{"id":817,"date":"2020-10-05T08:26:01","date_gmt":"2020-10-05T06:26:01","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=817"},"modified":"2020-10-05T08:26:01","modified_gmt":"2020-10-05T06:26:01","slug":"montre-moi-tes-livres-je-te-dirai-ou-tu-es","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/10\/05\/montre-moi-tes-livres-je-te-dirai-ou-tu-es\/","title":{"rendered":"Montre-moi tes livres, je te dirai o\u00f9 tu es&#8230;"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Dispara\u00eetre. Qui n\u2019en a jamais r\u00eav\u00e9 ? Partir en laissant tout derri\u00e8re soi. Abandonner sa famille, ses\u00a0amis, ses coll\u00e8gues. Ressentir les frissons d\u2019une table rase et les promesses d\u2019une vie nouvelle. S\u2019\u00e9loigner de cette bureaucratie des universit\u00e9s pour se rapprocher de la nature. Respirer \u00e0 pleins poumons les honn\u00eates activit\u00e9s paysannes. S\u2019amouracher d\u2019une mignonne \u00e9tudiante vingt ans plus\u00a0jeune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est bien ce dont il est question dans le dernier roman de Daniel Sangsue, <em>\u00c0 la recherche de Karl Kleber.<\/em> Une vingtaine d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s la myst\u00e9rieuse disparition du personnage \u00e9ponyme, un\u00a0ancien linguiste couronn\u00e9 de succ\u00e8s, le narrateur d\u00e9cide de mener sa propre enqu\u00eate \u00e0 son sujet, puisque les policiers ont renonc\u00e9 presque aussit\u00f4t \u00e0 chercher plus loin. Quel \u00e9v\u00e9nement a bien pu causer un tel coup de t\u00eate ? Le d\u00e9tective en herbe, lui aussi un universitaire, voue une passion f\u00e9roce \u00e0 la collection de livres ; or justement, son libraire acquiert la biblioth\u00e8que du disparu, suite au d\u00e9c\u00e8s de la veuve. D\u2019un rapide feuilletage de l\u2019ensemble, un premier constat surgit : Karl Kleber aimait avant tout la \u00ab vraie \u00bb litt\u00e9rature, les surr\u00e9alistes et les romans de fugue. Tout porte \u00e0 croire qu\u2019il\u00a0avait ing\u00e9nieusement planifi\u00e9 la sienne. Il n\u2019en faudra pas plus pour attiser la\u00a0curiosit\u00e9 de son coll\u00e8gue. Celui-ci se mettra en qu\u00eate de pistes neuves et insolites, ayant \u00e0 sa\u00a0disposition une bibliographie bien fournie, dont les titres et le contenu sont autant d\u2019indices. Voil\u00e0 donc un fantasme tr\u00e8s bibliophile ; retrouver l\u2019homme \u00e0 partir de ses livres. \u00ab Stendhal disait que pour conna\u00eetre un\u00a0homme, il faut savoir la mani\u00e8re dont il va \u00e0 la chasse du bonheur \u00bb ; cette\u00a0citation pr\u00e9liminaire lance le narrateur dans son aventure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y en a une autre que nous pourrions rattacher au r\u00e9cit, celle du romancier am\u00e9ricain Tom\u00a0Clancy : \u00ab La diff\u00e9rence entre la r\u00e9alit\u00e9 et la fiction, c\u2019est que la fiction, elle, doit \u00eatre vraisemblable.\u00a0\u00bb Pour ce que l\u2019on peut en dire dans notre cas, c\u2019est que Daniel Sangsue sait ce\u00a0qu\u2019il\u00a0fait, et qu\u2019il le fait bien. L\u2019\u00e9crivain-essayiste n\u2019en est pas \u00e0 son premier roman. Espi\u00e8gle, il\u00a0entrem\u00eale la vraisemblance fictionnelle et l\u2019absurde de la vie quotidienne pour donner \u00e0 son\u00a0intrigue une \u00e9tonnante illusion de r\u00e9alit\u00e9. Le lecteur c\u00f4toie la s\u00e9rendipit\u00e9 \u2013 anglicisme difficile \u00e0 prononcer, je\u00a0vous l\u2019accorde. Notion famili\u00e8re aux scientifiques, la \u00ab s\u00e9rendipit\u00e9 \u00bb est ce mot coquet que l\u2019on appose au fait suivant : les plus grandes d\u00e9couvertes r\u00e9sultent souvent, pour ne pas dire toujours, du hasard. De fil en aiguille, nous sommes ainsi transport\u00e9s du paysage fribourgeois \u00e0 la fr\u00e9n\u00e9sie parisienne, d\u2019une assembl\u00e9e spirite cach\u00e9e dans les ruelles de Berne \u00e0 des\u00a0fermes perdues dans l\u2019Aveyron. Nous rencontrons d\u2019autres enseignants, d\u2019anciens \u00e9l\u00e8ves, d\u2019anciennes amantes, des amis d\u2019un jour ou des connaissances de longue date\u2026 toute une\u00a0panoplie de personnalit\u00e9s fort attachantes et dr\u00f4les. Nous sommes servis en rebondissements. Les innocents pr\u00e9sum\u00e9s restent ceux qui en cachent le plus. Il y a \u00e9galement ces\u00a0po\u00e8mes bizarres, que l\u2019on retrouve parfois \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des bouquins. Plus troublant encore, l\u2019enqu\u00eateur se superpose de plus en plus \u00e0 l\u2019objet de son enqu\u00eate. En cent cinquante pages, l\u2019ironie danse avec un humour pince-sans-rire autour de ce duo de protagonistes ambivalents, deux g\u00e9nies aigris et coureurs de jupons, th\u00e8mes \u00f4\u00a0combien tapageurs pour un professeur d\u2019universit\u00e9 comme notre auteur. Nous y voyons aussi une satire des institutions suisses, de la\u00a0marchandisation des \u00e9coles, press\u00e9es de formater et niveler par le bas pour gagner en affluence et prestige commercial. Le\u00a0brouillage des pistes devient constant, nous ferons fausse route une\u00a0fois ou l\u2019autre, le narrateur se perd en conjectures, jusqu\u2019\u00e0 s\u2019en essouffler. Concernant la\u00a0v\u00e9rit\u00e9 autour de Karl Kleber, ce\u00a0qu\u2019il\u00a0est advenu, \u00e9videmment, je ne vais pas le divulguer ici, je\u00a0ne veux g\u00e2cher la lecture \u00e0 personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ce texte qui a pourtant tout pour plaire, je regrette le glissement final qui s\u2019op\u00e8re. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un parti pris, certes, mais qui ne m\u2019a pas convaincu. Une \u0153illade sur les autres \u00e9crits de M.\u00a0Sangsue suffit pour s\u2019apercevoir qu\u2019il est depuis longtemps un sp\u00e9cialiste du genre parodique, et qu\u2019il en a livr\u00e9 plusieurs \u00e9tudes. J\u2019aurais d\u00fb me douter de quelque chose, lorsque je me suis rendu compte de la paronymie entre Kleber\/Quebert (d\u2019ailleurs un probable et savant jeu \u00e0 but heuristique). Quebert, c\u2019est un autre grand disparu, du best-seller de Jo\u00ebl Dicker <em>La v\u00e9rit\u00e9 sur l\u2019affaire Harry Quebert.<\/em> Ce livre appara\u00eet d\u2019abord comme une inspiration \u00e9vidente. Puis, plus\u00a0tard, voil\u00e0 que cette \u0153uvre est pr\u00e9sent\u00e9e comme l\u2019une des cibles de notre parodie. Le pi\u00e8ge se referme. Nous nous retrouvons alors submerg\u00e9s dans un oc\u00e9an de clich\u00e9s ; le narrateur\/auteur en est conscient, montre que c\u2019est volontaire, il s\u2019en moque un peu ti\u00e8dement. Il cherche surtout un regard de connivence avec son lecteur, loup\u00e9 pour ma part. L\u2019effet magique du pacte fictionnel, si cher \u00e0 mon c\u0153ur, s\u2019\u00e9vapore instantan\u00e9ment, puisqu\u2019on l\u2019assassine au profit de la\u00a0parodie et d\u2019une d\u00e9nonciation engag\u00e9e, celle de l\u2019am\u00e9ricanisation des universit\u00e9s de notre pays et en Europe. Ah, tiens ! En Suisse, on doit ces r\u00e9formes et l\u2019adh\u00e9sion au processus de Bologne \u00e0 un certain Charles Kleber. Tout s\u2019explique : cet alignement \u00e9tait bien trop tentant pour ne pas l\u2019investir. Apr\u00e8s tant de dispersions, le \u00ab roman \u00bb perd toute sa vigueur et son charisme initial, pour ne devenir qu\u2019un exercice de style qui, lui, est indubitablement r\u00e9ussi. Nous retrouverons d\u2019ailleurs en fin d\u2019ouvrage une carte aux tr\u00e9sors, pour d\u00e9busquer les clins d\u2019\u0153il intertextuels qu\u2019a enfouis \u00e7\u00e0 et l\u00e0 notre auteur. Malgr\u00e9 tout l\u2019effort d\u2019abstraction que j\u2019y d\u00e9ploie, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un livre de professeur pour des professeurs, tous frustr\u00e9s par la disparition d\u2019une belle \u00e9poque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bravo M. Sangsue, vous m\u2019avez bien eu, je suis tomb\u00e9 dans le panneau, vous avez r\u00e9ussi votre coup. Je suis offusqu\u00e9, mon \u00e9go gifl\u00e9. Mais attention, vous jouez avec le feu. Souvent, \u00ab\u00a0lecteur d\u00e9\u00e7u \u00bb rime avec \u00ab lecteur perdu \u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Daniel SANGSUE, \u00c0 la recherche de Karl Kleber, Lausanne, \u00c9ditions Favre, mai 2020, 149 pages, 18 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dispara\u00eetre. Qui n\u2019en a jamais r\u00eav\u00e9 ? Partir en laissant tout derri\u00e8re soi. Abandonner sa famille, ses\u00a0amis, ses coll\u00e8gues. Ressentir les frissons d\u2019une table rase et les promesses d\u2019une vie nouvelle. S\u2019\u00e9loigner de cette bureaucratie des universit\u00e9s pour se rapprocher de la nature. Respirer \u00e0 pleins poumons les honn\u00eates activit\u00e9s paysannes. 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