{"id":841,"date":"2020-10-26T06:00:57","date_gmt":"2020-10-26T05:00:57","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=841"},"modified":"2020-10-25T18:15:51","modified_gmt":"2020-10-25T17:15:51","slug":"peregrinations-contemplatives-et-dialectes-germanophones","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/10\/26\/peregrinations-contemplatives-et-dialectes-germanophones\/","title":{"rendered":"P\u00e9r\u00e9grinations contemplatives et dialectes germanophones"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Dans le dorf de Z., la vie s\u2019\u00e9coule paisiblement : l\u2019endroit est une banlieue des plus usuelles avec sa sup\u00e9rette, sa gare, son caf\u00e9 et ses habitu\u00e9s. C\u2019est ici que Peter, un homme simple, fait la plonge de temps \u00e0 autre. Il aime regarder les chats passer sur le terrain vague devant son immeuble, \u00e9couter les gens du quartier discuter de la m\u00e9t\u00e9o, fixer le ciel. Il voudrait ranger les bo\u00eetes de conserve par couleur et non par contenu \u00e0 la petite \u00e9picerie o\u00f9 il travaille et savoir quand commencera la vraie vie ; cette \u00ab vraie vie \u00bb dont les habitants du dorf ne cessent de lui parler. Il aimerait savoir s\u2019il rencontrera \u00ab Celle \u00bb dont les autres lui ont sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019existence. Mais qu\u2019est-ce que \u00ab la vraie vie \u00bb ? Et qui est-elle, cette inconnue ? \u00ab Celle \u00bb ? Lui ne sait pas et se questionne. Il demande \u00e0 sa voyante, Micha, \u00e0 Nina, la serveuse, \u00e0 Herr Schriftsteller. Personne ne semble savoir ce qu\u2019est cette existence dont tout le monde parle pourtant ; ni qui est l\u2019inconnue, et \u00e0 chaque interrogation, on le surnomme affectueusement Pedrito, Pietro, Petru, Peterli sans lui r\u00e9pondre vraiment. Alors il ne fait rien, continue son chemin, constate que, comme lui, les gens aussi ont l&rsquo;air d&rsquo;attendre quelque chose sans trop savoir quoi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cette recherche d\u2019une existence r\u00e9elle, d\u2019une vie autre que la sienne qu\u2019il m\u00e8ne petitement l\u2019angoisse un peu, car Peter, homme sans \u00e2ge, se suffit \u00e0 lui-m\u00eame et sa vie de petits boulots et d\u2019oisivet\u00e9 lui convient, \u00e0 lui qu\u2019on aurait un jour trouv\u00e9 nourrisson.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant, Peter pourrait avoir mille ans ou n\u2019\u00eatre m\u00eame pas n\u00e9, il est vautr\u00e9 sous le cerisier au fond \u00e0 gauche du terrain vague. Le silence est complet, le temps s\u2019\u00e9tire. Des nu\u00e9es de petits hannetons maladroits vont dans l\u2019air chaud, ils vont ils viennent et parfois se rentrent dedans. Une voix semble appeler Peter depuis la cime des arbres, elle lui para\u00eet lointaine, il l\u2019ignore. Il est sur le flanc et pose un coude \u00e0 terre pour soutenir sa t\u00eate somnolente. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, l\u2019\u00e9chelle est appuy\u00e9e sur une branche de cerisier, c\u2019est un peu une marelle, il pourrait jouer au ciel et \u00e0 l\u2019enfer tout la journ\u00e9e, himmel und h\u00f6lle.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le texte s\u2019\u00e9coule doucement, comme un filet de mots, et \u00e9voque les errances du protagoniste. Les phrases, parsem\u00e9es de suisse-allemand, vont sans discontinuer et la lecture se fait fleuve. De temps \u00e0 autre, le r\u00e9cit s\u2019arr\u00eate pour proposer une forme de po\u00e9sie en prose. Le roman nous parle d\u2019un homme entour\u00e9, mais seul dans une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il ne semble pas interpr\u00e9ter comme ceux qui partagent son existence. La solitude s\u2019agrippe \u00e0 Peter : \u00e0 la gare, il prend le train pour quelques allers-retours et, \u00e9coutant les conversations des autres passagers, s\u2019imagine avec eux. Il est seul, se cherche. Il interroge Madame Micha, mi-Pythie mi-psychanalyste, qui ne r\u00e9pond jamais par de vraies phrases, si ce n\u2019est via une r\u00e9p\u00e9tition en chapelet de son honoraire de consultation. Entre horoscopes et petites annonces, Peter scrute des signes de son futur, de la vraie vie. Il enqu\u00eate aussi sur \u00ab Celle avec le regard qui le regarde et le sourire qui lui sourit \u00bb dans le journal, dans la rue. Mais comment la reconnaitre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019effet de spontan\u00e9it\u00e9 du texte, la ponctuation qui inclut le verbe des autres dans la pens\u00e9e m\u00eame du protagoniste en font un roman concentr\u00e9 sur le soi, sur une humanit\u00e9 en qu\u00eate de l\u2019instant pr\u00e9sent et en prospection d\u2019un futur. C\u2019est aussi une ode \u00e0 l\u2019innocence du quotidien, aux actes simples que Peter affectionne : plonger dans le lac, appr\u00e9cier l\u2019odeur de l\u2019orage, regarder le ciel, r\u00eavasser. Cette candeur rappelle aux lecteurs, par les gestes enfantins du protagoniste, que la vie est faite de petites choses \u2013 des plaisirs instantan\u00e9s, probablement futiles \u2013 comme arracher des feuilles d\u2019arbres pour en sentir le parfum, trouver au hasard une pi\u00e8ce sur le sol, sourire \u00e0 un b\u00e9b\u00e9 et l\u2019appeler \u00ab l\u2019extra-terrestre \u00bb. Le roman met \u00e9galement en avant des petites gens, ceux qu\u2019on oublie : des serveuses, des employ\u00e9s communaux, des immigr\u00e9s ; un texte o\u00f9 le microcosme des grands villages est r\u00e9uni autour d\u2019un personnage candide qui court dans les tas de feuilles mortes l\u2019automne venu, qui penche la t\u00eate en arri\u00e8re, bouche ouverte, pour avaler quelques flocons en hiver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Alexandre Lecoultre nous entra\u00eene, pour son premier roman, dans un univers po\u00e9tique fait d\u2019horoscopes sibyllins, de tribulations initiatiques et \u2013 de-ci de-l\u00e0 \u2013 de bribes de suisse-allemand. L\u2019auteur est parvenu \u00e0 m\u00ealer deux langues, mais aussi les langages en accumulant les voix et les mots dans une qu\u00eate eud\u00e9moniste et po\u00e9tique : <em>Peter und so weiter<\/em>, une aventure litt\u00e9raire qui fait du bien.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Alexandre Lecoultre,\u00a0<em>Peter und so weiter<\/em>, Lausanne, L&rsquo;\u00c2ge d&rsquo;Homme, 2020, 128 pages, 28,60 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le dorf de Z., la vie s\u2019\u00e9coule paisiblement : l\u2019endroit est une banlieue des plus usuelles avec sa sup\u00e9rette, sa gare, son caf\u00e9 et ses habitu\u00e9s. C\u2019est ici que Peter, un homme simple, fait la plonge de temps \u00e0 autre. 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