{"id":791,"date":"2020-07-20T09:17:41","date_gmt":"2020-07-20T07:17:41","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=791"},"modified":"2020-07-20T09:17:41","modified_gmt":"2020-07-20T07:17:41","slug":"le-bruit-des-silences","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/07\/20\/le-bruit-des-silences\/","title":{"rendered":"Le bruit des silences"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">La langue est affaire d\u2019appropriation. Il s\u2019agit, comme le disent si bien les mots de Philippe Rahmy plac\u00e9s en exergue, <em>d\u2019occuper une position au moyen du langage, de conqu\u00e9rir un lieu<\/em>. Mais que faire lorsqu\u2019une destin\u00e9e \u2013 des d\u00e9serts parcourus, des mers travers\u00e9es \u2013 nous a arrach\u00e9 les outils n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019expression\u00a0? Comment dire la perte et le vide, l\u2019indicible\u00a0? <em>Ce que l\u2019on ne peut pas dire il faut le taire<\/em>, dit Wittgenstein. Mais comment, d\u00e8s lors, donner corps \u00e0 ce silence\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le projet <em>Silences d\u2019exils<\/em>, mis sur pied en 2016 par l\u2019\u00e9crivaine Marina Skalova et la photographe Nad\u00e8ge Abadie, est n\u00e9 de ces r\u00e9flexions. Entre Gen\u00e8ve, Bienne et Fontainemelon, dans le canton de Neuch\u00e2tel, les deux jeunes femmes ont propos\u00e9 des ateliers d\u2019\u00e9criture et de photographie \u00e0 des r\u00e9fugi\u00e9\u00b7e\u00b7s. Les textes et les images cr\u00e9\u00e9s lors de ces rencontres ont donn\u00e9 lieu \u00e0 plusieurs expositions en 2017 et 2018 puis \u00e0 la publication de ce livre, paru en juin 2020 aux \u00c9ditions d\u2019en bas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Originaires d\u2019Afghanistan, de Syrie, d\u2019Irak, d\u2019\u00c9rythr\u00e9e, d\u2019Iran et d\u2019ailleurs, les participant\u00b7e\u00b7s parlent arabe, dari, pachto, farsi, hindi, espagnol et, pour la plupart, <em>un petit peu fran\u00e7ais<\/em>. Ce <em>peu<\/em>, parfois si proche du rien, permet tout de m\u00eame l\u2019\u00e9change ainsi qu\u2019un premier constat. Toutes et tous sont l\u00e0, en Suisse, comme <em>dans une interminable salle d\u2019attente<\/em>, mais personne ne se sent \u00e0 sa place. <em>Quelque chose est faux<\/em>, dit Abbas, un r\u00e9fugi\u00e9 syrien. <em>Si j\u2019avais eu le choix, je ne serais pas parti<\/em>. Ce sentiment \u2013 Marina Skalova en est consciente \u2013 d\u00e9coule entre autres d\u2019un rapport conflictuel avec la langue et la parole. <em>Prendre une langue c\u2019est prendre une place<\/em>, rappelle-t-elle en se rem\u00e9morant son propre v\u00e9cu. <em>La langue est affaire d\u2019autorisation<\/em>. Une autorisation, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que souhaitent offrir ces ateliers\u00a0; un espace commun et partageable, \u00e0 mi-chemin entre les deux femmes et les exil\u00e9\u00b7e\u00b7s, une place dans l\u2019<em>entre deux langues<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet espace m\u00e9dian est comme un fleuve dont chaque rive, bien d\u00e9limit\u00e9e, repr\u00e9sente une langue\u00a0; <em>un fleuve qui relie<\/em>. Un pied dans l\u2019eau, les animatrices tendent la main et invitent chacun et chacune \u00e0 les rejoindre, avec ses propres mots. Ali ouvre le bal\u00a0: <em>Nyogi na pigri \u2013 Nous on est all\u00e9s p\u00eacher<\/em>. Par association sonore, Marina lui embo\u00eete le pas\u00a0: <em>Alors moi, \u00e7a me fait penser \u00e0 une chose\u00a0: yoga en pyjama<\/em>. Puis Ali rench\u00e9rit\u00a0: <em>Yoghourt en pens\u00e9e<\/em>, et ainsi de suite. Le contenu importe peu, c\u2019est la forme qui pr\u00e9domine et rend sensible la proximit\u00e9 entre des langues <em>a priori<\/em> tr\u00e8s diff\u00e9rentes les unes des autres. Au fil des jours et des exercices propos\u00e9s, les r\u00e9flexions qui naissent sous la plume de Marina Skalova au contact des migrant\u00b7e\u00b7s se construisent autour de cette mat\u00e9rialit\u00e9\u00a0: la proximit\u00e9 entre l\u2019espagnol <em>mi regreso <\/em>\u2013 \u00ab\u00a0je retourne au pays\u00a0\u00bb \u2013 et le fran\u00e7ais <em>r\u00e9gresser<\/em>, les liens qui rapprochent <em>l\u2019attente<\/em>, <em>la tente<\/em>, <em>l\u2019attentat<\/em>, <em>l\u2019atteinte<\/em> et <em>la teinte<\/em> ou encore le l\u00e9ger glissement qui m\u00e8ne de l\u2019arabe <em>djazira<\/em> \u2013 \u00ab\u00a0beaucoup\u00a0\u00bb \u00e0 <em>djazila<\/em> \u2013 \u00ab\u00a0l\u2019\u00eele\u00a0\u00bb. <em>Une \u00eele comme la Suisse\u00a0<\/em>? demande l\u2019\u00e9crivaine, pour elle-m\u00eame. Chaque langue est incompl\u00e8te et a besoin de la pr\u00e9sence des autres pour s\u2019enrichir, comme nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une fois la br\u00e8che ouverte, le partage est possible. Les exercices propos\u00e9s invitent alors chaque participant\u00b7e \u00e0 se replacer dans une trajectoire temporelle. On se rem\u00e9more le pass\u00e9 \u00e0 partir de la formule <em>Je me souviens\u2026<\/em>, inspir\u00e9e de Georges Perec, avant d\u2019\u00e9voquer les endroits <em>o\u00f9 l\u2019on vit, o\u00f9 l\u2019on aimerait vivre, o\u00f9 peut-\u00eatre, un jour, on va vivre<\/em>. \u00c9crire s\u2019apparente ainsi \u00e0 une mise en mouvement \u2013 de soi et pour soi \u2013 contre l\u2019immobilit\u00e9 de l\u2019attente\u00a0: attente d\u2019un passeport, d\u2019un permis, d\u2019un travail\u00a0; attente souvent d\u2019un renvoi. Toutefois, la parole ne va pas de soi. Lorsqu\u2019elle parvient \u00e0 se frayer un chemin du c\u0153ur jusqu\u2019\u00e0 la bouche, c\u2019est souvent pour se heurter aux creux, aux fautes et aux lacunes, \u00e0 la honte de ne pas savoir que dire, de ne pas savoir comment dire. Le t\u00e9moignage n\u2019est alors qu\u2019une br\u00e8ve \u00e9ruption entre deux longs silences, <em>l\u00e0 o\u00f9 justement la langue ne peut plus \u00eatre<\/em>. Il faudrait un mur pour la soutenir, affirme Marina Skalova. <em>Mais il n\u2019y a pas de mur. La langue c\u2019est le mur.<\/em> Heureusement, les silences et les h\u00e9sitations en disent parfois plus long que les mots. Omar peine \u00e0 s\u2019exprimer en <em>bon fran\u00e7ais<\/em>, il esp\u00e8re que Marina saura traduire le fond de sa pens\u00e9e. Pourtant, elle en est convaincue, <em>ses structures de phrases hach\u00e9es me racontent plus que leur contenu<\/em>. Plus que dans les mots, le c\u0153ur de ces ateliers semble ainsi battre dans les creux, <em>entre les lignes<\/em>, dans les <em>sourires en pointill\u00e9<\/em> et les <em>cassures de la voix<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019humanisme, le courage et la passion qui ont anim\u00e9 Marina Skalova et Nad\u00e8ge Abadie tout au long du projet <em>Silences d\u2019exils<\/em> ne pouvaient que donner lieu \u00e0 une publication d\u2019une force extraordinaire. Textes et photos, voix d\u2019ici et d\u2019ailleurs s\u2019entrem\u00ealent dans plus de 150 pages reconstituant un espace de l\u2019<em>entre deux<\/em>. L\u00e0 encore, la forme en dit autant que le contenu. Chaque page reproduit la langue et ses h\u00e9sitations, avec ses marges et ses fractures, ses blancs qui rendent palpable le silence, ses points de suspension qui donnent une forme \u00e0 l\u2019invisible et \u00e0 l\u2019inaudible. Les paragraphes descriptifs et narratifs sont justifi\u00e9s, r\u00e9guliers\u00a0; rien ne d\u00e9passe, ils semblent d\u00e9finitifs. Au contraire, les t\u00e9moignages des exil\u00e9\u00b7e\u00b7s et les r\u00e9flexions de Marina Skalova sont ouverts. Chaque ligne est unique et semble pr\u00eate \u00e0 outrepasser la marge pour s\u2019\u00e9tendre en dehors du livre, \u00e0 l\u2019infini. Il en va de m\u00eame des num\u00e9ros de pages. Ferm\u00e9s \u00e0 gauche (et seulement \u00e0 gauche) par un crochet, ils offrent \u00e0 chaque page une potentialit\u00e9 accrue, donnant eux aussi forme aux silences, l\u2019air de dire\u00a0<em>il y a \u00e7a oui, mais il y a beaucoup plus encore<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les photos qui occupent, ponctuellement, l\u2019espace d\u2019une double-page prolongent le discours des mots. Quel qu\u2019en soit le sujet, elles montrent \u00e0 chaque fois la m\u00eame chose\u00a0: des couleurs qui s\u2019entrem\u00ealent, malgr\u00e9 les contrastes qui les opposent, comme attir\u00e9es les unes vers les autres par un myst\u00e9rieux tropisme qu\u2019on r\u00eaverait universel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le livre se referme sur treize portraits saisissants d\u2019hommes et de femmes ayant pris part \u00e0 l\u2019un ou l\u2019autre des ateliers. Treize visages sur fond noir, parfois \u00e0 peine discernables. Treize paires d\u2019yeux anonymes comme autant de voix timidement sorties du silence et de l\u2019obscurit\u00e9 \u2013 le temps d\u2019un livre \u2013 pour y replonger aussit\u00f4t.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Marina Skalova, Nad\u00e8ge Abadie, <em>Silences d\u2019exils<\/em>, Lausanne, \u00c9ditions d\u2019en bas, 2020, 168 p., 35 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La langue est affaire d\u2019appropriation. Il s\u2019agit, comme le disent si bien les mots de Philippe Rahmy plac\u00e9s en exergue, d\u2019occuper une position au moyen du langage, de conqu\u00e9rir un lieu. Mais que faire lorsqu\u2019une destin\u00e9e \u2013 des d\u00e9serts parcourus, des mers travers\u00e9es \u2013 nous a arrach\u00e9 les outils n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019expression\u00a0? 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