{"id":775,"date":"2020-06-29T09:27:41","date_gmt":"2020-06-29T07:27:41","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=775"},"modified":"2020-06-29T09:27:41","modified_gmt":"2020-06-29T07:27:41","slug":"bergstamm-cercle-vicieux-autour-de-dieu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/06\/29\/bergstamm-cercle-vicieux-autour-de-dieu\/","title":{"rendered":"Bergstamm &#8211; Cercle vicieux autour de Dieu"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab Chaque individu \u00e9tait unique, cela ne faisait pas le moindre doute, mais un artiste, un \u00e9crivain, \u00e9tait un individu encore un peu plus unique qu\u2019un autre. Pourquoi ? Simplement parce qu\u2019un \u00e9crivain arrivait \u00e0 exprimer de mani\u00e8re personnelle sa propre originalit\u00e9 qui faisait de lui un \u00eatre tout \u00e0 fait particulier. \u00bb <\/em>Walter Bergstamm<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonne id\u00e9e. Sauf que le livre va assez nettement contredire son protagoniste et an\u00e9antir l\u2019id\u00e9e de l\u2019unicit\u00e9 et de l\u2019originalit\u00e9. <em>Bergstamm <\/em>c\u2019est l\u2019histoire tragi-comique d\u2019une figure d\u2019\u00e9crivain qui vit dans la comparaison. D\u2019une figure qui existe pour et par la reconnaissance d\u2019autrui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour saisir cette existence ambigu\u00eb de l\u2019\u00e9crivain, Pierre Fankhauser passe par la figure du ma\u00eetre, inspir\u00e9e par Jacques Chessex. M\u00eame si ce dernier n\u2019est jamais nomm\u00e9, les indices n\u2019autorisent pas d\u2019autre lecture. Ce <em>Dieu<\/em>, comme il est appel\u00e9 cyniquement, est omnipr\u00e9sent en tant que figure de style mais tr\u00e8s absent en tant que figure active dans le r\u00e9cit, ce qui lui donne effectivement une allure surnaturelle. Il d\u00e9ambule dans les couloirs, fr\u00e9quente les caf\u00e9s. Attabl\u00e9, il observe silencieusement. Ses yeux bleu m\u00e9tallique pers\u00e9cutent les lyc\u00e9ens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 cette omnipr\u00e9sence presque divine, le livre se lit moins comme l\u2019histoire <strong>de <\/strong>ce monument de la litt\u00e9rature suisse que comme une histoire <strong>autour <\/strong>de lui. On est invit\u00e9 \u00e0 regarder derri\u00e8re la fa\u00e7ade dans l\u2019univers de Walter Bergstamm, \u00e9l\u00e8ve de <em>Dieu<\/em>. Il est anim\u00e9 par l\u2019obsession de plaire ; orgueil malsain et ambitions immod\u00e9r\u00e9es, couronn\u00e9s par une \u00e9rection \u00e0 la lecture de ses propres textes. Pourtant, les moments glorieux du protagoniste sont fragiles. Soudainement, il est pris par l\u2019angoisse qu\u2019il pourrait ne pas suffire ! Qu\u2019il pourrait \u00eatre oubli\u00e9. Ou pire remplac\u00e9 ! D\u00e9sesp\u00e9rance mordante. Insidieusement, Fankhauser d\u00e9veloppe le c\u00f4t\u00e9 malsain d\u2019une existence litt\u00e9raire qui, au moment de la cr\u00e9ation, tend vers la mort &#8211;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; mais paradoxalement se reproduit, sans cesse. Car Walter Bergstamm \u00e9volue, grandit, s\u2019\u00e9mancipe, devient lui-m\u00eame professeur et \u00e9crivain. Malgr\u00e9 cette progression personnelle, le sentiment de d\u00e9j\u00e0-vu et de d\u00e9doublement domine le d\u00e9veloppement. Comme m\u00fb par une inspiration divine, le disciple complex\u00e9 reproduit machinalement son ma\u00eetre-mod\u00e8le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce d\u00e9lire est intensifi\u00e9 par la structure complexe du livre. Trois r\u00e9cits sont enchev\u00eatr\u00e9s, dont l\u2019un, intitul\u00e9 <em>sous le regard de Dieu, <\/em>ouvre un deuxi\u00e8me degr\u00e9 de la fiction. Il s\u2019agit d\u2019une histoire ult\u00e9rieurement \u00e9crite par notre protagoniste. L\u2019intrigue fait \u00e9trangement \u00e9cho \u00e0 ce qu\u2019on lit parall\u00e8lement dans le r\u00e9cit principal <em>L<\/em><em>a double passion de Walter Bergstamm<\/em>. Un jeu de r\u00e9ponses muet et automatique : les noms se ressemblent, les destins se croisent, se reproduisent \u2013 mais jamais totalement \u2013 pour finalement se perdre au fil de la lecture. Tout cela provoque un effet de cauchemar \u00e9ternel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette songerie ne vous laissera pas de marbre ! Le lectorat devient spectateur privil\u00e9gi\u00e9, plac\u00e9 au premier rang, sans r\u00e9pit ni \u00e9chappatoire ! Un spectacle qui donne tout \u2013 du sexe \u00e0 la mort ! \u2013 sauf envie. Le voyeurisme impos\u00e9 peut bouleverser, notamment l\u2019impudeur des confessions bergstammiennes. Et pourtant, de page en page, le protagoniste continue de s\u2019exhiber, de fa\u00e7on presque pubertaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 ce propos un avis de lectrice : l\u2019immaturit\u00e9 hypersexu\u00e9e est particuli\u00e8rement d\u00e9rangeante lorsqu\u2019elle s\u2019en prend aux personnages f\u00e9minins. En effet, le protagoniste impose un regard\u00a0intens\u00e9ment sexiste. Par un effet de <em>zoom<\/em>, il r\u00e9duit les femmes aux parties qui le gratifient et le comblent d\u2019aise. \u00c0 travers les pages il fait danser celles qui sont trop jeunes et glorifie celles qui sont manifestement malades. Ainsi, le livre incite \u00e0 f\u00eater une f\u00e9minit\u00e9 fr\u00eale, fragile et infantile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce malaise est redoubl\u00e9 par des sc\u00e8nes sadiques qui frappent par leur explicite et leur violence. L\u2019amour comme la litt\u00e9rature semblent inspirer au protagoniste la m\u00eame terreur de ne pas \u00eatre assez \u00ab unique \u00bb et assez \u00ab original \u00bb pour suffire \u00e0 la passion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour conclure, il convient de retenir que le livre n\u2019est pas un manifeste <em>pour ou contre Chessex. <\/em>Aussi est-on tent\u00e9 de le lire comme le journal intime de Pierre Fankhauser, dont on sait que le \u00ab goncouris\u00e9 \u00bb a beaucoup marqu\u00e9 ses ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes. Par ailleurs et malgr\u00e9 l\u2019inspiration concr\u00e8te, les personnages renvoient moins \u00e0 des personnes r\u00e9elles qu\u2019\u00e0 l\u2019id\u00e9e de masque. C\u2019est notamment le cas pour la figure du ma\u00eetre. Cette figure a marqu\u00e9 et occup\u00e9 beaucoup de litt\u00e9raires. Elle est \u00e0 la fois capitale pour la production mais potentiellement destructrice pour la personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fankhauser cr\u00e9e un arch\u00e9type peu personnalis\u00e9 du ma\u00eetre. Cette figure all\u00e9gorique concentre toutes nos ambitions et donne corps \u00e0 nos projections id\u00e9alis\u00e9es. Par cela le g\u00e9nie fantasm\u00e9 devient une menace essentielle pour celui qui le construit, qui y croit et s\u2019obstine dans la comparaison avec son reflet divinis\u00e9. Car il est bien difficile de s\u2019\u00e9manciper du ma\u00eetre et presque impossible lorsqu\u2019il rel\u00e8ve de notre propre imaginaire ! Et pourtant, en r\u00e9glant impitoyablement ses comptes, <em>Bergstamm <\/em>met peut-\u00eatre cette \u00e9mancipation \u00e0 port\u00e9e de main&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pierre Fankhauser,\u00a0<em>Bergstamm<\/em>, Lausanne, BSN Press, 2019, 206 pages, 24 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Chaque individu \u00e9tait unique, cela ne faisait pas le moindre doute, mais un artiste, un \u00e9crivain, \u00e9tait un individu encore un peu plus unique qu\u2019un autre. Pourquoi ? 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