvenirs parfois amers, parfois nostalgiques. Nous pourrions dire \u00e9galement que si tout ne nous a pas s\u00e9duit, il reste que Laplace a su trouver, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, des phrases accrocheuses ou des r\u00e9flexions laissant songeur. Aussi, si le livre n\u2019a pas convaincu la personne qui \u00e9crit ce compte-rendu, peut-\u00eatre attirera-t-il d\u2019autres lecteurs qui, intrigu\u00e9s, se laisseront happer par un ou plusieurs aspects de ce texte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Yves Laplace, \u00ab\u00a0L&rsquo;Ex\u00e9crable\u00a0\u00bb Paris, Fayard, 2020, 352 pages, 33 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s Plaine des H\u00e9ros, Yves Laplace publie en 2020 un nouveau r\u00e9cit m\u00ealant autobiographie et essai, o\u00f9, sous une couverture rouge \u00e0 la fois singuli\u00e8re et d\u00e9rangeante, il tente de retrouver celui qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0l\u2019Ex\u00e9crable\u00a0\u00bb. [\u2026] j\u2019annonce mon intention d\u2019\u00e9voquer, \u00e0 mon tour, l\u2019ali\u00e9nation verbale, dans un roman construit autour de Montandon. 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