{"id":771,"date":"2020-06-22T06:00:02","date_gmt":"2020-06-22T04:00:02","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=771"},"modified":"2020-06-21T23:00:21","modified_gmt":"2020-06-21T21:00:21","slug":"une-multiplication-des-crimes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/06\/22\/une-multiplication-des-crimes\/","title":{"rendered":"Une multiplication des crimes"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Sorti en ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e, <em>La Soustraction des Possibles<\/em> de Joseph Incardona coupe le souffle aussi bien qu\u2019un coup de poing\u00a0; et on en redemande\u00a0! Alors,\u00a0de\u00a0quoi s\u2019agit-il\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas un livre pour les moins de 16 ans. Ce n\u2019est pas un livre sur la fid\u00e9lit\u00e9 conjugale, encore moins sur les amours heureux. C\u2019est n\u2019est pas un livre sur la prostitution, ou du moins pas directement\u00a0; la traite de l\u2019humain, elle, y est abord\u00e9e\u00a0: elle nous stup\u00e9fie par sa cruaut\u00e9, par\u00a0sa\u00a0vraisemblance, par son t\u00e9moignage. Ici, la s\u00e9duction et le sexe ne m\u00e8nent pas \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement\u00a0: ils jouent un r\u00f4le de levier, de manipulation, de contr\u00f4le, d\u2019intimidation, de\u00a0mort. Ce n\u2019est pas non plus une histoire sur la bienveillance des banques suisses et de leurs banquiers\u00a0; bienveillance inexistante durant ces\u00a0ann\u00e9es 80 \u2013 bienveillance fort probablement inexistante encore aujourd\u2019hui, si l\u2019on se penche sur les\u00a0scandales r\u00e9guliers d\u2019UBS et de ses\u00a0pontes, qui ont laiss\u00e9 \u00e9chapper plusieurs boulettes ces\u00a0derni\u00e8res ann\u00e9es, quasi annuellement devrais-je dire. Dans un tel univers, Dieu se nomme Argent et Il y r\u00e8gne en ma\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous la plume d\u2019Incardona, la ville de Gen\u00e8ve se personnifie. Elle devient ce paroxysme du\u00a0capitalisme gargantuesque, impitoyable, malsain et criminel, o\u00f9 le\u00a0blanchiment d\u2019argent ne choque personne, o\u00f9 se forgent les\u00a0hors-la-loi f\u00e9roces de la\u00a0finance, o\u00f9 ceux qui ont trop faim finissent dans l\u2019assiette des tout grands. Elle devient ce centre n\u00e9vralgique entre mafias albanaise et corse, entre politiques russes et investisseurs peu scrupuleux, entre braquages et tabassages. Sur sa\u00a0sc\u00e8ne monte un ballet de\u00a0personnages quelque peu atypiques\u00a0; danses et \u00e9changes qui, lentement, au d\u00e9filement des pages, gagnent en ampleur, en violence. Parce qu\u2019il faut se l\u2019avouer\u00a0: initialement inspir\u00e9 d\u2019un fait divers (un gestionnaire de fortune qui grattait quelques centimes sur chaque transaction de ses clients), ce roman noir d\u00e9voile sa construction solide et sublime, roman aux allures de <em>thriller<\/em> qui se veut <em>page-turner<\/em>, ind\u00e9niablement, qui sait \u00e9viter avec brio les pi\u00e8ges d\u2019une\u00a0simple \u00ab\u00a0litt\u00e9rature de consommation\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En voici les piliers\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a Aldo Bianchi, ce coach de tennis, bogosse mais au cr\u00e9puscule de sa carri\u00e8re, qui s\u00e9duit ses\u00a0\u00e9l\u00e8ves, de richissimes femmes matures en qu\u00eate d\u2019une derni\u00e8re jeunesse\u00a0; l\u2019intrigue commence lorsque l\u2019Italien jette son d\u00e9volu sur Odile Langlois. Au-del\u00e0 de leurs plaisirs extra-conjugaux, elle\u00a0lui propose de convoyer de myst\u00e9rieux fonds concernant des affaires de son \u00e9poux, gras bonhomme fortun\u00e9, qui se pr\u00e9pare \u00e0 gagner encore plus gros en misant sur les OGM. En route, Aldo rencontre Svetlana, une financi\u00e8re implacablement belle, marionnette elle aussi dans cette\u00a0op\u00e9ration douteuse. Il y aura une teinte tragique, \u00ab\u00a0hugolienne\u00a0\u00bb, \u00e0 leur coup de foudre\u2026 De\u00a0ces r\u00e9cits polyphoniques surgissent Christophe Noir, prototype de l\u2019arriviste \u00e9gocentrique, puis \u00ab\u00a0Mimi\u00a0\u00bb Leone, la\u00a0mafieuse corse, personnalit\u00e9 pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e du narrateur, veuve, maman d\u2019une adolescente trisomique, amatrice de litt\u00e9rature qui d\u00e9vore Ramuz, d\u2019un\u00a0calme r\u00e9g\u00e9n\u00e9rant \u2013 lorsqu\u2019elle ne pr\u00e9pare pas de vengeance spectaculaire digne de Tarantino. Pour rester dans la\u00a0comparaison cin\u00e9matographique, l\u2019\u00e9volution de l\u2019intrigue et les personnages rappellent l\u2019univers mordant et charismatique de Guy Ritchie, connu notamment pour <em>Snatch<\/em> (2000), <em>Rock\u2019n\u2019Rolla<\/em> (2008), ou encore son tout dernier, <em>The Gentlemen<\/em> (2019).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lire Joseph Incardona, ce n\u2019est pas seulement appr\u00e9cier des trames narratives tress\u00e9es avec \u00e9l\u00e9gance\u00a0; son \u00e9criture nerveuse d\u00e9file, saute, coupe, s\u2019exclame, s\u2019enflamme\u00a0; sa plume joue de tous les registres et de tous les genres. Ou alors, bavarde, elle sait \u00e9galement s\u2019\u00e9taler en parenth\u00e8ses faussement digressives, contempler l\u2019amertume ou l\u2019absurdit\u00e9 humaine avec d\u00e9dain, pour en cristalliser syst\u00e9matiquement trois \u00e9l\u00e9ments essentiels \u00e0 l\u2019histoire\u00a0: les origines nationales de chacun, l\u2019\u00e9chelle sociale et le\u00a0contexte g\u00e9opolitique. Ce roman regorge aussi de perles, de phrases soigneusement aiguis\u00e9es, plant\u00e9es l\u00e0 sans aucun avertissement, phrases l\u00e9ch\u00e9es proches de l\u2019aphorisme, pr\u00eates \u00e0 titiller la fibre philosophique qui sommeille en chacun de nous. On ne s\u2019\u00e9tonnera pas de voir ce roman s\u00e9lectionn\u00e9 pour une dizaine de prix litt\u00e9raires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On s\u2019\u00e9tonnera peut-\u00eatre que ce livre soit publi\u00e9 chez l\u2019\u00e9diteur fran\u00e7ais Finitudes (en Gironde), qui a d\u2019ailleurs publi\u00e9 d\u2019autres romans d\u2019Incardona, dont <em>Taxidermie <\/em>(2005) ou encore <em>Derri\u00e8re les\u00a0panneaux il y a des hommes<\/em> (2015), pour lequel l\u2019auteur a re\u00e7u le Grand Prix de Litt\u00e9rature Polici\u00e8re. En tout cas, l\u2019objet-livre <em>La Soustractions des Possibles<\/em> est r\u00e9ussi\u00a0; son format, sa couverture dor\u00e9e qui \u00e9voque un lingot, les engrenages m\u00e9talliques qui figurent sur sa page titre\u00a0: lisez-le en public, vous\u00a0verrez, on se penchera dessus, on vous l\u2019arrachera pour le toucher. La maison d\u2019\u00e9dition en question ne pr\u00e9tend pourtant pas se cantonner \u00e0 ce\u00a0genre de litt\u00e9rature, m\u00eame si, myst\u00e9rieuse, elle\u00a0communique qu\u2019elle publie uniquement \u00ab\u00a0d\u2019excellents romans\u00a0\u00bb. L\u2019auteur n\u2019a manifestement pas eu peur de naviguer\u00a0entre les \u00e9ditions du Seuil, Fayard Noir, BSN Press (de Lausanne)\u00a0; car, prolifique, il publie \u00e0 bon rythme\u00a0: depuis 2002, il a produit pas moins de 16 romans et nouvelles. Polyvalent, l\u2019\u00e9crivain met parfois sa casquette de metteur en sc\u00e8ne pour des pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre ou celle de r\u00e9alisateur pour des films, et participe \u00e9videmment \u00e0 l\u2019\u00e9criture de sc\u00e9narii, m\u00eame pour des bandes-dessin\u00e9es et des\u00a0romans graphiques \u2013 art qu\u2019on a encore tendance \u00e0 sous-estimer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Joseph Incardona fait partie du cercle restreint des\u00a0\u00e9crivains suisses qui peuvent vivre de leur \u00e9criture. \u00c0 n\u2019en pas douter, il s\u2019en donne les moyens.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Joseph Incardona, <em>La Soustractions des Possibles<\/em>, \u00c9ditions Finitude, 2020, 387 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sorti en ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e, La Soustraction des Possibles de Joseph Incardona coupe le souffle aussi bien qu\u2019un coup de poing\u00a0; et on en redemande\u00a0! Alors,\u00a0de\u00a0quoi s\u2019agit-il\u00a0? Ce n\u2019est pas un livre pour les moins de 16 ans. Ce n\u2019est pas un livre sur la fid\u00e9lit\u00e9 conjugale, encore moins sur les amours heureux. 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