{"id":799,"date":"2020-09-07T08:46:28","date_gmt":"2020-09-07T06:46:28","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=799"},"modified":"2020-09-07T08:56:07","modified_gmt":"2020-09-07T06:56:07","slug":"le-zoo-de-rome-de-pascal-janovjak-laureat-du-prix-michel-dentan-2020","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/09\/07\/le-zoo-de-rome-de-pascal-janovjak-laureat-du-prix-michel-dentan-2020\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Le Zoo de Rome\u00a0\u00bb de Pascal Janovjak, laur\u00e9at du Prix Michel-Dentan 2020"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>La remise du Prix Michel-Dentan 2020 aurait d\u00fb avoir lieu le mardi 8 septembre, avec le soutien des\u00a0<\/em><em>fondations Coromandel et Jan Michalski. Mais le coronavirus a encore frapp\u00e9 et la manifestation au Cercle litt\u00e9raire de Lausanne a d\u00fb \u00eatre annul\u00e9e. Le discours qui suit avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 pour cette occasion, en guise de <\/em>laudatio<em>. Nous le reproduisons ici agr\u00e9ment\u00e9 de quelques intertitres.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Par Thomas Hunkeler, Pr\u00e9sident du Jury du Prix Michel-Dentan<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que ce soit une pand\u00e9mie n\u00e9e de la proximit\u00e9 de l\u2019animal et de l\u2019humain qui nous force aujourd\u2019hui \u00e0 annuler la c\u00e9r\u00e9monie de remise du Prix Michel-Dentan 2020 para\u00eet singuli\u00e8rement ironique \u00e0 la vue du livre que l\u2019on souhaitait honorer. A en croire les \u00e9pid\u00e9miologues, le virus appel\u00e9 Covid-19 est apparu dans cette zone de contact trop \u00e9troit entre l\u2019\u00eatre humain et certains animaux sauvages comme la chauve-souris ou le pangolin. Il serait n\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 les fronti\u00e8res entre les r\u00e8gnes de l\u2019animal et de l\u2019humain se brouillent, o\u00f9 les esp\u00e8ces se c\u00f4toient et se touchent, o\u00f9 elles forment ce qu\u2019on appelle une cha\u00eene alimentaire. La biologie quant \u00e0 elle parle \u00e0 ce propos d\u2019un \u00ab\u00a0r\u00e9seau trophique\u00a0\u00bb\u00a0: d\u2019un \u00e9cosyst\u00e8me o\u00f9 la biomasse circule. Mais nous, les humains, nous tenons \u00e0 notre place tout en haut de la pyramide \u00e9cologique\u00a0; qu\u2019un minuscule virus apparu au fin fond de la Chine nous rappelle soudain notre appartenance au r\u00e9seau de ceux qui mangent et qui sont mang\u00e9s est pour le moins d\u00e9rangeant. Nous tentons alors, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, de nous isoler, de fermer les fronti\u00e8res, celles de nos corps comme celles de nos pays respectifs. Nous nous enfermons, alors que nous avions pris l\u2019habitude d\u2019enfermer les autres esp\u00e8ces dans des cages, dans des \u00e9levages, si n\u00e9cessaire dans des \u00e9prouvettes. Ou dans des zoos, bien s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On dit parfois que la litt\u00e9rature fonctionne comme une sorte de laboratoire qui permet de nous repr\u00e9senter, sur le mode de la simulation, des situations inconnues\u00a0; pour vivre, comme le disait Emmanuel Carr\u00e8re, d\u2019autres vies que les n\u00f4tres. En effet, la litt\u00e9rature ne se contente pas de simplement refl\u00e9ter le monde\u00a0; elle le r\u00e9fl\u00e9chit, elle le r\u00e9fracte, elle le d\u00e9compose puis le recompose, en se nourrissant de ce qui est devant elle pour finalement cr\u00e9er un autre monde\u00a0; souvent aussi pour faire miroiter un monde diff\u00e9rent. Le philosophe Jacques Ranci\u00e8re utilise l\u2019expression \u00ab\u00a0partage du sensible\u00a0\u00bb pour d\u00e9crire cette capacit\u00e9 qu\u2019ont certaines \u0153uvres artistiques \u00e0 esquisser concr\u00e8tement, sensuellement, sensiblement d\u2019autres possibilit\u00e9s de percevoir le monde dans lequel nous vivons. De remettre en cause notre fa\u00e7on de le d\u00e9partager, ses hi\u00e9rarchies, ses structures, ce qu\u2019on inclut et ce qu\u2019on exclut, ce \u00e0 quoi on laisse libre cours et ce qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re enfermer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Une histoire faite d\u2019histoires<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la surface, <em>Le Zoo de Rome<\/em> de Pascal Janovjak est un livre discret et aimable, \u00e0 l\u2019image de ses deux protagonistes dont l\u2019auteur nous conte l\u2019improbable rencontre\u00a0: l\u2019architecte alg\u00e9rien Chahine Gharbi, envoy\u00e9 \u00e0 Rome pour un vague projet de construction auquel il ne croit gu\u00e8re, et la nouvelle directrice \u00ab\u00a0administrative et de la communication\u00a0\u00bb du zoo, comme le veut le titre ronflant des nouvelles fonctions de Giovanna di Stefano. Deux personnages d\u2019\u00e2ge moyen, sans qualit\u00e9s particuli\u00e8res dirait-on, qu\u2019\u00e0 priori rien ne pr\u00e9destine \u00e0 devenir les h\u00e9ros d\u2019une fiction romanesque. Ils ne sont certes pas antipathiques, loin de l\u00e0, mais un peu falots, laconiques, un peu fatigu\u00e9s aussi tous les deux. Pas forc\u00e9ment de quoi construire une flamboyante histoire d\u2019amour. Mais \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, ce n\u2019est pas ce que cherche \u00e0 faire l\u2019auteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un autre protagoniste du livre de Pascal Janovjak est le Zoo de Rome dont le roman raconte l\u2019histoire depuis sa cr\u00e9ation en 1911, \u00e0 l\u2019occasion du cinquantenaire de l\u2019union italienne jusqu\u2019aux temps pr\u00e9sents. Situ\u00e9 en plein centre de la capitale italienne, en bordure de <em>Villa Borghese<\/em>, ce zoo qui s\u2019appelle aujourd\u2019hui <em>Bioparco di Roma<\/em> a connu une histoire mouvement\u00e9e que notre \u00e9crivain se pla\u00eet \u00e0 retracer avec une ironie parfois douce, parfois au contraire f\u00e9roce. Con\u00e7u par le c\u00e9l\u00e8bre marchand d\u2019animaux Carl Hagenbeck sur l\u2019initiative d\u2019un groupe d\u2019entrepreneurs romains, le Zoo de Rome est un enfant de son temps. Dans les ann\u00e9es qui pr\u00e9c\u00e8dent la Premi\u00e8re Guerre mondiale, il s\u2019agit surtout de voir grand, en Allemagne comme en Italie ou en France\u00a0; il faut s\u2019affirmer comme une puissance imp\u00e9riale, ce qui para\u00eet d\u2019autant plus n\u00e9cessaire que l\u2019empire colonial italien peine en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 prendre forme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Rome aussi veut des rugissements \u00e0 la tomb\u00e9e du soir, des crocs et des couteaux, le son sourd et enfi\u00e9vr\u00e9 des tam-tam, et les reflets d\u2019un feu de camp sur une peau noire. C\u2019est d\u2019autant plus important que \u00e7a se passe assez mal en Afrique, pour les Italiens. Ils s\u2019agacent de voir leurs voisins se partager le monde, tandis qu\u2019ils en sont encore \u00e0 b\u00e2tir un pays. Mais une chose apr\u00e8s l\u2019autre. En attendant d\u2019avoir \u00e0 nouveau un empire, au moins aura-t-on un zoo.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelle architecture choisir pour ce nouveau zoo, afin qu\u2019il soit digne de la nouvelle nation italienne qui, en f\u00eatant les cinquante ans de son unit\u00e9, vise en m\u00eame temps \u00e0 renouer avec son pass\u00e9 imp\u00e9rial\u00a0? Si Hagenbeck pr\u00e9f\u00e8rerait le <em>Jugendstil<\/em> qui est \u00e0 la mode dans son pays d\u2019origine, les Romains cherchent un d\u00e9cor plus majestueux, quitte \u00e0 opter pour le trompe-l\u2019\u0153il, et c\u2019est le n\u00e9o-baroque qui s\u2019imposera, du moins \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du zoo. Pour les rochers artificiels, on embauche un sculpteur venu de Suisse, un certain Urs Eggenschwyler, un vrai original qui a l\u2019habitude de se promener \u00e0 travers le <em>Niederdorf<\/em> zurichois avec sa lionne tenue en laisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Allons-nous attraper notre auteur en flagrant d\u00e9lit d\u2019affabulation\u00a0? Mais non, Eggenschwyler a bel et bien exist\u00e9, il a m\u00eame sculpt\u00e9 deux statues d\u2019ours qui d\u00e9corent le grand escalier du Palais f\u00e9d\u00e9ral \u00e0 Berne. Peut-\u00eatre d\u2019ailleurs que c\u2019est le fait d\u2019avoir v\u00e9cu \u00e0 Rome pendant plusieurs ann\u00e9es qui a convaincu Pascal Janovjak de cette v\u00e9rit\u00e9 toute baroque, qui veut que ce soit dans la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019on trouve les histoires les plus incroyables. On comprend en tout cas mieux pourquoi les personnages invent\u00e9s, Chahine et Giovanna, doivent \u00eatre p\u00e2les, bien peu romanesques en somme\u00a0: c\u2019est en contrepoint aux anecdotes si folles, si absurdes par moment que l\u2019auteur va p\u00eacher \u00e0 pleines mains dans l\u2019histoire du zoo de Rome, une histoire qui oscille entre des p\u00e9riodes fastes et d\u2019autres, plus difficiles, o\u00f9 le public boude ses attractions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans surprise, ce sera sous Benito Mussolini et son r\u00e9gime fasciste que le zoo de Rome conna\u00eetra l\u2019une de ses p\u00e9riodes de floraison, et m\u00eame d\u2019extension. Comme Eggenschwyler, Mussolini poss\u00e8de en effet un lionceau, qu\u2019il va offrir au zoo de Rome et qu\u2019il nommera, quelle id\u00e9e extraordinaire, \u00ab\u00a0Italia\u00a0\u00bb. Et quand ce lion, qui est une lionne, accouche de trois petits, il faut \u00e0 nouveau trouver des noms\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0On veut les baptiser Nizza, Savoia et Tunisi, mais la France s\u2019insurge \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de ses territoires, cela laisse pr\u00e9sager quelques heurts et il est encore trop t\u00f4t pour cela. On soumet alors le cas au vote populaire, les ma\u00eetresses d\u2019\u00e9cole ramassent quantit\u00e9 de petits billets pli\u00e9s, les familles \u00e9crivent aux journaux et le r\u00e9sultat est aussi inattendu qu\u2019unanime. Dans un de ces \u00e9lans d\u2019intelligence collective qui caract\u00e9risent les nations libres, le peuple surnomme les trois lionceaux Bebe, Nini et Toto.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">H\u00e2te-toi lentement<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux traits stylistiques majeurs du roman de Pascal Janovjak apparaissent dans l\u2019extrait qu\u2019on vient de citer. Et ce n\u2019est peut-\u00eatre pas le fait du hasard qu\u2019ils correspondent aux deux premi\u00e8res caract\u00e9ristiques not\u00e9es par Italo Calvino dans ses <em>Le\u00e7ons am\u00e9ricaines<\/em>\u00a0: la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et la rapidit\u00e9. Pour Calvino, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 n\u2019est pas li\u00e9e au vague ou \u00e0 l\u2019al\u00e9atoire, mais au contraire \u00e0 la pr\u00e9cision et \u00e0 la d\u00e9termination\u00a0: deux qualit\u00e9s qui marquent aussi le <em>Zoo de Rome<\/em>, cet ouvrage si bien document\u00e9 et pourtant si \u00e9loign\u00e9 de tout p\u00e9dantisme. Mais n\u2019oublions pas que la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 a aussi une dimension existentielle\u00a0: elle est une r\u00e9action, comme le note encore Calvino, \u00e0 la pesanteur de vivre. Avec Janovjak, nous survolons l\u2019histoire du zoo de Rome, et avec elle l\u2019histoire de l\u2019Italie et celle de notre vieille Europe. A travers le sort des animaux, on nous rappelle les moments noirs de notre histoire collective\u00a0: \u00e0 l\u2019exemple de l\u2019ours apennin Fritz, qui fait le salut fasciste pour obtenir une sucrerie, et qui est \u00e0 l\u2019image de ces Italiens ou Allemands dress\u00e9s comme des animaux de foire. Et lorsque l\u2019ours s\u2019\u00e9croule enfin, \u00ab\u00a0gorg\u00e9 de friandises\u00a0\u00bb comme l\u2019\u00e9crit notre auteur, on sent bien la dimension symbolique de cet \u00e9croulement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On la sent dans la mesure o\u00f9 Pascal Janovjak ne s\u2019appesantit pas, il reste l\u00e9ger et il va vite. Le passage qu\u2019on vient d\u2019\u00e9voquer se situe \u00e0 la toute fin d\u2019un chapitre, avant qu\u2019on ne passe \u00e0 nouveau \u00e0 l\u2019histoire de Chahine et de Gianna, avant qu\u2019on ne change \u00e0 nouveau de rythme. Calvino reconnaissait comme sa devise le c\u00e9l\u00e8bre adage du <em>festina lente<\/em>, \u00ab\u00a0h\u00e2te-toi lentement\u00a0\u00bb, et cet adage pourrait aussi \u00eatre celui du <em>Zoo de Rome<\/em>, tant notre auteur ma\u00eetrise le jeu entre la v\u00e9locit\u00e9 et la lenteur. Chez lui, l\u2019histoire file, les ann\u00e9es se suivent et ne se ressemblent pas\u00a0; mais la vie quotidienne, elle, est au contraire lente et monotone. En quelques pages seulement, nous passons des ann\u00e9es 30 aux ann\u00e9es 50, de Mussolini \u00e0 Fellini, ou plut\u00f4t \u00e0 son petit fr\u00e8re Riccardo, r\u00e9alisateur de documentaires animaliers\u00a0; en autant de pages, nous continuons \u00e0 observer Gianna et Chahine s\u2019approcher doucement, se tourner autour, sans que l\u2019on parvienne \u00e0 mieux les conna\u00eetre. On les observe comme on observerait des animaux sauvages dans leur cage\u00a0: ils sont l\u00e0, ils bougent certes, mais la plupart du temps, il ne se passe rien. On attend. Puis on continue son chemin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Le vide dans le papier<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pouvait-on r\u00eaver meilleur endroit qu\u2019un zoo pour mettre en \u00e9vidence l\u2019opposition entre le temps de l\u2019histoire et le temps de la vie, entre le temps qui se scande et le temps qui s\u2019\u00e9coule\u00a0? Les animaux, on le sait ou on croit le savoir, vivent dans un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel. Et les hommes\u00a0? Ils vivent dans deux temps \u00e0 la fois\u00a0: celui de la conscience, qui se scinde en un pass\u00e9, un pr\u00e9sent et un futur\u00a0; et celui de leur vie animale \u00e0 eux, qui n\u2019a lieu que dans le pr\u00e9sent. Pour donner forme et corps \u00e0 cette opposition, Pascal Janovjak a gliss\u00e9 parmi les animaux du zoo une esp\u00e8ce, ou plut\u00f4t une sous-esp\u00e8ce, particuli\u00e8rement rare\u00a0: le tamandin. Appartenant \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce des fourmiliers, aussi appel\u00e9s tamanoirs, le tamandin du zoo de Rome, de son nom savant <em>Tamandinus tubulidentatus<\/em>, est une esp\u00e8ce litt\u00e9ralement en voie d\u2019extinction puisque Oscar, l\u2019exemplaire romain, semble bien \u00eatre l\u2019unique et dernier tamandin vivant. Ce qui en fait un animal qu\u2019il faut aller voir le plus rapidement possible, avant qu\u2019il ne soit trop tard, et donc une attraction majeure qu\u2019il s\u2019agit de mettre en valeur. Peu importe que l\u2019animal ait la f\u00e2cheuse habitude de se cacher la plupart du temps sous son buisson favori\u00a0: il deviendra l\u2019attraction principale du Zoo de Rome, qu\u2019on exposera d\u00e9sormais dans la Grande Voli\u00e8re en acier construite par l\u2019architecte Raffaele de Vico en 1935. Un cadre grandiose pour une attraction en r\u00e9alit\u00e9 invisible, comme ne manque pas de le signaler le nouveau d\u00e9pliant que la direction du zoo vient de commander \u00e0 ses graphistes\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0En parcourant cette nouvelle brochure, le regard \u00e9tait contraint de se porter sur la Grande Voli\u00e8re. L\u00e0 les graphistes avaient fait preuve d\u2019une belle inventivit\u00e9\u00a0: ils avaient repr\u00e9sent\u00e9 le tamandin par une silhouette d\u00e9coup\u00e9e, un vide dans le papier.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne cherchez pas le tamandin dans vos encyclop\u00e9dies. Ne lancez pas Google \u00e0 sa recherche\u00a0: vous tomberez sur la photo de Pascal Janovjak ou sur la couverture de son roman. Le tamandin, en effet, n\u2019existe que dans la fiction que notre auteur a bien voulu lui consacrer. Fruit du croisement sonore entre le tamanoir et le pangolin, le tamandin, cet animal aussi invisible qu\u2019inexistant, occupe cependant une fonction cl\u00e9 dans le roman, puisqu\u2019il sert de n\u0153ud, ou plut\u00f4t de point de fuite vers lequel tendent les diff\u00e9rents fils de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Po\u00e9tique de la zoologie<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au cas o\u00f9 vous n\u2019auriez pas encore lu ce magnifique roman retors, je ne voudrais pas d\u00e9voiler ici une autre intrigue, quasi polici\u00e8re, qui viendra se m\u00ealer peu \u00e0 peu \u00e0 celles qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9es. En revanche, je souhaiterais ajouter un mot au sujet de l\u2019\u00e9trange po\u00e9tique de la zoologie que pratique l\u2019\u00e9crivain dans son roman, un peu \u00e0 la mani\u00e8re des auteurs de la Renaissance pour qui le microcosme et le macrocosme, l\u2019homme et le monde s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent \u00e0 travers la capacit\u00e9 de nommer. La richesse du monde se d\u00e9voile en effet dans les noms que l\u2019\u00eatre humain appose aux autres \u00eatres\u00a0: aux \u00e9l\u00e9phants, lions et z\u00e8bres, mais aussi aux isards, aux our\u00e9bis, aux or\u00e9otragues et aux potamoch\u00e8res\u00a0; aux nyalas, aux trag\u00e9laphes, aux cercopith\u00e8ques et aux oryct\u00e9ropes\u00a0; et jusqu\u2019au o\u2019o\u2019a\u2019a\u2019 de Kauai \u2013 mais celui-l\u00e0 s\u2019est \u00e9teint, en tout cas il n\u2019a plus \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 depuis 1987. Et il y a aussi l\u2019<em>Amblyomma<\/em> <em>improbus<\/em> qui joue un r\u00f4le essentiel dans notre histoire, mais justement, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de me taire \u00e0 son sujet pour ne pas vous g\u00e2cher le plaisir de la d\u00e9couverte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le Zoo de Rome<\/em> de Pascal Janovjak, l\u2019ai-je suffisamment fait comprendre, est un livre redoutable, dans lequel chaque figure en cache potentiellement une autre. Ce roman fait mine de parler des animaux quand en r\u00e9alit\u00e9, il parle des hommes. Mais quand il parle des hommes, il les \u00e9voque \u00e0 leur tour comme des animaux, mus par l\u2019instinct plus que par la raison. A ce qu\u2019il semble, le pr\u00e9nom du personnage de Chahine signifie en langue arabe \u00ab\u00a0faucon\u00a0\u00bb\u00a0; un nom de rapace, alors m\u00eame que l\u2019architecte est d\u2019une infinie douceur. Il ressemble au fond bien plus au tamandin, cette b\u00eate si \u00e9vanescente et sans d\u00e9fense face au toll\u00e9 provoqu\u00e9 autour d\u2019elle. Mais qui est en mesure, dans ce roman, de d\u00e9m\u00ealer le vrai du faux\u00a0? l\u2019animal de l\u2019humain\u00a0? le masculin du f\u00e9minin\u00a0? la fiction de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0? Dans un monde o\u00f9 les apparences sont trompeuses, o\u00f9 les histoires les plus rocambolesques sont peut-\u00eatre vraies et o\u00f9 les affirmations les plus banales peuvent \u00eatre mensong\u00e8res, le lecteur n\u2019a d\u2019autre choix que de s\u2019abandonner avec d\u00e9lice au pouvoir de la litt\u00e9rature et \u00e0 l\u2019auteur capable de la faire vivre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La remise du Prix Michel-Dentan 2020 aurait d\u00fb avoir lieu le mardi 8 septembre, avec le soutien des\u00a0fondations Coromandel et Jan Michalski. Mais le coronavirus a encore frapp\u00e9 et la manifestation au Cercle litt\u00e9raire de Lausanne a d\u00fb \u00eatre annul\u00e9e. Le discours qui suit avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 pour cette occasion, en guise de laudatio. 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