{"id":853,"date":"2020-11-09T06:00:28","date_gmt":"2020-11-09T05:00:28","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=853"},"modified":"2020-11-08T11:40:11","modified_gmt":"2020-11-08T10:40:11","slug":"vladivostok-circus-une-menagerie-de-mots","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/11\/09\/vladivostok-circus-une-menagerie-de-mots\/","title":{"rendered":"Vladivostok Circus : Une m\u00e9nagerie de mots"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je ne suis pas attendue, je pense.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette phrase inaugurale contient \u00e0 elle seule l\u2019enjeu de toute une \u0153uvre\u00a0; ce sentiment, qui ne verse jamais dans la certitude, de ne pas \u00eatre \u00e0 sa place, de ne pas <em>avoir<\/em> de place, d\u2019occuper un entre-deux permanent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9flexion que construit Elisa Shua Dusapin depuis 2016 repose sur l\u2019exploration de cet entre-deux. N\u00e9e d\u2019un p\u00e8re fran\u00e7ais et d\u2019une m\u00e8re sud-cor\u00e9enne, la jeune auteure vit et \u00e9crit en Suisse, mais ne cesse d\u2019habiter fictivement le continent maternel\u00a0: la Cor\u00e9e du Sud dans <em>Hiver \u00e0 Sokcho<\/em>, le Japon dans <em>Les Billes du Pachinko<\/em> et la Russie orientale dans <em>Vladivostok Circus<\/em>, son dernier roman paru en ao\u00fbt aux \u00c9ditions Zo\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nathalie, la narratrice, est une jeune couturi\u00e8re fra\u00eechement dipl\u00f4m\u00e9e. Avec son p\u00e8re, ing\u00e9nieur physicien, elle a v\u00e9cu entre la Russie et les \u00c9tats-Unis avant de s\u2019\u00e9tablir en Europe pour ses \u00e9tudes. Pendant les quelques semaines qu\u2019explore le roman, elle collabore avec un trio d\u2019artistes du cirque de Vladivostok, sp\u00e9cialis\u00e9s dans la discipline de la barre russe et pour lesquelles elle confectionne des costumes. Dans ce milieu, la confiance accord\u00e9e aux autres et \u00e0 soi-m\u00eame est primordiale, mais ne va pas de soi. Au fil des pages, Nathalie apprendra \u00e0 gagner celle de Nino et Anton, les deux porteurs, Anna la voltigeuse et L\u00e9on, metteur en sc\u00e8ne et technicien.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Elisa Shua Dusapin, l\u2019Europe est le territoire de l\u2019\u00e9criture et l\u2019Asie, celui de l\u2019\u00e9crit. Entre les deux, il y a les textes, toujours \u00e0 mi-chemin entre le familier et l\u2019\u00e9trange, le connu et l\u2019inconnu\u00a0; c\u2019est ce qui en fait la beaut\u00e9. <em>Vladivostok Circus\u00a0<\/em>investit g\u00e9ographiquement cet entre-deux en soulevant un paradoxe inh\u00e9rent \u00e0 la Russie\u00a0: elle est \u00e0 la fois tr\u00e8s proche et tr\u00e8s lointaine, constituant une zone tampon entre l\u2019Occident et l\u2019Orient dont a h\u00e9rit\u00e9 la jeune \u00e9crivaine. Le roman th\u00e9matise ce paradoxe et c\u2019est de celui-ci qu\u2019\u00e9merge principalement cette atmosph\u00e8re d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je les regarde se servir, tout en r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 la remarque d\u2019Anna, qui exclut la Russie de l\u2019Europe. Je m\u2019aper\u00e7ois que je consid\u00e8re ce pays tant\u00f4t europ\u00e9en, tant\u00f4t asiatique. Je ne saurais pas quoi dire maintenant, face \u00e0 eux. Tout serait plus simple si les seules fronti\u00e8res capables de d\u00e9limiter un continent \u00e9taient les oc\u00e9ans<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La fronti\u00e8re g\u00e9ographique n\u2019est toutefois pas la seule qu\u2019Elisa Shua Dusapin convoque sous le chapiteau de son r\u00e9cit. Elle c\u00f4toie bien entendu celle des langues, d\u00e9j\u00e0 probl\u00e9matis\u00e9e dans les deux pr\u00e9c\u00e9dents romans, qui complique la relation qu\u2019entretient Nathalie avec les athl\u00e8tes russes. Mais surtout, elle ouvre sur un paradigme beaucoup moins explicite et propre \u00e0 <em>Vladivostok Circus\u00a0<\/em>: la fronti\u00e8re qui s\u00e9pare l\u2019homme de l\u2019animal. On pourrait penser qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un discours secondaire, d\u2019une simple toile de fond encourag\u00e9e par le contexte circassien, mais l\u2019image de couverture \u2013 un tableau figurant un lynx v\u00eatu d\u2019une chemise et d\u2019une veste, ou <em>un homme \u00e0 t\u00eate de lynx<\/em>, si l\u2019on renverse la perspective \u2013 place d\u2019embl\u00e9e la tension entre les deux r\u00e8gnes au c\u0153ur du propos. Lorsqu\u2019elle visite le cirque pour la premi\u00e8re fois, la narratrice est frapp\u00e9e par la forte odeur d\u2019animal qui emplit les lieux, et que L\u00e9on ne tarde pas \u00e0 commenter. <em>Il dit que le cirque ne travaille plus avec des animaux depuis son arriv\u00e9e, sept ans auparavant. L\u2019odeur ne s\u2019estompe pas. Personne ne sait pourquoi.<\/em> Un constat s\u2019impose toutefois au fil des pages\u00a0: les animaux, sous la plume d\u2019Elisa Shua Dusapin, n\u2019ont jamais quitt\u00e9 le cirque. Qu\u2019ils soient r\u00e9els comme Buck, le chat de L\u00e9on, ou m\u00e9taphoriques, \u00e0 travers les faux cils voil\u00e9s d\u2019Anna qui <em>lui donnent un air de libellule<\/em>, ils sont bel et bien pr\u00e9sents \u2013 omnipr\u00e9sents m\u00eame \u2013\u00a0cach\u00e9s sous la terre et derri\u00e8re les mots du roman.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la confiance en constitue le sujet le plus saillant, elle est principalement appr\u00e9hend\u00e9e \u00e0 partir d\u2019une r\u00e9flexion sur ce qui diff\u00e9rencie l\u2019animal de l\u2019homme. Le premier s\u2019apprivoise facilement. On gagne sa confiance sans trop de peine\u00a0; une caresse, un peu de nourriture peuvent suffire. Pour ce qui est du second, c\u2019est plus compliqu\u00e9. Nathalie garde ses distances avec Anna \u2013 <em>Je n\u2019ose pas la toucher. Je lui demande de se mesurer elle-m\u00eame<\/em> \u2013 et craint que ce qu\u2019elle cuisine pour ses coll\u00e8gues ne leur plaise pas \u2013 <em>J\u2019en ai pr\u00e9par\u00e9 beaucoup trop. [\u2026] Je m\u2019inqui\u00e8te du manque de sel<\/em>. Les humains se m\u00e9fient les uns des autres, et chaque personnage semble avoir besoin d\u2019un contact animal pour combler le rapport lacunaire qu\u2019il entretient avec ses semblables\u00a0: L\u00e9on, par exemple, accorde plus d\u2019importance \u00e0 son chat qu\u2019\u00e0 quiconque et Anton passe tout son temps libre \u00e0 sculpter des cabanons pour oiseaux ainsi que d\u2019autres animaux de bois.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette m\u00e9diation qu\u2019Elisa Shua Dusapin sugg\u00e8re sans jamais la marteler accentue la mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart de Nathalie. En effet, \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 des athl\u00e8tes et du monde du cirque s\u2019ajoute un rapport conflictuel au r\u00e8gne animal. Son premier contact avec le chat de L\u00e9on la laisse <em>vaguement d\u00e9go\u00fbt\u00e9e\u00a0<\/em>et lorsque Anton lui offre un oiseau sculpt\u00e9, elle peine \u00e0 voir <em>autre chose que les coups de canif qui l\u2019ont fa\u00e7onn\u00e9<\/em>. Toutefois, Nathalie est la narratrice de son r\u00e9cit, libre d\u2019occuper litt\u00e9rairement l\u2019\u00e9cart qui la s\u00e9pare des autres personnages. C\u2019est en op\u00e9rant un brouillage des limites entre l\u2019humain et l\u2019animal qu\u2019elle parviendra \u00e0 les apprivoiser l\u2019un comme l\u2019autre, l\u2019un <em>devenu <\/em>l\u2019autre. L\u2019\u00e9tranget\u00e9 ainsi mat\u00e9rialis\u00e9e peut alors \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e et apprivois\u00e9e par la d\u00e9marche artistique. Gr\u00e2ce \u00e0 sa machine \u00e0 coudre, Nathalie fait de la voltigeuse une panth\u00e8re et, gr\u00e2ce au travail imag\u00e9 de sa plume, elle transforme Igor en <em>libellule<\/em>, Anton en <em>blatte<\/em> et Anna en <em>colibri<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En parall\u00e8le, les odeurs dont l\u2019humain a oubli\u00e9 l\u2019importance r\u00e9investissent le champ du sensible et constituent elles aussi un m\u00e9diateur essentiel, avec les autres comme avec le monde. Si la narratrice ne se sent pas particuli\u00e8rement proche de L\u00e9on, c\u2019est qu\u2019il est le seul dont elle n\u2019a jamais touch\u00e9 la peau\u00a0: <em>Je me suis trouv\u00e9e si pr\u00e8s de lui, et je ne sais pas son odeur<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019enjeu central du roman semble ainsi r\u00e9sider dans ce point de friction entre l\u2019humain et l\u2019animal \u2013 l\u00e0 o\u00f9 l\u2019homme devient lynx. C\u2019est au sein de cette limite t\u00e9nue que peut \u00e9merger la confiance. Ce n\u2019est donc pas un hasard si Anna et Nathalie \u2013 d\u2019abord tr\u00e8s distantes \u2013 se livrent pour la premi\u00e8re fois l\u2019une \u00e0 l\u2019autre alors qu\u2019elles d\u00e9ambulent entre les anciennes cages des animaux du cirque, laiss\u00e9es vides apr\u00e8s leur d\u00e9part.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec <em>Vladivostok Circus<\/em>, Elisa Shua Dusapin signe un troisi\u00e8me roman touchant et intelligemment construit. En multipliant les avatars de la fronti\u00e8re et de l\u2019entre-deux bri\u00e8vement esquiss\u00e9s dans cet article, elle parvient \u00e0 approfondir plus que jamais sa r\u00e9flexion sur l\u2019identit\u00e9 et l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Son \u00e9criture rend si bien compte de l\u2019\u00e9tranget\u00e9 qu\u2019elle en contamine son lecteur, contraint alors de partager la prise de conscience qui frappe Nathalie en plein c\u0153ur de la gare de Vladivostok : <em>Je suis le plus loin possible de mon point de retour<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Elisa Shua Dusapin, <em>Vladivostok Circus<\/em>, Ch\u00eane-Bourg, Gen\u00e8ve, \u00c9ditions Zo\u00e9, 2020, 174 pages, 24 CHF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je ne suis pas attendue, je pense. Cette phrase inaugurale contient \u00e0 elle seule l\u2019enjeu de toute une \u0153uvre\u00a0; ce sentiment, qui ne verse jamais dans la certitude, de ne pas \u00eatre \u00e0 sa place, de ne pas avoir de place, d\u2019occuper un entre-deux permanent. 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