{"id":811,"date":"2020-09-28T10:55:58","date_gmt":"2020-09-28T08:55:58","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=811"},"modified":"2020-09-28T10:55:58","modified_gmt":"2020-09-28T08:55:58","slug":"conducteur-fantome-au-bout-de-la-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/09\/28\/conducteur-fantome-au-bout-de-la-nuit\/","title":{"rendered":"Conducteur fant\u00f4me au bout de la nuit"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>Von schlechten Eltern<\/em>\u00a0(\u00ab\u00a0De mauvais parents \u00bb), Tom Kummer nous emporte \u00e0 toute allure dans un voyage \u00e0 travers la nuit. Ce que l&rsquo;aube d\u00e9voile nous donne envie d&rsquo;en lire davantage.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est par un changement de lieu et de lumi\u00e8re que l\u2019on passe de <em>Nina und Tom <\/em>(\u00ab\u00a0Nina et Tom\u00a0\u00bb), une autofiction parue en 2017, \u00e0 <em>Von schlechten Eltern,<\/em> le dernier roman de Tom Kummer qui a re\u00e7u un accueil enthousiaste des critiques litt\u00e9raires. Apr\u00e8s la lumi\u00e8re \u00e9tincelante du soleil californien, Kummer se tourne maintenant vers une Suisse nocturne \u2013 un espace qui brouille les fronti\u00e8res entre r\u00e9alit\u00e9 et imagination, souvenirs et pr\u00e9sent, vie et mort. \u00ab\u00a0La nuit nous lib\u00e9rait des lois de la r\u00e9alit\u00e9. Tout \u00e9tait possible\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> \u00e9crit Kummer \u00e0 propos de la vie avec sa femme Nina. Son nouveau roman, <em>Von schlechten Eltern<\/em>, revient aussi sur le d\u00e9c\u00e8s de Nina, mais Kummer r\u00e9ussit \u00e0 transcender cette exp\u00e9rience individuelle en cr\u00e9ant une sc\u00e8ne nocturne qui fait traverser et ressentir non seulement ce deuil, mais aussi la Suisse dans tout ce qu\u2019ils ont d\u2019inqui\u00e9tant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Une prose bourdonnante<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Une travers\u00e9e<\/em>, car Tom Kummer, narrateur du roman \u00e0 la premi\u00e8re personne (l\u2019auteur du m\u00eame nom aime \u00e0 fusionner auteur et protagoniste avec un simple \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb dans ses interviews), qui de jour s\u2019occupe de son fils \u00e0 Berne, conduit de nuit l&rsquo;\u00e9lite nord- et ouest-africaine. Taciturne, il leur offre un service de transport luxueux \u00e0 travers une Suisse sombre. Le bruit \u00e9touff\u00e9 de sa Mercedes S 560 avec int\u00e9rieur en cuir impr\u00e8gne le son de ce texte ; il p\u00e9n\u00e8tre les phrases et r\u00e9v\u00e8le ainsi un style narratif plut\u00f4t traditionnel, qui porte peu de traces de la crudit\u00e9 tumultueuse ch\u00e8re \u00e0 la pop culture et des proc\u00e9d\u00e9s litt\u00e9raires qu\u2019on conna\u00eet des textes ant\u00e9rieurs de Kummer. Si un certain rythme appara\u00eet dans les dialogues \u2013 car les dialogues sont le violon d\u2019Ingres de Kummer, on se souvient des interviews invent\u00e9es avec Sharon Stone ou Charles Bronson \u2013 le r\u00e9cit fortement paratactique sonne par endroits monotone. Toujours est-il que les courtes phrases dont il est constitu\u00e9 et leur bourdonnement se compriment au cours du roman en une atmosph\u00e8re agr\u00e9ablement lugubre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">La vengeance d\u2019un beau cadavre<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si ces phrases uniformes ne nous laissent pas indiff\u00e9rent-e-s, c\u2019est en raison de la formidable description du d\u00e9cor nocturne. Ce dernier r\u00e9v\u00e8le un caract\u00e8re inqui\u00e9tant auquel nous nous voyons impitoyablement livr\u00e9-e-s, car il devient vite \u00e9vident que ce texte est une affliction. En effet, parmi les passagers se trouve \u00e9galement Nina, la femme d\u00e9c\u00e9d\u00e9e de Tom qui revient du royaume des morts sous forme de fant\u00f4me fluorescent. Elle appara\u00eet non pas comme une lumineuse cr\u00e9ature c\u00e9leste, mais, dans un terrifiant renversement du topos de la belle morte, comme une vengeresse qui veut tant\u00f4t \u00e9touffer sa victime tourment\u00e9e tel un ange exterminateur, tant\u00f4t l\u2019emporter dans les profondeurs tel un calmar g\u00e9ant. Ainsi, elle se venge notamment aussi de nous, t\u00e9moins voyeuristes de sa mort dans <em>Nina und Tom<\/em>, un texte qui avait choisi la d\u00e9funte comme toile de fond d\u2019une intrication lascive de mort et d\u2019esth\u00e9tique. Les visions d\u2019horreur du chauffeur attribuent \u00e0 Nina, dans les images parfois les plus fortes du roman, un potentiel imaginatif capable d\u2019\u00e9branler la narration plate. La Nina de ce texte-ci dispose d\u2019une pr\u00e9sence narrative obs\u00e9dante, dont sa pr\u00e9c\u00e9dente incarnation litt\u00e9raire \u00e9tait priv\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Du c\u00f4t\u00e9 obscur de la Suisse<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Von schlechten Eltern<\/em> n\u2019est pas seulement un livre sur le deuil, mais aussi sur la Suisse. Rentr\u00e9 dans son pays natal qu\u2019il subit depuis longtemps uniquement de nuit, Kummer contraste le clich\u00e9 du \u00ab\u00a0mod\u00e8le de r\u00e9ussite suisse\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> avec un paysage antagoniste rappelant le r\u00e9alisme magique. Il transforme la topographie clairement localisable en une version sombre et hallucinatoire d\u2019elle-m\u00eame\u00a0: les villages et les grandes villes sont d\u00e9laiss\u00e9s, les gratte-ciel se dressent comme des \u00ab\u00a0st\u00e8les fun\u00e9raires\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, les rues sont bord\u00e9es de cadavres sanglants d\u2019animaux et le ciel est envahi d\u2019un tourbillon de drones et d\u2019avions de chasse des Forces a\u00e9riennes suisses. En regardant par la fen\u00eatre de la berline, le paysage nocturne devient un espace symbolique, qu\u2019un passager nig\u00e9rian interpr\u00e8te dans le roman. Il y r\u00e9v\u00e8le une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9truite \u00ab\u00a0par la fr\u00e9n\u00e9sie d\u2019optimiser et la parano\u00efa de la fin du monde\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, qui, puisqu\u2019elle a d\u00e9sormais tout ce qu\u2019elle pouvait atteindre et acqu\u00e9rir, se livre \u00e0 des sc\u00e9narios apocalyptiques masochistes\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 Zurich, les jeunes parents ne veulent plus d\u2019enfants. Parce qu\u2019ils pensent que la fin du monde est proche. Imaginez-vous cela. Ils ont tout, mais ils ne veulent plus d\u2019enfants. Parce qu\u2019ils sont d\u00e9j\u00e0 en train de penser \u00e0 la fin du monde.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Ainsi, Kummer donne un tournant significatif aux images noires de la Suisse qui ont gagn\u00e9 en popularit\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es \u2013 on pourrait penser \u00e0 <em>Simeliberg<\/em> de Michael Fehrs ou \u00e0 <em>Ich werde hier sein im Sonnenschein und Schatten<\/em> (\u00ab\u00a0Je serai alors au soleil et \u00e0 l\u2019ombre\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>) de Christian Kracht\u00a0: la dystopie non pas comme diagnostic, mais comme sympt\u00f4me d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 lasse de prosp\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">L\u2019aurore<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que faut-il donc au chauffeur maudit, \u00ab\u00a0Mr Driver\u00a0\u00bb, pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 permanente\u00a0? Comme dans la <em>La Nouvelle r\u00eav\u00e9e<\/em> de Schnitzler, \u00e0 la fin de laquelle le jour nouveau na\u00eet dans le \u00ab\u00a0rire clair de l\u2019enfant\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>, ce sont ses deux fils qui ram\u00e8nent Tom \u00e0 la lumi\u00e8re du jour \u00e0 la fin du roman. Au milieu des gazouillements matinaux, la voix de l&rsquo;abandonn\u00e9e est d\u00e9sormais \u00ab\u00a0calme, lointaine, presque inaudible\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Maintenant, il ne faut surtout pas se retourner ! Ce sont probablement ces passages expos\u00e9s \u00e0 la douce lumi\u00e8re de l\u2019aurore qui ont valu des critiques \u00e0 Kummer lors du prix Bachmann, pour leur \u00ab\u00a0pathos\u00a0\u00bb excessif. Toutefois, compte tenu de la situation g\u00e9n\u00e9rale et du contexte autobiographique du roman, le revirement quelque peu simpliste semble plus compr\u00e9hensible et d&rsquo;une certaine mani\u00e8re plus satisfaisant \u2013 ce \u00e0 quoi la maison d&rsquo;\u00e9dition de Kummer a bien d\u00fb penser. Ainsi, ce que vit le personnage Tom Kummer, on le souhaite \u00e9galement \u00e0 son cr\u00e9ateur\u00a0: sortir de cet \u00e9trange monde interm\u00e9diaire pour se montrer sous un nouveau jour. M\u00eame si Kummer brouille parfois la fronti\u00e8re avec son double fictif de mani\u00e8re un peu inqui\u00e9tante, il a r\u00e9ussi son pari avec <em>Von schlechten<\/em> <em>Eltern<\/em>. Par une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019images exprim\u00e9es en peu de mots, il parvient \u00e0 illuminer l&rsquo;obscurit\u00e9, chose que seul un auteur d&rsquo;une grande sensibilit\u00e9 peut accomplir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019ange d\u00e9chu \u00ab\u00a0Bad Boy Kummer\u00a0\u00bb est-il en route vers le paradis litt\u00e9raire ? Hell yeah\u00a0! Il ne reste plus qu\u2019\u00e0 esp\u00e9rer qu\u2019il gardera son style rude et brut. La sc\u00e8ne litt\u00e9raire suisse ne s\u2019en portera que mieux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Traduit de l\u2019allemand par Natasa Simic<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Tom Kummer, Von schlechten Eltern, 245 p., Stuttgart, Tropen Verlag 2020, environ 34 CHF.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00ab\u00a0Die Nacht befreite uns von den Gesetzen der Realit\u00e4t. Alles war m\u00f6glich.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0Erfolgsmodell Schweiz\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00ab\u00a0wie Grabstelen\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> \u00ab\u00a0von Optimierungswahn und Weltuntergangs-Paranoia\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> \u00ab\u00a0Junge Eltern in Z\u00fcrich wollen heute keine Kinder mehr. Weil sie denken, unsere Welt wird es nicht mehr lange geben. Stellen sie sich das vor. Sie haben alles, aber sie wollen keine Kinder mehr. Weil sie schon jetzt an den Weltuntergang denken.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Traduction de Gis\u00e8le Lanois, \u00c9ditions Chambon, 2010<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> \u00ab hellen Kinderlachen \u00bb Traduction de l\u2019allemand par Dominique Aucl\u00e8res\u00a0: La Nouvelle r\u00eav\u00e9e, La r\u00e9publique des Lettres, 2018, p.\u00a01362.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A26DF69D-C990-4553-9F71-04AB741239CE#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> \u00ab\u00a0leise, fern, fast nicht h\u00f6rbar\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans Von schlechten Eltern\u00a0(\u00ab\u00a0De mauvais parents \u00bb), Tom Kummer nous emporte \u00e0 toute allure dans un voyage \u00e0 travers la nuit. 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